Voyez encore ci-après chapitre vi, -i
« Pour VOUS, je n'ai rien à vous dire ». Cependant, une fois 1(1 répétition commencée, il lui rappelle, à lui aussi, le mouvement de la scène : « Souvenez-vous bien de venir comme je vous l'ai dit, là, avec cet air qu'on nomme le bel air », etc. Et à la première réplique il l'interrompt pour corriger une intonation fausse : « Mon Dieu ! ce n'est point là le ton d'un marquis; il faut le prendre un peu plus haut. Recommencez donc. » La Grange obéit, docilement, et, cette fois, c'est bien. Encore les indications de Molière ont-elles plutôt pour but, en l'espèce, d'ajouter à l'effet du rôle que de rectifier chez l'acteur une erreur d'interprétation, car /'/mpromptu n'est pas une simple répétition, mais une vraie pièce jouée devant le public. La Grange fait un « marquis ridicule » ; Molière en profite pour dessiner plaisamment le personnage. Il le montre « peignant sa perruque et grondantune petite chanson entre ses dents»; il parodie <.( la manière de parler particulière que la plupart de ces messieurs affectent pour se distinguer du commun » ; sous prétexte de dégager le théâtre, il raille leur importance bruyante : « Rangez-vous donc, vous autres, car il faut du terrain à deux marquis, et ils ne sont pas gens à tenir leur personne dans un petit espace ».
Ce n*est pas la seule fois, du reste, que, jeune premier habitué à charmer plutôt qu'à faire rire, La Grange ait joué un personnage purement comique. Dans la Critique de VÉcole des femmes il faisait peut-être le marquis *, ce type du fat de cour, le plus complet de tous
1. C'est, du moins, l'avis d'Aimé Martin, qui ne donne aucune preuve à l'appui de cette attribution; aussi Eugène Despois, s'appuyant sur un passage, assez obscur, à vrai dire, de la Vengeance des marquis par de Visé, et sur une distribution des rôles datée de 1685, donne-t-il le marquis à Molière et le chevalier Dorante à La Grange.
ceux qu'a dessinés Molière. C'est un vrai caractère, ce marquis, étudié avec un soin visible; on y voit, définitivement fixés, le langage et les manières de toute une catégorie d'originaux qui se copiaient en enchérissant les uns sur les autres, comme ont fait toujours les êtres de ce genre aux diverses époques de la société française. Leur imperturbable assurance se concilie avec une parfaite nullité; pas une idée qui leur appartienne en propre; leur bagout n'est que phrases toutes faites : «Je la trouve détestable, morbleu i du dernier détestable, ce qu'on appelle détestable »; ou jugements répétés d'après quelque autre sot, oracle de leur coterie mondaine : « Dorilas, contre qui j'étois, a été de mon avis ». Ils y joignent les « turlupinades » : « Y a-t-il assez de pommes en Normandie pour tarte à la crème? » Quand ils croient tenir un mot plaisant, ils ne le lâchent plus, se débarrassent d'une objection sérieuse par une pirouette, coupent la parole à leur contradicteur et l'empêchent de répondre, etc. Personnages amusants, mais bien difficiles à rendre, car une grande partie de leur comique consiste en des effets de voix et de costume, des jeux de physionomie; caricatures de l'élégance et de la mode, ils exigent chez l'acteur une élégance naturelle qu'il lui suffit d'exagérer pour la rendre plaisante, mais qu'il ne saurait créer si la nature la lui a refusée. Pour La Grange, il n'avait qu'à se parodier lui-même. Aussi Molière lui confiera-t-il, dans le Misanthrope, le rôle du petit marquis Acaste, qui est, autant qu'Oronte, l'homme au sonnet, la gaieté de ce chef-d'œuvre d'une couleur chaude, mais un peu sombre.
Les rôles que nous venons de parcourir, La Grange en retint le plus grand nombre jusqu'au bout de sa carrière. C'est dire qu'il conserva toujours cette sorte de jeunesse apparente, indispensable à un jeune premier,
et que rien ne remplace au théâtre, pas même la vraie. S'il en abandonna quelques-uns pour en prendre de plus marqués, ce n'était nullement que ses moyens eussent baissé, mais, au contraire, parce qu'ils avaient gagné en étendue et lui permettaient d'aborder les personnages de haut comique créés à l'origine par Molière lui-même. Dans le relevé général de ses rôles, dressé après sa mort pour être distribué à nouveau, on voit qu'il avait conservé Lélie de rÉtourdi, Éraste du Dépit amoureux, Horace de V École des femmes, don Juan, Adraste du Sicilien, Clitandre de George Dandin et des Femmes savantes, etc.; mais il jouait en même temps Alceste du Misanthrope, Tartuffe, M. Jourdain, Argan du Malade imaginaire, et cela dans une troupe nombreuse où ne manquaient ni les jeunes gens ni les grands premiers rôles. On aura une idée complète de son talent lorsqu'on saura que, pendant longtemps, il tint aussi les premiers emplois tragiques et ne les abandonna tout à fait qu'entre i673 et 1680, après que la jonction de l'ancienne troupe de Molière avec celles du Marais et de l'Hôtel de Bourgogne lui eut permis de ne plus se prodiguer autant.
Organisation du théâtre de Molière ; La Grange y remplit les fonctions de trésorier et d'orateur ; l'annonce, l'affiche ; éloquence et habilité de La Grange.
La Comédie-Française mise à part, nos théâtres contemporains n'ont rien conservé de l'ancienne organisation administrative sur laquelle s'étaient modelées pendant près de deux siècles les anciennes troupes parisiennes.
Chacun (l*eux n'est plus qu'une exploitation gérée, à ses risques et périls, par un entrepreneur dramatique, engageant des comédiens qu'il paye et sur lesquels il exerce, au moins en principe, une autorité absolue. Au contraire, des origines de l'Hôtel de Bourgogne à la Révolution, un groupe d'acteurs jouant sur la même scène formait véritablement une compagnie, c'est-à-dire une association de personnes s'administrant elles-mêmes et directement intéressées à la prospérité de l'œuvre commune. Tout s'y réglait après délibération de la troupe ou en vertu de pouvoirs confiés par elle à l'un de ses membres. Même après que les gentilshommes de la chambre se furent attribué sur les troupes subventionnées une part d'autorité considérable, elles ne cessèrent pas de former de véritables sociétés à participation directe, maîtresses de leur régime intérieur et de leur budget. Outre son droit de vote dans les assemblées de la compagnie, chaque acteur exerçait, par délégation de ses camarades, perpétuellement ou à tour de rôle, les divers emplois nécessaires au bon fonctionnement de l'entreprise. Tel était trésorier, tel secrétaire; tel autre contrôleur, c'est-à-dire assistant et surveillant du secrétaire et du trésorier, tel orateur. Tel, enfin, cumulait plusieurs de ces emplois; ainsi La Grange, qui remplit longtemps les fonctions de secrétaire, de trésorier et d'orateur ^
De ces trois charges, la dernière était, sans contredit, la plus importante. De nos jours, il arrive parfois, assez rarement, que le public parisien s'entende haranguer au cours d'une représentation, pour lui faire accepter un changement imprévu dans le spectacle, solliciter son
1. Voyez, outre l'indispensable Chappuzeau, J. Bonnassies, La Comédie-Française, histoire administrative (1658-1757), 1874.
indulgence, ou nommer l'auteur d'une pièce nouvelle. Encore, de ces sortes d'annonces, toujours très courtes, la dernière est-elle la seule, en dehors de la Comédie- Française, qui soit faite par un acteur; les autres sont confiées d'habitude à un employé de la troupe, <( le régisseur parlant au public ». Si parfois, en province, celui-ci est en même temps acteur et employé, ce cumul tient plutôt à des raisons d'économie qu'à une imitation des anciens usages. Enfin, c'est encore en province, et là seulement, que l'annonce peut devenir une harangue développée ou même un dialogue, assez confus et tumultueux, avec le public. Autrefois, au contraire, nous apprend Chappuzeau, à l'issue de chaque représentation, l'orateur faisait un petit discours en trois points : « Il rendoit grâces au public de son attention favorable, il lui annonçoit la pièce qui devoit suivre et il l'invitoit à la venir voir par quelques éloges qu'il lui donnoit. » Assez souvent, ce discours était le fruit d'une soigneuse préparation et tirait à conséquence par son étendue comme par son objet. C'était quand le roi, ou un prince du sang, ou un personnage de marque honorait la représentation de sa présence; à la clôture annuelle de la semaine sainte et à la réouverture après Pâques ; enfin, f quand il falloit annoncer une pièce nouvelle qu'il étoit besoin de vanter », ou pour promettre « de loin » des pièces nouvelles, ce qui « tenoit le monde en haleine et faisoit voirie mérite de la troupe, pour laquelle on s'efforçoit de travailler». Pendant longtemps on attacha des deux parts une grande importance à ce discours : « Quand l'orateur venoit annoncer, continue Chappuzeau, toute l'assemblée prêtoit un très grand silence, et son compliment court et bien tourné étoit quelquefois écouté avec autant de plaisir qu'en avoit donné la comédie ; il produisoit chaque jour quelque trait nouveau
qui réveilloit l'auditeur et marquoit la fécondité de son esprit. »
L'orateur était chargé, en outre, de rédiger l'affiche ; et celle-ci n'était pas, comme aujourd'hui, une sèche nomenclature n'indiquant, sous la date du jour, que le titre de la pièce avec la distribution des rôles, mais un second petit discours, une sorte d'appel au public, aussi engageant que possible dans sa brièveté : « Elle entretenoit le lecteur de la nombreuse assemblée du jour précédent, du mérite de la pièce qui devoit suivre et de la nécessité de pourvoir aux loges de bonne heure, surtout lorsque la pièce étoit nouvelle et que le grand monde y couroit. » Un très petit nombre de ces affiches sont venues jusqu'à nous, et il n'en est aucune que l'on puisse, avec certitude, attribuer à La Grange. En voici une, cependant, où il mit peut-être la main*. Horriblement mutilée, restituée aussi péniblement qu'une in.' scription antique (encore a-t-il fallu renoncer à remplirtrois lignes sur six), elle date des débuts de la troupe de Molière à Paris, entre 1658 et 1660 : « Les Comédiens DE Monsieur, frère unique du roi. — Nous ne vous donnerons pas une mauvaise nouvelle en vous apprenant que (lacune) nous représenterons V Héritier ridicule ou la Dame intéressée de Monsieur Scarron (lacune), avec Gorgibus dans le sac (lacune). Vous aurez sujet d'être satisfaits. — C'est au Petit-Bourbon à deux heures. y> Il est difficile, le genre admis, d'être plus concis et plus simple. Cette autre est intacte, mais son style assez
1. Cette affiche, trouvée par M. Ernest Deseille, archiviste de Boulogne-sur-Mer, a été acquise pour les archives de l'Opéra, avec trois autres, aussi maltraitées, provenant une de l'Hôtel de Bourgogne, et deux du théâtre du Marais. Toutes quatre ont été restituées et étudiées par M. Charles Nuitter, archiviste de l'Opéra, dans le MoUériste de juillet 1880.
différent fait ressortir, par comparaison, la modestie de la première : « Les Comédiens de son Altesse séré- NissiME Monseigneur le Prince. — Nous ne pouvons pas mieux fai re connaître Tenvie que nous avons de plaire à tout le beau grand monde, dont tous les jours nous sommes honorés de la présence, qu'en leur donnant, aujourd'hui 16 novembre, une magnifique représentation de l'incomparable Eudoxe. de M. de Scudéry. La vertu de cette grande princesse est si approuvée qu'elle doit servir d'exemple à toutes les dames et les obliger de venir à sa représentation, dont sans doute elles emporteront une satisfaction entière. Ensuite vous aurez la comédie du Cocu imaginaire, qui vaudra seule la pièce de vingt sols. En attendant le grand Sertorius. — C'est au lieu ordinaire, à trois heures précises ^ »
Quant aux « annonces », il est certain que toutes ne se valaient pas. Plus d'une, selon la proverbiale et pittoresque comparaison, était « comme l'épée de Mithridate, longue et plate ». Cependant, parmi les orateurs en titre de nos anciens théâtres, plusieurs s'étaient fait une réputation d'éloquence. Ainsi Bellerose^, Floridor et Hauleroche à l'Hôtel, Mondory, Dorgemont et La Roque au Marais. Quant à Molière, on devine ce que pouvaient être ses harangues. Si plusieurs anecdotes suspectes lui prêtent, en qualité d'orateur, des mots qu'il
1. Signalée aussi par M. Niiittei-, cette affiche a été publiée dans le Moiiériste de mai 1886. La troupe est celle du prince de Condé, dont M. H. Chardon a raconté l'histoire dans la Troupe du Roman comique dévoilée ; M. G. Monval conjecture qu'elle était alors à Dijon et que la date indiquée est le 16 novembre 1662. — La bibliothèque de l'Arsenal possède une autre affiche de comédiens de campagne, « la Troupe choisie », rédigée dans le même goût.
2. Voyez une annonce prêtée à Bellerose dans la Comédie des comédiens de Gougenot. Elle est assez diffuse, mais on ne peut rendre Bellerose responsable de l'éloquence que Gougenot lui prêle.
n'a certainement pas prononcés, il est impossible que, défenseur de ses propres pièces, si attaquées, il n'ait pas trouvé souvent l'allusion mordante, le trait vibrant, qui faisaient le lendemain le tour de Paris. Cependant, dès 1664, sans abandonner tout à fait l'annonce, il en remit le soin à La Grange. Composer, faire répéter et jouer ses pièces, sans parler des ennuis de tout genre dont il était assailli, c'était assez pour qu'il désirât se décharger sur un auxiliaire sûr de cette part de son fardeau. On peut supposer aussi, en adoptant une ingénieuse conjecture de M. Edouard Thierry*, que cet abandon avait une autre cause : la prudence. De véritables dialogues s'engageaient alors entre l'orateur et le public; ils jouaient l'un avec l'autre, et, grâce aux haines attentives qui veillaient autour du poète, un mot trop vif, une riposte peu respectueuse des puissances, partis de la scène ou de la salle, pouvaient, à certains jours, être colportés, envenimés, tournés au détriment, et peut-être à la perte du poète et de son théâtre. Molière l'aurait compris. Quoi qu'il en soit, il n'eut pas à regretter son choix. Lorsque, la pièce finie, La Grange s'avançait, « l'air libre et dégagé », conservant un juste milieu entre l'excès d'assurance et la modestie trop humble, la bienveillance du public venait, en quelque sorte, au-devant de lui : « Sans l'ouïr parler, écrit Chappuzeau, sa personne plaît beaucoup » ; s'il parle, comme il a « beaucoup de feu et de hardiesse », il « régale » véritablement l'assemblée. Aussi a-t-on pu ^ lui attri-