‹ La comédie de Molière; l'auteur et le milieuChapitre 28 sur 41 · Voyez ci-après chapitre VI · texte numérisé non relu

Voyez ci-après chapitre VI

héroïque du genre le plus relevé. Il trouva le roi moins sévère que le public • tandis que Don Garde n'obtenait à la ville que sept représentations il en avait quatre à la cour, chiffre très considérable, en tenant compte de la proportion habituelle. Heureusement Molière suivit l'avis du public et revint à la comédie par un chef-d'œuvre, VÉcole des maris, que, non seulement le roi fit jouer devant lui, mais qu'il alla voir, semble-t-il, au Palais- Royal. Dans la pièce suivante, les Fâcheux, le roi faisait au poète l'honneur de collaborer avec lui. On connaît l'anecdote; au sortir de la première représentalion, Louis XIV lui dit, en désignant le grand veneur, M. de Soyecourt, fort galant homme, mais narrateur impitoyable : «Voilà un grand original que tu n'as pas encore copié. » En vingt-quatre heures, la scène du chasseur était faite, et jouée devant la cour à la seconde représentation.

Un an après les Fâcheux, Molière donnait VÉcole des femmes. Il était à Paris depuis quatre ans et, sauf Do/t Garde de Navarre, il n'avait eu que des succès; aussi que d'ennemis aux aguets n'attendant qu'une occasion favorable pour l'écraser, s'il se pouvait : comédiens des deux troupes rivales, auteurs jaloux, critiques pédants, précieuses ridicules, maris malheureux, partisans des vieux usages î VÉcole des femmes sembla leur fournir cette occasion et ils donnèrent avec un merveilleux ensemble. Vite l'Hôtel de Bourgogne commande à Boursault le Portrait du peintre, M. Lysidas va répétant que les comédies de Molière « ne sont pas proprement des comédies et qu'il y a une grande différence de toutes ces bagatelles à la beauté des pièces sérieuses », que F École des femmes, en particulier, fait hausser les épaules à « ceux qui possèdent Aristote et Horace » ; les précieuses déclarent que la pudeur est « visiblement blessée » par

l'interrogatoire d'Agnès ; les marquis c ne sauraient digérer le potage et la tarte à la crème ». Donneau de Visé * s'empresse de souffler sur ce beau feu et, dans ses Nouvelles nouvelles^ raille les gens de qualité de leur patience à l'égard de l'impertinent poète : « Ils ne veulent rire qu'à leurs dépens, ils veulent que l'on fasse voir leurs défauts en public, ils sont les plus dociles du monde, ils auroient été bons du temps qu'on faisoit pénitence à la porte des temples, puisque, loin de se fâcher de ce qu'on publie leurs sottises, ils s'en glorifient. » Par une suprême habileté, les ennemis de Molière s'efforcent d'intéresser à leur cause une des plus redoutables puissances du temps, les dévots, en leur montrant qu'ils sont visés, eux aussi : « Le sermon et les maximes ne sont-ils pas des choses ridicules et qui choquent même le respect que l'on doit à nos mystères ? » On dirait vraiment que le fameux couplet de Beaumarchais sur la calomnie est une allusion directe à ce «cAon^s universel de haine et de proscription ». Mais, cette fois, celui qui servait de but aux calomniateurs était couvert par une volonté plus puissante que toutes les jalousies : au plus fort des clameurs déchaînées, le roi marquait sa protection à Molière en lui accordant une pension de 4 000 livres, et le poète, ripostant d*un seul coup à toutes ces attaques diverses, lançait la Critique de VÉcole des femmes.

Peut-être n'a-t-on pas assez fait ressortir l'importance exceptionnelle que les circonstances donnaient à cette faveur. On s'attache plutôt à en diminuer le prix par la

1. Plusieurs des écrits que l'on va voir, publiés à la suite de VÉcole des femmes, ont été attribués au comédien de Villiers, notamment par Paul Lacroix et M. Y. Fournel. En les rapportant à Donneau ^de Visé, j'adopte l'opinion de M. P. Mesnard dans sa notice sur VEcole des femmes.

comparaison et Ton s'indigne de voir Molière, sur la liste où il figure, évalué au même taux qu'un Leclerc ou un Bcyer, moitié moins qu'un Ménage, trois fois moins qu'un Chapelain. On trouve aussi que le traiter « d'excellent poète comique », c'est le qualifier sèchement, alors que la même épithète est accordée aux mêmes Leclerc et Boyer, que Desmarets de Saint-Sorlin se trouve intitulé « le plus fertile auteur et doué de la plus belle imagination qui ait jamais été », et Chapelain « le plus grand poète français, et du plus solide jugement ». Mais c'est le cas, ou jamais, de tenir compte de l'époque et du moment. Somme toute, si l'on considère l'opinion moyenne du public d'alors sur les trente-trois écrivains compris dansla liste, les ouvrages qu'ils avaient publiés, le point de leur carrière où ils étaient parvenus, leur importance sociale, on trouvera que cette liste n'était pas si mal dressée. On ne peut demander à un gouverne^ ment qui se mêle de protéger les lettres, même à un gouvernement absolu, de devancer les jugements de l'avenir; tout ce qu'il peut faire, c'est de répondre à peu près au sentiment de ceux qu'il gouverne. Or, en 1663, Leclerc et Boyer étaient vraiment des écrivains considérables; Chapelain, malgré la Pucelle , n'avait perdu qu'une part de sa renommée et, quant à la solidité du mgement, c'était chez lui une qualité très réelle. On peut même tenir pour certain que, si nous nous étonnons aujourd'hui de voir ces auteurs figurer à côté de Molière, le public d'alors et eux-mêmes furent aussi étonnés de voir Molière figurer à côté d'eux : un bouffon, auteur de quelques grosses farces et de deux ou trois comédies mal intriguées, mis au rang des hommes de lettres les plus considérables ! En l'inscrivant sur sa première liste de pensions, Louis XIV heurtait le préjugé plus directement encore que ne l'eût fait Napo-

léon I" en comprenant Talma parmi les premiers membres de la Légion d'honneur.

Les ennemis du poète n'osèrent pas s'indigner tout haut contre le roi, mais, profitant de la Critique de VÉcole des femmes, ils se dédommagèrent par un redoublement d'attaques contre Molière. De Visé reprenait la plume et lançait Zélinde ou la véritable Critique de r École des femmes ; il s'efforçait encore d'ameuter les courtisans en les inquiétant pour l'avenir : « N'est-ce pas une chose étrange que des gens de qualité souftrent que l'on les joue en plein théâtre et qu'ils aillent admirer les portraits de leurs actions les plus ridicules, afin de donner de la réputation au fameux Élomire, et de l'obliger à les peindre une autre fois avec des traits plus torts et de plus vives couleurs? » Un incident qui nous paraît aujourd'hui d'une tristesse navrante prouve que ce genre de reproches porta coup. La Feuillade, plat courtisan, chez lequel l'esprit et le caractère n'étaient pas, bien s'en faut, à la hauteur du courage, s'en allait répétant ce fameux tarte à la crème, qu'il n'avait peutêtre pas inventé, mais qu'il avait fait sien : « Tarte à la crème! bon Dieu! avec du sens commun, peut-on soutenir une pièce où l'on ait mis tai'te à la crème''} » Molière fit assez de tond sur la protection du roi pour recueillir le mot et le mettre dans la bouche du marquis de la Critique^ peut-être ignorait-il qu'il atteignait par là un puissant personnage, et voulait-il simplement distribuer le ridicule entre tous ceux qui avaient répété une sottise. Quoi qu'il en soit, La Feuillade, rencontrant un i jour le poète, qui s'inclinait devant lui, lui saisit la tête en disant : a Tarte à la crème, Molière, tarte à la crème », et il lui frotta si durement le visage contre les boutons de son habit qu'il le mit tout en sang. A la nouvelle de cette insulte, le roi témoigna une vive indigna-

lion et fit au duc de sévères remontrances ^ De Visé, lui, trouve le trait charmant : « Je crois qu'Élomire ne mettra jamais sa perruque sans se ressouvenir qu'il ne fait pas bon jouer les princes, et qu'ils ne sont pas si insensibles que les marquis turlupins. »

Une qualité que l'on n'a jamais refusée à Louis XIV, c'est de vouloir bien ce qu'il voulait. Il la montra pleinement à l'égard de Molière. Non seulement le poète f obtint toute liberté pour la riposte, mais il reçut l'ordre' de rendre coup pour coup. De là cet Impromptu de Versailles, dont la hardiesse nous étonne aujourd'hui, mais qui fut vraiment ordonné. Molière le marque jusqu'à trois fois et en termes exprès : « Le moyen de m'en défendre, quand un roi l'a commandé », observe-t-il luimême; et il fait dire par Madeleine Béjart : « On vous a commandé de travailler sur le sujet de la critique qu'on a faite contre vous »; par La Thorillière : « Vous jouez une pièce nouvelle aujourd'hui ? — Oui, monsieur. — C'est le roi qui vous la fait faire? — Oui, monsieur. » Aussi s'en donne-t-il à cœur joie, et chacun a son compte, précieuses, grands comédiens, beaux esprits, les marquis surtout : « Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie, et comme dans toutes les comé-

1. C'est Bruzen de la Martinière qui a raconté ceUe anecdote en 1725; il dit la tenir d'un témoin oculaire, aussi préféré-je sa version à celle-ci, recueillie par un conseiller au Parlement de Dijon, Philibert de Lamare, moins authentique, quoique datée de 1673, mais bien significative encore. La Feuillade aurait conçu le dessein « de faire assassiner Molière », et aurait dit au roi, au petit coucher : « Sire, Votre Majesté se pourroit-cUe passer de Molière?» Et le roi, « qui savoit le mal que le comte vouloit au comédien, w aurait répondu : « La Feuillade, je vous entends bien ; je vous demande la grâce de Molière ». On s'indigne du tour indifférent de cette réponse; dite sur un certain ton, elle me semblerait plutôt une sauvegarde pour Molière et une leçon pour La Feuillade; c'est bien, du reste, ce que semble y avoir vu le contemporain qui rapporte le propos.

dies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même, dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. » Les ennemis de Molière n'en reviennent pas d'étonnement, mais ils ne perdent pas courage. Les comédiens jouent Vlmpromptu de VHôtel de Condé] l'inévitable de Visé rentre en lice avec la Vengeance des marquis^ et, ressassant son éternelle antienne, il dit aux gens de cour que leur tolérance pour Molière est une lâcheté ; les prenant par leur faible, il leur annonce que les femmes ne veulent déjà plus d'eux : « Une jeune fille disoit que l'on lui vouloit faire épouser un marquis, mais que, depuis qu'elle les avoit vu jouer, elle n'en vouloit point. » Dans une Lettre sur les affaires du théâtre, il ne craint pas d'intéresser le roi lui-même dans la querelle; avec un mélange d'effronterie et de timidité, il donne à entendre que le prince est solidaire de ses courtisans, et que les attaquer c'est Tattaquer lui-même : « Il ne suffit pas de garder le respect que nous devons au demi-dieu qui nous gouverne, il faut épargner ceux qui ont le glorieux avantage de l'approcher et ne pas jouer ceux qu'il honore d'une estime particulière. Je tremble pour cet auteur quand je lui entends dire en plein théâtre que ces illustres doivent à la comédie prendre la place des valets. Quoi ! traiter si mal l'appui et l'ornement de l'État! avoir tant de mépris pour des personnes qui ont tant de fois, et si généreusement, exposé leur vie pour la gloire de leur prince! J'ai peine à croire ce que mes yeux ont vu et mps oreilles ont ouï. y>

La perfidie était adroite, mais elle resta sans effet. Il fallait chercher autre chose. Le grief si désiré, le crime capital, on crut le trouver dans la vie privée de Molière. Il s'était marié deux ans auparavant, et des bruits vagues

couraient sur ce mariage. Sœur de Madeleine Béjart, qu'il aurait pu avoir comme maîtresse, sa jeune femme aurait pu, par son âge, être la fille de sa sœur et de son mari. La haine excelle à exploiter les situations de ce genre; d'une possibilité à une supposition il n'y a qu'un pas, et si l'on pouvait présenter cette supposition comme une certitude! Un comédien de l'Hôtel de Bourgogne, Montfleury, l'essaya et remit à Louis XIV une requête dans laquelle il accusait Molière d'avoir épousé sa propre fille *. On sait la réponse du roi à cette abominable méchanceté : le 28 février 1664 il tenait sur les fonts, avec Madame, le premier-né de Molière. Louis XIV, a-t-on fait remarquer pour diminuer l'importance de cet acte, accordait souvent la même faveur aux gens de son entourage. Dans le cas présent, si ordinaire que l'acte fût en lui-même, il empruntait aux circonstances une signification unique. La démarche de Montfleury était connue dans le public, puisque Racine en parle dans sa correspondance; elle mettait en jeu la justice du roi, son respect des lois divines et humaines ; et le roi répondait, d'une façon à la fois éclatante et discrète, en tenant sur les fonts le prétendu fils de l'inceste ; il attestait ainsi la tranquille conviction où il était lui-même de l'innocence des parents ; il en répondait devant ses sujets et devant Dieu.

On ne s'étonnera point que de cette guerre, où l'on n*avait rien épargné en sa personne, ni le poète, ni le comédien, ni le mari, ni le père, il soit resté à l'auteur de VÉcole des femmes un fond d'amertume et un désir de vengeance complète. Ses ennemis pouvaient se ramènera deux grandes catégories : les jaloux et les hypocrites. Il avait écrasé les premiers ; les se-

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