Voyez ci-dessus chapitie n
pondSy plus redoutables, n'étaient pas de ceux que Ton abat d'un coup. En l'accusant de profaner les choses saintes, ils avaient éveillé son attention sur le danger des « armes sacrées » entre des mains haineuses et violentes. A ce reproche il n'avait d'abord répondu que par une allusion rapide; ne jugeant peut-être pas le jnoment favorable pour s'engager à fond, il attendait. Mais je ne serais pas éloigné de croire qu'il fallût cher- ' cher dans la querelle de VÉcole des femmes le point de départ de Tartuffe. Bien d'autres considérations, qui ne pouvaient échapper à un observateur doublé d'un courtisan très désireux de plaire, se réunissaient pour fortifier chez lui un semblable projet de pièce. Appuyée sur un pouvoir qui tenait d'elle en partie sa raison d'être et son droit, très forte à la cour, grâce à la piété de la reine mère et à la cabale du père Ferrier, la religion était partout dans l'état, et avec elle les moyens d'en abuser. A la ville, grâce à M""** de Richelieu et d'Albret, de Guénégaud et de Lamoignon, il y avait, ,dans le monde aristocratique et parlementaire, nombre •de salons dévots, plus occupés d'intrigues que de bonnes œuvres. La direction des consciences n'avait pas encore pris le dévelcppement que La Bruyère devait signaler à la fin du siècle, mais elle offrait déjà ses abus et ses dangers. Les querelles religieuses troublaient profondément la société ; jésuites et jansénistes étaient aux prises. Tout cela importunait Louis XIV; comme chef d'État, il détestait les désordres de tout genre ; jeune et d'humeur galante, il n'entendait pas, si respectueux qu'il fût de la religion, que l'humeur ^austère de la cabale entreprît sur ses plaisirs, et elle se Jiasardait quelquefois à les contrarier. Quant à Molière, il était de sa nature plus porté à voir les dangers d'une trop grande ferveur religieuse qu'à ressentir la crainte
de blesser la religion elle-même en frappant l'hypocrisie. Donc, lorsque le moment lui parut bon pour s'attaquer à des adversaires redoutables entre tous, le 12 mai 1664, durant les fêtes de Versailles, il représenta devant le roi les trois premiers actes de Tartuffe.
Il est inutile de retracer à la suite de quelles vicissitudes la pièce, achevée dès le mois de novembre 1664, ne prit définitivement l'affiche du Palais-Royal que le 5 février 1669. Il suffira de dire que, dès le premier jour, les dévots vrais ou faux en sentirent le danger, et, bien que le roi eût témoigné son contentement, en obtinrent l'interdiction; interdiction provisoire sur laquelle le roi — il le dit expressément à Molière — se proposait de revenir. Cette attitude de Louis XIV a été jugée de façons très différentes. Napoléon P"" trouvait le roi trop libéral : « Si la pièce eût été faite de mon temps, disaitil, je n'en aurais pas permis la représentation. » D'autres ne lui pardonnent pas d'avoir imposé à un tel chef-d'œuvre une attente de cinq ans. Ne peut-on pas conclure de ces opinions diverses que Louis XIV agit assez sagement? Le danger dénoncé par Molière ne lui semblait pas compenser les inconvénients qu'il y avait à le proclamer si haut. Il devait tenir compte des colères du clergé, des remontrances du président Lamoignon, des répugnances de sa mère, et, à des disputes religieuses déjà très vives, il ne voulait pas donner un nouvel aliment. Il fit donc passer avant son goût personnel ce qu'il croyait être l'intérêt de la religion et de la paix publique ; et, lorsque en 1669 il leva la défense, c'est que, à cette date, la pièce lui sembait décidément avoir plus d'avantages que d'inconvénients.
En attendant, il fit beaucoup pour atténuer la déception de Molière, calmer son impatience, le protéger contre le redoublement d'attaques soulevé parla pre-
( mière nouvelle de Tartuffe. Un curé de Paris, Pierre Roullé, ouvrit le feu, non par une comédie, cela s'entend, mais par une plainte passionnée, directement adressée au roi. Contre Molière, ce « démon vêtu de chair et habillé en homme, le plus signalé impie et libertin qui fût jamais dans les siècles passés », il réclamait «le dernier supplice exemplaire et public, le feu avant-coureur de celui de l'enfer ». Le roi fit savoir à Roullé qu'il voyait ce déchaînement de très mauvais œil, et il l'engagea si nettement à se tenir tranquille, que le curé prit soin de s'excuser en protestant de la pureté de ses intentions. En même temps il adressait à Molière quelques-unes de ces paroles pleines de sens et de bonne grâce, qu'il trouvait toujours dans l'occasion, et qui étaient regardées alors comme la plus insigne faveur. C'est Molière lui-même qui nous l'apprend : <s Bien que, dit-il, ce m'ait été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant étoit adouci par la manière dont Votre Majesté s'étoit expliquée sur ce sujet; et j'ai cru. Sire, qu'elle m'ôtoit tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu'elle ne trouvoit rien à dire dans cette comédie qu'elle I me défendoit de produire en public. » Le roi faisait ! plus : il autorisait les lectures privées de la pièce, et dans une très large mesure. On put donc entendre Tartuffe chez une grande dame amie de Port-Royal, — M""* de Longueville peut-être, ou M™^ de Sablé, — chez l'académicien Habert de Montmor, chez Ninon de Lenclos, un peu partout, à en croire Boileau, qui montre Molière allant de dîner en dîner réciter la pièce interdite et d'autant plus désirée. Il y eut assez de ces lectures pour qu'une bonne part de la société parisienne put les entendre. Il y eut même de vraies représentations devant des cercles fermés, ainsi à Villers-Cotterets pour
Monsieur, au Raincy et à Chantilly pour le prince de Gondé. Le 5 août 1667, Molière, interprétant, ce semble, avec beaucoup de liberté quelques paroles bienveillantes que le roi lui aurait dites en partant pour l'armée, prend sur lui d'afficher Tartuffe, et l'on devine avec quel empressement le public se porte au Palais- Royal. Vite le président Lamoignon interdit une seconde représentation, et l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, lance un mandement par lequel il défend « de représenter, lire ou entendre réciter ladite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, sous peine d'excommunication ». Ainsi Molière provoquait, en l'absence du roi, les rigueurs des deux plus hautes autorités de Paris, scandale retentissant, dont tout autre que lui eût subi la peine. Le roi ne lui en témoigna aucune mauvaise humeur ; il ne leva pas sur-le-champ l'interdiction du président, mais elle ne l'empêcha pas, non plus que le mandement de l'archevêque, d'accorder à la pièce une autorisation définitive moins d'un an et demi après.
Entre-temps, au mois d'août 1665, Molière avait risqué une autre pièce, Bon Juan, qui redoublait l'hostilité et les clameurs. On y voit d'ordinaire la continuation de la guerre engagée dans Tartuffe; j'y verrais plutôt une manœuvre de Molière pour détourner en partie l'assaut de ses adversaires. En effet, ceux qu'il visait cette fois, c'étaient, avant tout, les incrédules , ou, comme on disait alors, « les libertins ». Depuis la Fronde et ses secousses morales il y avait dans la société polie et à la cour beaucoup d'athées, et « de toutes sortes d'athées », selon Nicole; les uns s'en tenant au scepîicisme, les autres allant jusqu'à la négation formelle ,' les uns conservant du christianisme la discipline
2t>2 LA COMÉDIE DE MOLIÈRE.
morale ou mêlant aux pratiques épicuriennes une certaine dose d'esprit stoïcien, les autres débauchés sans scrupules ou même renouvelant les infamies contre nature de l'antiquité ; tous, du reste, également odieux au roi, pour leur indépendance d'esprit ou la licence de leurs mœurs. De ce groupe, encore prudent et caché, sortiront les roués de la Régence, lorsque l'affaiblissement général des croyances et l'exemple venu de haut permettront à la dépravation de tout oser ^ En personnifiant dans le héros de Don Juan l'athée et le débauché, Molière espérait à la fois plaire à Louis XIV et désarmer les vrais dévots. Mais, entraîné par sa rancune, et aussi par la logique du sujet, il fit de Don Juan un hypocrite et lui mit dans la bouche la grande tirade du cinquième acte. Il ne réussit donc qu'à joindre de nouveaux ennemis à ceux qu'il avait déjà; en vain faisait-il défendre la foi religieuse par Sganarelle, de même qu'il avait confié à Cléante la défense de la vraie dévotion: on trouvait que c'était là un avocat sans autorité ou même assez compromettant.
Dévots vrais ou faux ne s'y trompèrent pas^ et les adversaires de Tartuffe furent aussi ceux de Don Juan, Un sieur de Rochemont se montra plus haineux encore que le curé Pierre Roullé, quoique en meilleur style : « C'est trahir visiblement la cause de Dieu, s'écriait- il, de se taire dans une occasion où sa gloire est ouvertement attaquée; où la foi est exposée aux insultes d'un bouffon qui fait commerce de ses mystères et qui en prostitue la sainteté ; où un athée, foudroyé en apparence, foudroie, en effet, et renverse tous
A. Plusieurs fois signalé par Sainte-Beuve, ce groupe mériterait une étude complète; elle avait été commencée par un jeune ïirofesscui , mort prématurément, René Grousset; voyez ses Œuvres posthumes, publiées par R. Doumic et P. Imbart de la Tour, 1886.
les fondements de la religion, à la tace du Louvre, dans la maison d'un prince chrétien, sous le règne du plus grand et du plus religieux monarque du monde. » Lui aussi invoquait le bras séculier contre le sacrilège et demandait sa mort avec un grand luxe d'érudition historique : « Auguste fit mourir un bouffon qui avoit fait raillerie de Jupiter et défendit aux femmes d'assister à ses comédies, plus modestes que celles de Molière; Théodose condamna aux bêtes des farceurs qui tournoient en dérision nos cérémonies; et néanmoins cela n'approche point de l'emportement qui paroît en cette pièce ; et il seroit difficile d'ajouter quelque chose à tant de crimes dont elle est remplie. » Il terminait en adressant au roi un appel qui ressemblait à une menace : « Nous avons tout sujet d'espérer que ce même bras, qui est l'appui de la religion, abattra tout à fait ce monstre et confondra à jamais son insolence. L'injure qui est faite à Dieu rejaillit sur la face des rois, qui sont ses lieutenants et ses images; et le trône des rois n'est affermi que par celui de Dieu. Les déluges, la peste et la famine sont les suites que traîne après soi l'athéisme ; et, quand il est question de le punir, le ciel ramasse tous les fléaux de sa colère pour en rendre le châtiment plus exemplaire.» Quelle fut la réponse du roi si directement mis en cause ? Le pamphlet de Rochemont avait été lancé au mois d'avril, et le 14 août Louis XIV, demandant à Monsieur la troupe de Molière, lui attribuait une pension de 6000 livres et lui permettait de prendre le titre si envié de Troupe de roi. Les amis de Molière ne manquèrent pas de faire sonner bien haut cette marque de faveur très considérable en tout temps, décisive à cette heure. L'un d'eux, répondant à Rochemont, lui disait avec une ironie joyeuse : « Le roi vient enfin de connoître que Molière est vraiment diabolique, que diabolique est son cerveau
26i LA COMÉDIE DE MOLIÈRE.
et que c'estun diable incarné ; et, pour le punir comme il le mérite, il vient d'ajouter une nouvelle pension à celle qu'il lui faisoit l'honneur de lui donner comme auteur, lui ayant donné cette seconde, et à toute sa troupe, comme à ses comédiens. » Il n'en restait pas moins que Bon Juan excitait, lui aussi, des alarmes, feintes chez quelques-uns, sincères chez beaucoup. Louis XIV voulut tenir la balance égale, et, tout en consolant Molière, rassurer les croyants centristes : la pièce quitta l'affiche en plein succès, après quinze représentations, très probablement sur un désir du roi, et elle ne fut pas imprimée, bien que Molière eût pris un privilège.
Apogée de la faveur de Molière. — Estime que Louis XIV fait de lui et caractère de cette estime. — La légende de VEn~cas de nuit. — Sentiments de Molière à l'égard de Louis XIY. — Autorisation de jouer Tartuffe. — Qu'Amphitryon n'est pas une allusion aux amours de Louis XIV et de M""® de Montespan. — Le dénouement de Tartuffe.
Malgré l'interdiction persistante de Tartuffe et l'arrêt de Don Juan, l'adoption de la troupe de Molière par le roi marque l'apogée de faveur dont je parlais au début de cette étude, et l'on peut apprécier dès maintenant le caractère de cette faveur.
Il faut d'abord tenir compte de l'état de l'opinion à l'égard de Molière : sa profession et le caractère de ses œuvres mettaient, aux yeux des contemporains, une différence notable entre les autres poètes et lui. Si notre temps possédait un Molière, le poète-comédien irait de pair, dans toutes les relations sociales, avec ce que la littérature compte de plus distingué. Les puissances s'honoreraient
MOLIÈRE ET LOUIS XïV. 265
de lui faire accueil, et la société polie le rechercherait, avec ce double attrait qui la porte vers la littérature et l'art, mais qui lui inspire une curiosité si vive pour tout ce qui touche au théâtre. Au dix-septième siècle, l'acteur pouvait être admis à la familiarité, mais il était exclu du respect. L'acteur comique surtout, celui qui excitait le rire, souvent le plus gros, l'enfariné aux joyeuses grimaces, ne prétendait pas à un certain degré d'estime sociale. Il en était des œuvres comme de l'auteur. A ce point de vue encore, nous avons fait des progrès vers une appréciation plus équitable ; malgré la hiérarchie des genres, nous admettons qu'à une certaine hauteur il n'y a que des égaux parmi les écrivains, il n'y a plus de rangs. Ces rangs existaient au temps de Molière, et il le sentait si bien que, dans la Critique de VÉcole des femmes, il protestait contre celui que l'on donnait à ses pièces et saisissait l'occasion d'établir entre la comédie et la tragédie un parallèle tout à l'avantage de la première.
Louis XIV avait beaucoup de bon sens et un jugement très sûr, mais si, en bien des choses, il créa l'esprit de son temps, en beaucoup d'autres il ne fit que l'adopter et le suivre, en lui donnant un caractère souverain de justesse et de dignité. En ce qui touche Molière, il s'en tint, semble-t-il, à l'opinion générale sur les comédiens et sur les auteurs. On a justement remarqué que l'on ne trouve dans ses rapports avec lui rien de semblable à ce que nous offre la biographie de Boileau ou de Racine. Pour Boileau, il avait plus que de l'estime ; c'était une véritable affection, tolérante dans l'occasion, attentive, délicate. De toutes les louanges qu'on lui prodiguait, celles du satirique lui étaient les plus agréables; lorsque le poète faisait une cure aux eaux de Bourbon, il s'inquiétait de sa santé; il lui passait son intraitable
droiture de gens poétique, son jansénisme, ses sorties intempestives contre Scarron ; il lui disait lorsqu'il quitta la cour : « Souvenez-vous que j'ai toujours à vous donner une heure par semaine quand vous voudrez venir ». Mêmes sentiments pour Racine, qui entrait encore plus avant dans la familiarité royale, avait un appartement à Versailles, était de tous les Marlys, et, durant une maladie du roi, couchait dans sa chambre et lui lisait Plutarque. Mais, dit-on, Molière était valet de chambre du roi, et cette charge lui permettait d'approcher souvent de Louis XIV. A y regarder de près, ce n'est là qu'une conjecture peu vraisemblable. D'abord, bien que la notice de d682 nous dise que Molière, reçu dès son bas âge en survivance de la charge paternelle, la remplit exactement jusqu'à sa mort, nous savons que Poquelin père l'en avait dépossédé en 1654 au profit d'un frère puîné, qu'il en reprit lui-même les fonctions en 1660 et qu'il les conserva probablement toujours. Admettons, cependant, que le père se contentât d'exercer lui-, même la partie de ces fonctions qui lui convenait le mieux, savoir la fabrication et la garde des meubles du roi, deux choses dont Molière n'avait certainement pas le loisir de s'acquitter, et qu'il laissât le reste à son fils. Ce reste consistait uniquement à faire le lit du roi avec les valets de chambre : à moins d'admettre que Louis XIV demeurait là pendant qu'on faisait son lit, on ne voit pas comment cet office pouvait mettre Molière en rapport direct avec la personne royale. Si le poète tint à porter le titre de tapissier valet de chambre, c'est uniquement pour les avantages moraux, très considérables d'ailleurs, qu'il en retirait.
Ce titre n'en est pas moins la cause indirecte d'une légende fameuse, celle de VEn-cas de nuit, dont on use et abuse encore, bien que Despois en ait montré à deux
reprises Tinvraisemblance. Elle fut racontée pour la première fois en 1823, cent cinquante ans après la mort de Molière, par un auteur des plus sujets à caution, M""* Campan*, qui disait la tenir de son beau-père, lequel l'aurait apprise lui-même de « M. Lafosse, médecin ordinaire de Louis XIV ». L'État de la France porte,, en e(fet, le nom d'un « sieur de La Fosse », non pas « médecin ordinaire », mais simple « chirurgien servant par quartier » : on n'ignore pas que le propre des faiseurs d'histoire est de s'assurer par à peu près un garant, qui n'est généralement plus là pour les démentir. D'après M. Lafosse ou de La Fosse donc, les valets de chambre du roi, blessés de voir Molière s'asseoir à leur table, l'y recevaient assez mal, et le roi, instruit du fait, aurait un beau matin, à son lever, tenu ce langage au poète : «On dit que vous faites maigre chère ici, Molière, et que les officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec eux. Vous avez peut-être faim ; moi-même je m'éveille avec un très bon appétit : mettez-vous à cette table et qu'on me serve mon en-cas de nuit. » Puis, faisant introduire les entrées familières, c'est-à-dire les plus hauts personnages de la cour, il aurait ajouté, en servant une aile de poulet à son convive : « Vous me voyez occupé de taire manger Molière, que mes valets de chambre ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux ». Outre que cette bourgeoise familiarité de langage ne sent guère son Louis XIV, il y a dans le caractère de la scène une affectation théâtrale, un goût de cabotinage qui dénoncent l'arrangement. Quant au fait en lui-même. Despois observe avec raison que c'eût été là une infraction inouïe à l'étiquette et
, 1. Voyez, sur la confiance que mérite d'ordinaire M""° Campan, le travail récent de M. J. Flammermont, dans le Bulletin de la Faculté des lettres de Poitiers, février et mars 1886.
qu'elle eût frappé les contemporains ; or ils n'en soufflent mot, alors qu'ils s'étendent complaisamment sur les moindres bontés du roi. D'autre part, Saint-Simon dit en termes exprès : « Ailleurs qu'à l'armée, le roi n'a jamais mangé avec aucun homme, en quelque cas que c'ait été, non pas même avec aucuns princes du sang, qui n'y ont mangé qu'à leurs festins de noces, quand le roi les a voulu faire. » A ces arguments on peut en ajouter un autre, tiré des fonctions mêmes de Molière et qui tranche la question par une impossibilité. UÊtat de la France nous apprend que les valets de chambre proprement dits, c'est-à-dire ceux qui assistaient le roi à son lever et à son coucher, avaient seuls « bouche à la cour », c'est-à-dire le droit de s'asseoir à une table servie pour eux dans le palais ; quant aux valets de chambre tapissiers, ils recevaient leur nourriture en aliments non accommodés ou en argent. Molière n'eut donc pas à manger avec les orgueilleux convives dont parle M""* Campan, et l'anecdote perd ainsi son point de départ*.
1. Il n'est pas difficile de supposer le motif qui a introduit cette anecdote dans des mémoires sans aucun rapport avec elle. Ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette et très vaniteuse, M"" Campan s'efforce en toute chose de relever l'importance de ses fonctions. Or pouvait-il y avoir rien de plus honorable pour elle qu'une confraternité avec Molière ? D'autre part, ancienne institutrice, elle avait le goût des anecdotes sur les grands hommes, et celle-ci était un très bel exemple historique. On peut donc tenir pour assuré qu'elle conta souvent à ses élèves de Saint-Germain et d'Ecouen celle qui réunissait dans un même beau trait Louis XIV, Molière et un peu M"* Campan. Je verrais volontiers le point de départ de son invention dans une autre anecdote, très acceptable celle-ci, recueillie pour la première fois en 1732 parTiton du Tillet dans son Parnasse français et reproduite en 1773 par Bret, dans une édition de Molière très répandue au dix-huitième siècle. Un jour un valet de chambre refusait de faire le lit du roi avec le poètecomédien, lorsque Bellocq, valet de chambre, lui aussi, et poète, dit à Molière : « Monsieur de Molière, vous voulez bien que j'aie l'honneur de faire avec vous le lit du roi ? >
Avant la réfutation de Despois, cette anecdote n*avait pas donné matière à moins de trois tableaux, signés de noms illustres ou connus : Ingres, Gérôme, Vetter^ Ils sont très instructifs par la manière dont ils traduisent, sur les rapports du poète et du roi, une opinion qu'ils ont eux-mêmes contribué à répandre après s'en être inspirés. Popularisés par l'exposition publique, la gravure et la photographie, ils pourraient porter comme devise le mot de La Bruyère : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté. » Tous trois nous offrent un Louis XIV posant pour l'histoire et faisant à ses courtisans humiliés une conférence que Molière écoute avec résignation chez l'un, avec stupéfaction chez l'autre, avec majesté chez le troisième ; ici le poète s'assied timidement sur le bord de sa chaise, îà il affecte le sérieux de l'homme qu'on décore, ailleurs il représente le Génie, comme pourrait faire un comédien dans un à-propos. Chacun d'eux s'efforce d'accentuer par quelque détail facile à saisir le caractère de la scène. L'un, trompé par le titre de valet de chambre dont il savait Molière revêtu, lui a mis sur le dos la casaque rayée de Ruy-Blas ; de plus, il a représenté à gauche de sa composition, bien détaché et en pleine lumière, un évêque de haute taille et fort laid, dont le poing crispé marque la fureur. L'autre, venu plus tard, désireux de faire preuve d'invention, mais tenant à cet évêque, le place à l'extrême droite avec une attitude plus significative encore : l'air contrit, à demi caché, comme pour fuir la vue du scandale, il
1. Le tableau de Ingres, peint pour l'impératrice Eugénie, a disparu, dans l'incendie des Tuileries, en mai 1871 ; la Comédie- Française en possède un carton, offert par l'auteur aux sociétaires en 1857 et placé au foyer des artistes. Celui de M. Gérôme, exposé au Salon de 1863, est, je crois, sorti de France; celui de M. Vetter, exposé au Salon de 1864, se trouve au musée du Luxembourg, sous le numéro 250.
semble implorer la pitié de Dieu pour l'aveuglement du roi. Si les moins versés dans la biographie de Molière ne comprennent pas de la sorte que l'auteur de Tartuffe était médiocrement apprécié par les gens d'Église, ce ne sera vraiment pas la faute de nos peintres. On oublie, dans ces allusions trop faciles, que ni Péréfixe, ni Roquette, — ni même l'auteur des Maximes sur la cornédiSy — n'avaient à la cour ces attitudes de fanatiques ou de pieds-plats; ces évêques étaient de grands seigneurs, et, lorsqu'ils avaient du dépit, ils ne le donnaient pas en spectacle.
Admettons toutefois que M™* Campan se soit contentée de broder sur un fait vrai et de prêter à Louis XIV l'éloquence dont elle était capable. On pourrait, par comparaison, rétablir le vrai caractère de la scène, car il n'est pas sans exemple que Louis XIV, à table, ait honoré un comédien d'une attention bienveillante. Le biographe de Scaramouche, qui écrivait en 1695, n'a pas manqué de transmettre à la postérité ce fait, que son héros eut l'honneur, non pas de manger, mais de boire avec Louis XIV : « Le roi, dit-il, ayant un jour aperçu Scaramouche à son dîner, voulut bien prendre la peine de lui verser à boire, de sa propre main, d'un vin étranger, pour voir s'il était bon gourmet. » Scara- ,mouche remercia par ce lazzi, qu'il ne manquerait pas de dire à son boulanger que le plus grand roi du monde lui avait versé à boire, et le roi, a comprenant par ce discours que l'honneur qu'il avoit fait à Scaramouche ne lui donnoit pas du pain », augmenta aussitôt sa pension de 100 pistoles. Voilà un Louis XIV plus vraisemblable; et, toute différence gardée entre Molière et Scaramouche — quoique, je le répète, les contemporains n'aient pas toujours fait cette différence, — on le verrait mieux dans une attitude pareille à l'égard de Molière
que dans le commérage de M""^ Gampan. Au début, surtout, qu'était-ce que Molière aux yeux de Louis XIV? Un nouveau Scaramouche , élève et rival de l'autre, moins grossier, plus recommandable de mœurs, mais, comme l'autre, se donnant corps et âme à son métier. Sans doute, il était homme de lettres, en ce sens qu'il écrivait ses pièces et que Scaramouche se contentait d'improviser les siennes ; mais ils avaient même inspiration, même genre de talent, l'un plus italien, l'autre plus français. Il ne serait pas impossible que le roi, dans l'occasion, eût témoigné à tous deux cette sorte de familiarité dont les très hauts personnages sont quelquefois prodigues envers les petites gens qui servent leurs plaisirs, d'autant plus dédaigneuse, au fond, qu'elle est plus accueillante. On aura remarqué plus haut le mot de Louis XIV à Molière, après les Fâcheux : « Voilà un grand original que tu n'as pas encore copié ». Si le propos royal a été exactement recueilli, je verrais volontiers dans ce tutoiement une indication précieuse du ton que le roi prenait en pareil cas. Un peu plus serait impossible ; les idées du dix-septième siècle n'admettaient pas de scènes semblables à celles que nous contaient naguère deux romanciers : ici, l'héritier présomptif d'un grand empire choquant son verre, avec une politesse d'égal, contre celui d'un roi d'opérette ; là, un prince authentique rajustant la perruque d'un pitre et discutant avec lui sur les mérites comparés de la république et de la monarchie.
Cependant, à mesure que Molière avançait dans sa carrière, il est certain que l'estime de lui faite par le roi dut gagner en sérieux. Jusqu'aux Fâcheux on pouvait ne voir en lui que l'émule de Scaramouche ; après VÉcole des femmes, c'était déjà un comédien d'un autre ordre ; après Tartuffe et Don Juan, le Misanthrope et
272 LA COMÉDIE DE MOLIÈPxE.
l'Avare, il est impossible que Louis XIV, sans séparer ce qui était inséparable, le comédien et l'auteur, n'ait pas ressenti pour ce dernier quelque chose du respect i qu'inspire le génie, de la sympathie qui va droit à un grand esprit et à un grand cœur se montrant à travers des créations dramatiques. De là, chez le roi, un ensemble de sentiments où se mêlaient la chaleur d'àme qu'excite l'admiration, l'épanouissement qui suit le rire, la reconnaissance envers celui qui nous procure ces deux plaisirs ; enfin, le désir de se l'attacher et de lui rendre facile l'exercice de son art en lui accordant toute la liberté possible dans une cour et sous un pouvoir absolu.
Le goût particulier de Louis XIV pour un genre de divertissement où Molière le servit à souhait vint bientôt se joindre à ces diverses causes de protection. Ce divertissement était le ballet, qui, très en faveur depuis Henri IV, tenait à la cour, avec les carrousels, la place des tournois et des joutes, et permettait au jeune roi de faire briller son grand air et son élégance, son adresse et sa vigueur. Entre 1651 et 1660 un poète de troisième ordre, mais doué de la souplesse et de l'agrément nécessaires pour marier la poésie à la musique et à la danse, Benserade, fut le grand compositeur des ballets royaux. Il porta le genre à sa perfection, et l'on a pu dire de lui qu'il fut vraiment ce que furent Molière dans la comédie, Corneille dans la tragédie, La Fontaine dans la fable, un inventeur et un maître *. Mais il n'est invention qui ne s'épuise à la longue, surtout dans un domaine aussi restreint. En 1661 surgissait pour Benserade la redoutable rivalité de Molière, qui, voyant où se
1. V. Fournel, Ilisloire du ballei de cour, dans le^ Contemporains de Molière, t. II, 1866.
portaient les préférences royales, s'exerçait aux divertis-' sements à la mode en mêlant des intermèdes de ballet aux Fâcheux, et, en lôô^, éclipsant Benserade par un double coup de maître, faisait sortir du ballet un genre nouveau, la comédie-ballet, où il mêlait ce que le roi aimait le plus à ce qu'il était sûr de faire lui-même excellemment. Louis XIV goûta beaucoup l'innovation, et les comédies-ballets, composées par Molière avec la collaboration musicale de Lulli, se succédèrent rapidement. En 1665 Molière donne V Amour médecin^ en 1666 il impose sa collaboration à Benserade et fait entrer dans le Ballet des Muses, réglé par celui-ci^ Mélicerte et la Pastorale comique] en 1669 il fait seul Monsieur de Pourceaugnac; en 1670, les Amants ma^ gnifiques et le Bourgeois gentilhomme ; en 1671 il applique le même mélange à la tragédie, et, avec Corneille, donne Psyché; la même année il esquisse la Comtesse d'Escarbagnas pour le Ballet des ballets. Dès 1669 Benserade se voyait forcé de quitter la partie et, resté maître de la place, Molière remplissait l'attente du roi, qui lui indiquait lui-même des sujets ; ainsi les Amants magnifiques et le Ballet des ballets.
Cette participation si directe aux plaisirs royaux se ^-vw^h* traduisait nécessairement, pour Molière, par d'abondants profits. On sait que Louis XIV, magnifique dans ses fêtes, n'était nullement prodigue, et, quoiqu'il dépensât beaucoup, savait compter. Mais avec Molière il faisait grandement les choses, et l'on trouve à chaque page, dans le registre de La Grange, la preuve de ses munificences. Pour n'en citer qu'un exemple, les représentations de la Princesse rf'É/ic?^, accompagnée des Fâcheux et du Mariage forcé, soit un service de huit jours, valurent 4000 livres à la troupe et 2000 à son chef. Souvent répétées, ces gratifications expliquent le chiffre, relati-
vement assez bas, de 6 000 et 7 000 livres, que ne dépassa point la pension accordée à la troupe de Molière, tandis que l'Hôtel de Bourgogne avait 12000 livres et la troupe italienne 45000. Par les chiffres proportionnés de ces pensions, Louis XIV tenait compte de l'ancienneté de l'Hôtel et du délaissement relatif où il le tenait, comme aussi, pour les Italiens, de la situation d'une troupe étrangère, appelée à Paris, et qui n'y aurait pu subsister sans une aide considérable *.
Si l'histoire des pièces de Molière nous donne assez de renseignements pour nous faire une opinion sur la conduite de Louis XIV à son égard, ces pièces ellesmêmes nous en donnent de très complets sur les sentiments du poète à l'égard de Louis XIV ; elles achèvent aussi de nous instruire sur sa situation à la cour. Et d'abord, leur lecture, même superficielle, ruine l'hypothèse fantaisiste d'après laquelle l'auteur du Misanthrope aurait été, dans un siècle monarchique et à la cour d'un despote, un précurseur, une âme républicaine, «un jacobin achevé», disait Camille Desmoulins, mal à l'aise dans une atmosphère de servitude, et gardant en lui-même comme un foyer de libre pensée que nulle contrainte ne pouvait éteindre. Molière pensait, à l'égard de Louis XIV, comme l'immense majorité de ses contemporains ; il le tenait pour le plus grand roi du présent et du passé, l'incarnation de la grandeur française, et, l'approchant de près, il le trouvait noble avec bonne grâce, magnifique sans mauvais goût, majestueux vec aisance. En effet, la partie du règne qu'il lui fut donné de connaître est pure de fautes et d'excès ; il ne vit ni ce degré suprême d'orgueil et d'égoïsme où l'adu-
1. Sur ces subventions et leurs chiffres divers, voyez G. Monval, Us Théâtres subventionnés, 1879.
lation porta peu à peu Louis XIV, ni les fastueuses folies de Versailles, ni les guerres inconsidérées, ni la misère succédant aux fautes du dedans et du dehors. Il vit, au contraire, l'ordre et la prospérité remplaçant le désarroi universel de la Fronde, la cour la plus brillanle que le monde ait connue, de grands artistes et de grands écrivains formant comme une éclatante parure à la royauté; au dehors, la victoire et le respect. Pouvait-il, comme Français, être mécontent du présent et désirer un meilleur avenir? Pouvait-il, comme comédien, désirer une protection plus active?
La manière dont il parle du roi et de lui-même ne laisse aucune place à l'incertitude. Non qu'il motive ses éloges comme Boileau et célèbre la gloire du roi en la décrivant ; une seule fois il prend texte d'un événement déterminé, et compose sur la première conquête de la Franche-Comté un sonnet assez médiocre. En tant que poète comique, dans ses « divertissements » et ses intermèdes il se contente d'employer les formules de flatterie propres aux ballets ; et, tout ce qu'on peut dire de ces vers de circonstance, c'est que, très faibles de facture, car ils ont été écrits très vite, ils conservent une certaine mesure dans l'adulation : une seule fois, dans le Malade hnaginaire, il a forcé la note; mais, on le verra, ce n'était pas sans motif. Ses éloges ne tirent à conséquence que lorsqu'il parle en son propre nom ou de ce qui le regarde; alors ils sont d'un vrai poète et respirent la sincérité. En 1663 la pension qu'il a reçue lui fournit matière à un spirituel tableau de la cour, à un charmant portrait de Louis XIV. Qui ne connaît ces derniers vers du Remerciement au roi :
Dès que vous ouvrirez la bouche Pour lui parler de grâce et de bienfaits. Il comprendra d'abord ce aue vous voudres; dire.
Et se mettant doucement à sourire, D'un air qui sur les cœurs fait un cliarmant eîTct, Il passera comme un trait, Et cela doit vous suffire :
Voilà votre compliment fait.
A leur grâce et à leur finesse, on dirait du La Fontaine, n'était une franchise et une liberté de touche qui sentent bien leur Molière et annoncent déjà le délicieux poète d'Amphitryon. Trois ans après, dans Mélicerte, il traite le même sujet par allusion et, faisant parler un berger de pastorale héroïque, il mêle heureusement l'aisance familière et l'admiration respectueuse dans ce brillant couplet : ,
Cè ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête, Sont brillants et parés comme au jour d'une fête; Ils surprennent la vue, et nos prés au printemps Avec toutes leurs fleurs sont bien moins éclatants. Pour le Prince, entre tous sans peine on le remarque, Et, d'une stade au loin, il sent son grand monarque; Dans toute sa personne il a je ne sais quoi Qui fait d'abord juger que c'est un maître roi. Il le fait d'une grâce à nulle autre seconde; Et cela sans mentir lui sied le mieux du monde. On ne croiroit jamais comme de toute part Toute sa cour s'empresse à chercher son regard; Ce sont autour de lui confusions plaisantes, Et l'on diroit d'un tas de mouches reluisantes Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.
Dans son poème sur la grande fresque de son ami Mignard, la Gloire du Val-de-Grâce^ où il montre luimême, avec une grande souplesse de poète descriptif, une si juste connaissance de la peinture et un si vif sentiment de l'art, une visite royale lui permet de vanter, chez leur maître commun, « ce goût délicat, qui décide sans erreur et loue avec prudence ». Et tout cela n'est pas flatterie, mais l'expression de la vérité même. Il n*y
a pour contrôler Molière qu'à consulter Saint-Simon, qui connut, non pas la radieuse jeunesse de Louis XIV, mais sa maturité déjà sombre et sa vieillesse attristée. Chez l'un et chez l'autre, ce sont les mêmes éloges de la haute mine et du grand air du roi, de son bon sens, de sa justesse d'expression dans l'éloge, avec cette seule différence que le charme souverain auquel Molière s'abandonne, Saint-Simon le subit avec mauvaise humeur. Sur son rôle auprès de ce maître si majestueux, à la fois, et si aimable, et sa place dans cette cour, Molière nous donne encore des renseignements très précis. A la façon dont il parle de lui-même, il se montre exempt de toute mauvaise humeur; rien, chez lui, de cette aigreur de déclassé que La Bruyère sera le premier, au dixseptième siècle, à ressentir et à exprimer. Nous voudrions même parfois lui voir un peu moins de satisfaction, comme dans ce rôle du « plaisant» Glitidas, des Amants magnifiques, où il semble bien, selon la remarque de M. Paul Mesnard, s'être représenté de parti pris. Une querelle avec un envieux, l'astrologue Anaxarque, lui permet de définir les droits, les limites, les dangers de son emploi : « Avec tout le respect, madame, que je vous dois, dit Anaxarque à la princesse Aristione, il y a une chose qui est fâcheuse dans votre cour, que tout le monde y prenne la liberté de parler, et que le plus honnête homme y soit exposé aux railleries du premier méchant plaisant ». Clitidas relève le trait et le retourne contre celui qui l'a lancé : « Vous en parlez bien à votre aise, et le métier de plaisant n'est pas comme celui d'astrologue. Bien mentir et bien plaisanter sont deux choses bien différentes, et il est bien plus facile de tromper les gens que de les faire rire ». Mais, comme s'il craignait .d'en avoir trop dit, il s'avertit lui-même sur les dangers de la franchise, et se rappelle au sentiment de sa situa-
tion : « Paix! impertinent que vous êtes. Ne savez-vous pas bien que l'astrologie est une affaire d*état, et qu'il ne faut point toucher à cette corde-là? Je vous l'ai dit plus d'une fois, vous vous émancipez trop, et vous prenez de certaines libertés qui vous joueront un mauvais tour; je vous en avertis : vous verrez qu'un de ces jours on vous donnera du pied au c... et qu'on vous chassera comme un faquin. Taisez-vous, si vous êtes sage. » Le bouffon s'empresse de rajuster son masque un moment soulevé, mais il nous a permis d'apercevoir le visage sérieux qui se cachait sous une apparence grotesque. Avec nos idées modernes, nous voudrions voir ce visage un peu plus triste et nous trouvons que l'acteur avilit ici le grand écrivain; sachons gré à Molière, cependant, en comparant certains passages de ses œuvres aux modernes tirades à la Chatterton, de la modestie avec laquelle il parle de lui-même. Il disait au roi, en lui dédiant les Fâcheux : « Ceux qui sont nés en un rang élevé peuvent se proposer l'honneur de servir Votre Majesté dans les grands emplois ; mais, pour moi, toute la gloire où je puis aspirer, c'est de la réjouir. Je borne là l'ambition de mes souhaits; et je crois qu'en quelque façon ce n'est pas être inutile à la France que de contribuer en quelque chose au divertissement de son roi. » Derrière cette pensée, qui se retrouve dans la dédicace de la Critique de r École des femmes à la reine mèie et dans le second placet pour Tartuffe, on ne saurait voir la moindre rancune contre ceux qui se sont donné la peine de naître. La manière dont il définit, dans l'Impromptu de Versailles, le rôle d'obéissance et de dévoùment que lui imposait sa profession, achève de nous éclairer : « Nous ne devons jamais nous regarder dans ce que les rois désirent de nous; nous ne sommes que pour leur plaire, et, lorsqu'ils nous ordonnent quelque chose, c'est à nous
de profiter vite de l'envie où ils sont». Dans cette cour, où tout le monde était courtisan, Molière le fut à sa façon, et il ne pouvait pas ne pas l'être.
Courtisan sans platitude, du reste, qui se redresse au besoin et parle avec fierté. S'agit-il de défendre son Tartuffe interdit, il le fait d'un tel style, qu'il faut lui savoir gré d'avoir tenu un pareil langage, au roi de l'avoir souffert. Il ne s'excuse pas du sujet dangereux qu'il a choisi; son premier mot est pour invoquer son « devoir» de poète comique « d'attaquer par des peintures ridicules les vices de son siècle » ; en dévoilant « les friponneries couvertes des faux monnoyeurs en dévotion », il croit rendre un grand service à tous les honnêtes gens du royaume. Il ne saurait rester sous le coup des calomnies auxquelles il est en butte, et il laisse entendre que iè seul moyen de le justifier, c'est d'autoriser sa pièce : « Je ne dirai point, Sire, ce que j'avois à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l'innocence de mon ouvrage; les rois éclairés comme vous n'ont pas besoin qu'on leur marque ce qu'on souhaite; ils voient, comme Dieu, ce qu'il nous faut, et savent mieux que nous ce qu'ils nous doivent accorder ». Cette comparaison de Louis XIV avec Dieu nous paraît choquante ; mais reportons-nous aux idées du temps : avec la croyance au droit divin, rappeler au roi qu'il était le représentant de Dieu sur la terre, n'était-ce pas lui rappeler en môme temps son devoir de faire justice? Cependant l'interdiction se prolonge, et Molière présente un second placet. Cette fois, il est à bout de patience, et dans ses paroles vibre une colère contenue : « Dans l'état où je me vois, où trouver. Sire, une protection qu'au lieu où je la viens chercher? Et qui puis-je solliciter contre l'autorité de la puissance qui m'accable, qiie la source de la puissance et de l'autorité, que le juste
dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ? » Il dénonce donc l'arbitraire du président Lamoignon, les intrigues menées par la gent dévote sous le couvert d'un nom respecté; il réclame justice contre la justice et conclut en laissant entendre qu'il renonce à écrire si satisfaction ne lui est pas donnée : « J'attends avec respect l'arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière; mais il est très assuré, Sire, qu'il ne faut plus que je songe à faire de comédie si les tartuffes ont l'avantage, qu'ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver a redire aux choses les plus innocentes qui pourrontsortir de ma plume ». La seconde partie de la phrase atténue quelque peu la première; celle-ci n'en reste pas moins hardie, et il fallait que Molière, pour parler de la sorte, fût bien sûr de la bienveillance du roi. On chercherait inutilement au dixseptième siècle une autre requête où la dignité de celui qui parle et le respect de celui à qui il parle soient unis à autant de vigueur ; peut-être même ne la trouverait-on pas de nos jours.
Nous savons que, malgré les pla'cets. Tartuffe resta près de cinq ans éloigné de la scène. Le chagrin de ce retard, l'abattement qui suit l'ardeur de la lutte, l'amer dépit de voir ses ennemis triompher, atteignirent la santé du poète : du 6 août au 25 septembre 1667, c'est- ' à-dire pendant sept semaines, son théâtre resta fermé. . Bazin suppose que dans cette retraite il faut voir aUssi la mise à exécution de la menace indiquée dans le second placet: puisque le roi abandonnait Molière, Molière abandonnait son art et cessait de travailler aux plaisirs du roi. Enfin l'interdiction fut levée, et Tartuffe reparut, au mois de février 1669, pour ne plus quitter la scène. Dans l'intervalle, le 13 janvier 1668, Molière donnait
Amphitryon, et l'on croit, dès la première scène, y surprendre la plainte personnelle du poète. Deux vers, notamment, sur « la moindre faveur d'un coup d'œil caressant, qui nous rengage de plus belle », seraient une allusion à une promesse royale de laisser bientôt jouer Tartuffe. Cette conjecture est acceptable, car la date d'Amphitryon concorde assez bien avec celle des diverses démarches de Molière : c'est le 8 août 1667 qu'il adresse au roi le second placet; il tombe malade aussitôt après, rouvre son théâtre le 25 septembre sur une bonne parole du roi et se met à une nouvelle pièce. Il importe, cependant, de remarquer que la plainte de Sosie^ toute en situation, est exactement imitée de Plante; et aussi que, dans le Sicilien, un an avant Amphitryon, Hali, esclave d'un simple gentilhomme, parlait exactement comme Sosie. Le plus simple serait peut-être de ne voir dans ces deux rôles que le langage naturel d'un emploi et d'une situation.
Mais on a été beaucoup plus loin dans l'hypothèse. Rœderer, le rancunier défenseur de la société précieuse, et Michelet après lui, ont tiré grand parti de la coïncidence d'Amphitryon avec les premières amours du roi et de M™* de Montespan. La verve convulsive de Michelet développe éloquemment ce thème, que la célé- .bration poétique du double adultère aurait payé l'autorisation de jouer Tartuffe. M. Paul Mesnard établit, au contraire, combien est improbable cet avilissement du génie de Molière par lui-même et par le roi. D'abord, Louis XIV n'en était pas encore à étaler ses amours ; il les cachait avec M""* de Montespan, comme il les avait cachées avec M"*' de La Vallière ; sa tranquille effronterie dans l'adultère ne viendra que plus tard. En outre, quel étrange plaisir eût-il pu trouver à proposer sa passion aux rires de la cour et de la ville? Molière, de son
côté, n*était pas assez imprudent pour risquer sans ordres une pareille indiscrétion. Enfin les dates achèvent de démentir l'hypothèse. L'intrigue royale avait commencé à Avesnes entre le 9 et le 14 juin 1667; elle resta quelque temps secrète, ne fut à demi ébruitée qu'à Compiègne vers le milieu de juillet et vraiment connue de tous qu'en septembre, au plus tôt. Comme la première représentation d* Amphitryon eut lieu le 13 janvier suivant, il faut admettre, si le projet n'en est pas antérieur à l'intrigue, que trois mois auraient suffi à Molière pour concevoir, écrire et mettre en scène une comédie qui n'est pas une simple succession de morceaux détachés et depuis longtemps en réserve, comme les Fâcheux, une facile improvisation en prose comme VAmour médecin, mais un poème visiblement composé à loisir. Il vaut mieux admettre que Molière ne céda, en écrivant Amphitryon après une période de découragement, qu'au désir d'emprunter un sujet agréable et très scénique à ce même Plante, auquel il devait bientôt emprunter l'Avare, et qui, lui, ne faisait certainement aucune allusion aux amours de Louis XIV.
Dernière hypothèse au sujet d'Amphitryon et de Tartuffe, qui louche moins que la précédente à la dignité de Louis XIV et à l'honneur de Molière, mais dont il importe, cependant, de montrer l'invraisemblance. C'est encore Michelet qui l'a mise en circulation. « Un peu avant de tenter le coup suprême d'Amphitryon, dit-il, Molière cousit à Tartuffe, complet en trois actes et plus fort ainsi, deux actes qui font une autre pièce pour l'apothéose du roi. » Ceci est encore en contradiction avec les dates et les faits : le 12 mai 1664, Molière jouait les trois premiers actes de Tartuff'e devant le roi, et, le 29 novembre suivant, la pièce, « parfaite, entière et achevée en cinq actes », était représentée devant
MOLIÈRE ET LOUIS XIV. i83
Condé. Ce ne fut donc pas à la suite d'une longue résistance et pour la vaincre par la flatterie que Molière fabriqua deux actes postiches. D'autre part, dire que la pièce est complète et plus forte en trois actes, c'est supposer pour les besoins de la cause un Tartuffe tout différent de celui que nous connaissons. Dans celui-ci, rien n'est terminé à la fin du troisième acte ; tout commence, au contraire, car jusqu'ici le nœud de l'action est à peine indiqué par la déclaration de Tartuffe à Elmire ; le caractère du héros principal reste à moitié dans l'ombre ; on n'a eu ni la scène de Gléante et de Tartuffe, ni celle de Tartuffe, Elmire et Orgon, qui amène la plus hardie des situations et le plus fort des coups de théâtre. Quant au dénoùment, s'il est tout à la gloire de Louis XIV, en quoi la flatterie y est-elle si grosse? Le roi était-il donc incapable d'une intervention pareille, et, lui montrer la confiance que l'on avait en sa haute justice, n'était-ce pas lui donner un conseil d'équité ? Sans doute la donation faite par Orgon à Tartuffe ne saurait être prise au sérieux; mais, si elle amène en partie le dénoùment, elle n'est pas seule à rendre indispensable l'intervention du roi : il y a aussi la trahison, autrement grave, de Tartuffe livrant les papiers d'un criminel d'État ami d'Orgon; un acte de clémence royale pouvait seul en détruire l'effet. La venue de l'exempt est donc justifiée, car, sans lui, la situation est sans issue. Quant à l'éloge de Louis XIV, qu'on l'examine en détail, et l'on verra qu'à cette époque chacun des vers qui le composent était une vérité .
1. Cette question de Tartuffe est la plus importante de celles que soulèvent les rapports de Molière et de Louis XIV ; on la trouvera exposée, avec le plus grand détail, dans la notice de M. P. Mesnard. Outre l'hypotlièse de Michelet, deux ont été proposées dans ces derniers temps : l'une, qui me paraît inadmissible, par
Mi U COMÉDIE DE MOLIÈRE.
Jl
Influence de la faveur royale sur la direction du génie de Molière.
— La peinture des mœurs de cour; combinaison, dans les comédies de Molière, de l'esprit bourgeois et de l'esprit de cour. —
— Les comédies-ballets. — Si Molière perdit quelque chose à écrire pour le roi et la cour.
Il n'y eut donc, dans les éloges de Louis XIV faits par Molière, qu'imitation nécessaire d'un usage universel, expression de sentiments sincères, moyens scéniques à la fois très naturels et très forts. Admettons, cependant, que le poète y ait un peu plus abondé que ne l'exigeaient la reconnaissance et les besoins de sa comédie. Ce n'était pas acheter trop cher les avantages que lui valait la faveur royale. Je me suis efforcé de montrer qu'en adoptant Molière dès le premier jour, Louis XIV l'imposait à ses contemporains, et que sa protection, toujours active et présente, l'empêcha seule d'être écrasé. Si La Fontaine disait: « C'est mon homme! » après les Fâcheux; si Boileau écrivait, après V École des femmes, ces stances où respire un souffle de jeunesse et d'enthousiasme assez rare chez le satirique, combien d'autres criaient : « Sus! » On a vu quelles hostilités rencontrait dans l'entourage du roi le peintre des marquis, à quels traitements il était en butte. Des mauvais vouloirs moins dangereux, mais significatifs, se produisaient aussi : l'officieuse Gazette de France, dans ses comptes rendus des fêtes royales, toujours contrôlés, souvent communiqués, évitait de prononcer le nom du poète ou
■M. Louis Lacour, le Tartuffe par ordre de Louis XJV, 1877; l'autre, moins absolue, quoique contestable encore, mais soutenue avec -verve, par M. Constant Coquelin, Tartuffe, 1884.
le désignait de très mauvaise grâce. Mais, en toute circonstance, la protection de Louis XIV intervenait pour le couvrir, l'aider, le consoler, et toujours dans la juste mesure, sans excès ni caprice. Plusieurs fois, par quelques paroles bienveillantes, le roi changea un insuccès ou un demi-succès en succès franc. Après le Bourgeois gentilhomme il n'avait pas exprimé son approbation habituelle, et les courtisans en profitaient pour « mettre Molière en morceaux », A la seconde représentation il dit au poète : « Je ne vous ai point parlé de votre pièce, parce que j'ai appréhendé d'être séduit par la manière dont elle avait été représentée ; mais, en vérité, Molière^ vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est excellente. » Aussitôt Molière « reprend haleine », et les courtisans « tout d'une voix répètent tant bien que mal ce que le roi venoit de dire ». Le même fait se reproduit aux Femmes savantes : « Sa Majesté dit à Molière que, la première fois, elle avbit dans l'esprit autre chose qui l'avoit empêchée d'observer sa pièce, mais qu'elle étoit très bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir. » C'est Grimarest qui raconte ces deux anecdotes, mais il n'y a aucune raison sérieuse de les rejeter, sauf, peut-être , un ou deux détails : écrivant en 1705, du vivant du roi, il ne se fût pas hasardé à les imaginer de tout point.
Les effets indirects de cette bienveillance furent aussi considérables que son action directe. En ouvrant sa cour à Molière, et en l'y retenant, Louis XIV lui permettait d'y compléter l'éducation de son génie. Je l'ai dit plus haut ^, ce génie, de nature populaire et bourgeoise, n'était pas sans quelque grossièreté native ; il fallait ici, avec l'influence de la tradition classique, celle de la so-
4 Voyez chapitre I, 4.
ciété polie, et, cette dernière, Molière la trouvait à la cour de Louis XIV telle qu'il pouvait la supporter, car les raffinements quintessenciés de l'Hôtel de Rambouillet l'eussent mis en fuite. Pour voir ce que la cour lui a fourni, il suffit de parcourir la liste de ses pièces : Don Juan, le Misanthrope, Amphitryon, pour ne prendre que dans les grands chefs-d'œuvre, viennent de là, et, dans plusieurs autres, Tartuffe, le Bourgeois gentilhomme, les Femmes savantes, si le fond est bourgeois, combien d'éléments, et d'importance capitale, sont empruntés à la cour ! Or, cette cour, si différente de la cour licencieuse de Henri IV, de la cour morne de Louis XIII, était, comme le sera Versailles, une création de Louis XIV. Certes on n'y trouvait pas la vertu rigide; mais, outre que rien ne serait plus stérile pour un poète comique, la vertu est une chose et la vie mondaine en est une autre. L'élégance y était bien un peu pompeuse, et la délicatesse compatible avec une certaine brutalité, mais cette pompe était un excès inévitable, et cette grossièreté un reste du passé qui allait s'atténuant de plus en plus.
Ainsi ouvert à Molière, ce milieu lui offrait la plus riche galerie d'originaux, le choix le plus abondant de travers et de vices. C'est un lieu commun de dire que la vie de cour efface toute originalité, en substituant aux saillies de caractère et d'humeur un vernis uniforme de modération factice et d'élégance conventionnelle. Sans défendre un genre de vie qui n'est certainement pas l'idéal de l'activité humaine, on peut trouver que l'histoire de la littérature nous montre tout le contraire. Les côtés superficiels des courtisans et la manière dont beaucoup d'entre eux, êtres de pure imitation, se modèlent sur un type uniforme, sont des apparences trompeuses. Il y a parmi eux de telles différences de caractère et de
conduite, les éternelles passions humaines y revêtent des formes si diverses, que les observateurs n'ont jamais cessé d'étudier les cours et qu'elles ont donné matière aux plus riches galeries de portraits. Pour ne pas sortir du dix-septième siècle, il suffira de citer les Mémoires de Saint-Simon et les Lettres de if"* de Sévigné, Dans Molière lui-même, marquis ridicules et hommes de cour sensés : Mascarille des Précieuses et le chevalier de la Critique, don Juan et Alceste, Adraste du Sicilien, et Clitandre de George Dandin, Dorante du Bourgeois gentilhomme, et Clitandre des Femmes savantes, n'ont de commun que leurs plumes et leurs dentelles, leurs broderies et leurs canons ; au demeurant, tout diffère en eux, sentiments et idées, qualités et défauts. Pouvait-il en être autrement? L'élite, non seulement de la noblesse, mais de toutes les classes, était appelée et accueillie autour de Louis XIV; de leurs rivalités ou de leur accord, de leur harmonie ou de leurs contrastes résultaient un mouvement d'idées, des conflits de passion, un développement de tout l'être moral faits à souhaits pour l'observateur.
Mais, dit-on, si, comme peintre, Molière a profité de la cour, il y a fait provision de mépris pour ses modèles; son honnêteté et sa droiture y furent en révolte continuelle contre la bassesse triomphante et la nullité dorée. Il faut s'entendre, et ne pas regarder comme une déclaration de principes les colères d'Alceste, inspirées surtout par « la nature humaine ». Ce que Molière n'aimait pas et ne pouvait pas aimer à la cour, c'étaient « ces messieurs du bel air », c'est-à-dire les jeunes gens à la mode, espèce qui a toujours existé et fut partout insupportable. A chaque époque de la société polie elle change de costume, de manières et de jargon ; mais le fond de sottise et de vanité, l'instinct de singerie, le goût des
riens, les vices de cœur et les défauts d'esprit restent les mêmes, à la ville comme à la cour,dans les républiques comme dans les monarchies. De très bonne heure, dans les Fâcheux, Molière la raille, et dans la Critique de r École des femmes il lui déclare nettement la guerre. Il ne peut souffrir « cette douzaine de messieurs qui déshonorent l'esprit de cour par leurs manières extravagantes, et font croire parmi le peuple que les courtisans se ressemblent tous». — « Je les dauberai tant en toutes rencontres, ajoute-t-il, qu'à la fin ils se rendront sages. » Il n'y manque pas ; à preuve rimpromptu de Versailles, dont la majeure partie est pour eux ; Don Juan, qui démasque la plus dangereuse variété de l'espèce; le Bourgeois gentilhomme, qui montre le chevalier d'antichambre devenu chevalier d'industrie. On n'en saurait douter, c'est avec l'assentiment du roi, peut-être sur son ordre, qu'il les harcelait ainsi. En effet, ils étaient encore plus antipathiques à Louis XIV qu'à Molière. Leurs prétentions et leur futilité ne pouvaient que déplaire à un prince qui était, avant tout, un esprit juste et sérieux. S'ils coquetaient avec la femme du poète et dénigraient ses pièces, ils osèrent assez longtemps traverser les desseins du roi, croiser leurs intrigues avec les siennes, voire le railler, insinuant que c'était une assez pauvre tête. Le respect universel et l'humble soumission ne vinrent que plus tard. En attendant, de 1662 à 1668, Louis XIV eut plusieurs fois à se défendre contre les hardiesses ou les irrévérences de ceux dont les plus en vue s'appelaient Vardes et Lauzun, Guiche et Gramont, dont l'un, le chevalier de Lorraine, était un franc scélérat, capable de tout, plus dégagé de scrupules que don Juan lui-même *.
1. Les écrits du temps, mômoires, correspondances ou pamphlets, sont pleins à ce sujet de détails curieux que l'on trouvera, habile-
Mais avec quel soin Molière les distingue de la vraie cour, celle dont il ne pouvait méconnaître, avec l'urba- ^iilé, la sûreté de jugement et de goût, résultat de cette vie de société où chacun profite de tous, où toute supériorité est mise en lumière et sert de règle par l'émulation! Dans la Critique il a bien soin de dire quel cas il fait de ce jugement et de ce goût; c'est pour la cour qu'il écrit, et non pour les pédants: «La grande épreuve de toutes les comédies, c'est le jugement de la cour; c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir; il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes; et, sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont, du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde on s'y fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus sûrement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants. » Car il a ceux-ci en horreur; il ne trouve chez eux qu'hostilité ou faux goût, jalousie féroce ou parti pris de cénacle. Il ne peut coufTrir leurs coteries, fondées sur l'admiration mutuelle et le dénigrement des profanes. Son vrai public, c'est donc la cour, qu'il mettra une fois encore en parallèle avec les pédants, au quatrième acte des Femmes savantes, et, avec elle, la bourgeoisie parisienne, ces marchands de la rue Saint-Denis, ces procureurs et ces notaires dont parle Zélinde, qui « aiment fort la comédie et vont ordinairement aux premières représentations de toutes les pièces », ce parterre de la Critique, qui « se laisse prendre aux choses et n'a ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule ». Aux deux éléments qui composent ce public, courtisans et bourgeois, il donne tour à tour, ou dans la même pièce, ce qui convient le mieux aux préférences de chacun :
ment réunis et contrôlés les uns par les autres, dans le beau livre de M. J. Lair, Louise de La ValUere et la jeunesse de Louis XIV, 1881.
les gens de cour trouvent plaisir à voir ce qui se passe chez Harpagon ou chez M. Jourdain; les bourgeois ne se plaisent pas moins à connaître, par Clitandre et le chevalier, Acaste et Célimène, ce monde supérieur dont l'accès leur est interdit.
Mais il est une partie assez considérable du théâtre de Molière, fort goûtée de la cour, commandée par le roi, et que l'on reproche souvent au roi et à la cour, surtout au roi : les comédies-ballets. Qui en parcourt aujourd'hui les entrées et les divertissements? Qui a lu jusqu'au bout la Princesse d'Ëlide et les Amants magnifiques'} Ces œuvres de circonstance n'ont-elles pas enlevé à Molière un temps qu'il aurait consacré à des œuvres plus dignes de lui? Enfin, par leurs exigences spéciales, n'ont-elles point détourné vers les simples effets de spectacle des œuvres qui s'annonçaient comme comédies d'observation? Ces reproches sont spécieux et méritent d'être discutés. Il y a dans les comédies-ballets de Molière trop de ces invitations à l'amour pro- .diguées alors par les poètes, bien que Louis XIV n'eût pas besoin d'y être excité, trop de ce que Boileau appelle avec raison des « lieux communs de morale lubrique». La Princesse d'Élide, notamment, peut être regardée comme la célébration allégorique des amours, encore mystérieuses, de Louis XIV et de M"' de La Vallière. Bien plus, dès la première scène du premier intermède il s'y trouve un conseil trop général, et trop bien entendu de cette cour, où chacun s'autorisait de l'exemple royal :
Que l'amour à vos yeux offre un choix agréable ;
Jeunes beautés, laissez- vous enflammer;
Moquez-vous d'affecter un orgueil indomptable,
Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer :
Dans l'âge où l'on est aimable,
Rien n'est si beau que d'aimer.
Quant à Louis XIV, il pouvait prendre pour lui les con seils adressés au prince d'Ithaque par cet étrange gouverneur, le vieil Arbate, qui professait, en matière amoureuse, de tout autres théories que Mentor, son successeur dans l'emploi :
Moi, vous blâmer, Seigneur, des tendres mouvements Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments! Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme Contre les doux transports de l'amoureuse flamme; Et, bien que mon sort touche à ses derniers soleils, Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils, Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage De la beauté d'une âme est un clair témoignage. Et qu'il est malaisé que, sans être amoureux, On jeune prince soit et grand et généreux.
Il ne s'ensuit pas, néanmoins, que tout soit fâcheux ou fade dans les comédies -ballets de Molière, et Prudhomme n'avançait qu'une jolie sottise en disant que le poète, forcé d'y louer Louis XÏV, les faisait « mauvais et détestables à plaisir », car « la liberté lui sortait par tous les pores ». Plusieurs furent un spectacle charmant pour les contemporains, et, si ce spectacle est trop coûteux et trop compliqué pour que nous puissions nous l'offrir souvent, n'envions pas à Louis XIV et à ses contemporains le plaisir qu'ils y trouvèrent. En 1880 la Comédie-Française nous rendait le Bourgeois gentilhomme avec la mise en scène du temps, et c'était une sensation délicieuse que ce retour vers un passé déjà si lointain, ce séjour de quelques heures dans une société à jamais disparue ^ Enfin, cette part de
1. « Lentement, doucement, comme du fond d'un rêve, dont l'ensemble décoratif, dont les costumes, dont la musique même du Florentin entretiennent l'illusion, c'est toute une société disparue, c'est tout un monde évanoui qui se lève, des couleurs effacées qui 60 ravivent, et, tandis que l'attention déroutée, distraite, indécise»
l'œuvre de Molière souffre du voisinage des chefsd'œuvre francs et simples, mais il y a bien des choses qui mériteraient plus que l'attention : ainsi Psyché, si supérieure aux meilleurs opéras du temps, les Amants magnifiques^ vrai modèle de la féerie, où la littérature, loin de perdre tous ses droits, comme il est arrivé depuis, conserve sa juste place, tout en fournissant aux décorateurs les prétextes les plus ingénieux. Çà et là de charmants détails, tantôt dans le corps même de la pièce, comme le dormeur Lyciscas, Moron et son ours de la Princesse d'Élide, Myrtil et son moineau de Mélicerte, tantôt dans les divertissements, comme le Ballet des nations^ qui suit le Bourgeois gentilhomme, et rintermède de Polichinelle et des archers, entre le premier et le second acte du Malade imaginaire. Dans ces passe-temps dont il s'amusait tout le premier, Molière déploie une verve enivrée d'elle-même, une fantaisie d'autant plus agréable à rencontrer qu'elle est plus rare de son temps.
Enfin, accordons tout ce que l'on voudra : les comédies-ballets sont un genre faux, où le génie d'un grand écrivain était mal à l'aise ; c'est pour répondre aux exigences de ce genre que Monsieur de Pourceaugnac tourne à la bouffonnerie, que le Bourgeois gentilhomme, si heureusement commencé, finit en mascarade, que la Comtesse d'Escarbagnas est à peine esquissée; elles sont le prix auquel Molière dut payer la protection de Louis XIV. Oui, mais, en revanche, quels chefs-d'œuvre
va de la scène à la salle et de la salle à la scène, flotte en effleurant tout et ne se fixe à rien, il passe dans l'esprit comme de vagues images du grand règne, de la cour de Chambord et de Saint- Germain, du plus majestueux des souverains, et du plus somptueux, du plus coûteux, du plus rare et du plus complet des divertissements. » (F. Brunetière, De l'interprétation du répertoire comiquet dans la Retue des Deux Mondes du !•' novembre 1880.J
nous devons à ces sacrifices partiels et à la faveur qui en fat la suite ! Grâce à elle, le poète put choisir ses autres sujets, ces grands sujets, dont la hardiesse nous étonne aujourd'hui. On connaît le mot de Piron, qui avait, comme Diderot, l'enthousiasme familier et bruyant: « Ah! mon ami, s'écriait-il au sortir d'une représentation de Tartuffe, ah ! mon ami, si Tartuffe n'était pas fait, il ne se ferait jamais ! » Dire, au contraire, que les préférences de Louis XIV ont fait perdre à Molière un temps précieux en le détournant d'objets dignes de lui, et que, sans Mélicerte et les Amants magnifiques, nous aurions un plus grand nombre de Misanthropes, c'est vraiment supposer au génie du poète une fécondité surnaturelle. Si Ton songe, en etïet, que sa carrière parisienne ne comprend pas quatorze années ; que, dans cet espace de temps, il a écrit vingt-quatre pièces, dont huit en cinq actes, et neuf en vers ; que, parmi ces vingt-quatre pièces, quinze au moins ont été librement traitées, sans mélange de ballets ou sans souffrir de ce mélange ; que sept de ces pièces sans musique, VÉcole des maris, VÉcole des femmes. Tartuffe, le Misanthrope, Amphitryon, VAvare\ les Femmes savantes, méritent d'être rangées, comme disent La Grange et Vinot, parmi ces « chefs-d'œuvre qu'on ne sauroit assez admirer », on admettra difficilement que la nécessité de travailler aux ballets de cour ait restreint le moins du monde le nombre d'œuvres maîtresses que Molière pouvait produire. S'il n'eût pas composé de ceuxlà, peut-être se fût-il simplement reposé dans l'intervalle de celles-ci : on n'écrit pas deux ou trois Misanthropes en douze mois. Et, s'il est mort à cinquante. ans, Louis XIV n'estvraimentpas responsable de cette fin prématurée.
m LA COMÉDIE DE MOLIÈRE.
Déclin de la faveur de Molière. — Molière et LuUi ; le privilège de l'Opéra. — Rupture de Molière avec Lulli; associalion avec Charpentier. — Louis XIV sacrifie Molière à Lulli. — Efforts de Molière pour reconquérir la faveur royale; le Malade imaginaire. — Conduite de Louis XIV à la mort de Molière. — Goût du roi, dans ses dernières années, pour les comédies de Molière.
Lorsque l'on dépend d*un homme, si juste et si bienveillant qu'il puisse être, il suffit d'un caprice pour qu'il retire d'un seul coup ce qu'il a donné lentement. Comme Racine, Molière en fit l'expérience. Pendant quatorze ans il avait bravé auteurs et comédiens, marquis et précieuses, parlement et clergé; mais on aurait pu croire qu'à la longue toutes ces rancunes triompheraient de lui. Il n'en fut rien : la défaveur lui vint du côté où il s'y attendait le moins, par le fait d'un ami, depuis longtemps associé à son art et aux bonnes grâces du roi, le musicien Lulli. Leurs rapports dataient de 1664, où Lulli avait composé la musique du Mariage forcé, et depuis lors il avait pris la même part à toutes les comédies- ballets de Molière. Le public s'était donc habitué à unir dans la même admiration le musicien et le poète ; et, si Robinet nous étonne aujourd'hui en qualifiant de la même manière « les deux grands Baptistes », il exprimait assez bien le sentiment de ses contemporains. Tel que l'on connaît Lulli, ses relations avec Molière durent être souvent orageuses. « L'homme de Florence i . comme l'appelait La Fontaine,
Homme long à conter s'il en est un en France,
tourmentait impitoyablement par son despotisme ceux
qui travaillaient avec lui; Quinault surtout en fit si bien l'épreuve que les ennuis qu'il éprouva de la sorte forment une part considérable de sa biographie. Il était, par surcroît, avide, sans conscience, capable de toutes jes friponneries. Il exaspéra La Fontaine, qui, sorti de ses griffes, se soulageait en traduisant à son égard le sentiment général :
Chacun voudroit qu'il fût dans le sein d'Abraham.
Son architecte, et son libraire,
Et son voisin, et son compère, Et son beau-père, Sa femme, ses enfants et tout le genre humain.
Petits et grands, dans leurs prières,
Disent le soir et le matin :
Seigneur, par vos bontés pour nous si singulières,
Délivrez-nous du Florentin.
En attendant d'exprimer à son tour le même souhait, Molière, s'il eut à se plaindre de Lulli, n'en laissa rien paraître. Il ne voulut voir que les services de son associé, et, dans son caractère, que les côtés plaisants. Lullî, en effet, était un maître bouffon, intarissable en c( Irivelinades » et « pantalonnades » à l'italienne, qu'il produisait à l'occasion sur le théâtre. En 1669, à Chambord, il se chargeait dans Monsieur de Pouixeaugnac, sous Te nom de « il signor Chiacchiarone », du personnage d'un des deux médecins italiens, et, la longue lance que l'on sait à la main, donnait de toute son ardeur dans l'intermède qu'un contemporain appelle plaisamment « une course de bague » ; en 1670, dans le Bourgeois gentilhomme, il tenait le rôle du mufti et y déployait une verve étourdissante. Molière, donc, caressait par ses éloges la vanité du musicien. Dans la préface de r Amour médecin il faisait cette déclaration, aussi flatteuse pour son collaborateur que modeste pour
lui-même : « Les airs et les symphonies de Tincomparable M. Lulli, mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseurs, donnent sans doute (à mes pièces) des grâces dont elles ont toutes les peines du monde à se passer. » Il l'admettait dans son intimité, et l'invitait à ses réunions d'Auteuil, où il lui laissait prendre toutes ses aises : « Baptiste, fais-nous rire », lui disait-il, à la grande joie de ses convives, excepté le seul Boileau, dont l'honnêteté grondeuse n'était pas désarmée par ces grimaces^. Il ne s'en tint pas à ces bons rapports de société : il obligea sérieusement le musicien, qui s'était endetté en se faisant construire une très belle maison, rue des Petits-Champs, et le 14 décembre 1670 il lui prêtait 11 000 livres.
L'entente dura au moins un an encore après ce service rendu, car en décembre 1671 nous voyons Molière et Lulli travailler ensemble au Ballet des ballets ; mais elle était certainement rompue en 1672, car à celte date Molière, reprenant le Mariage forcé, renonçait à la partition composée jadis par Lulli et en commandait une nouvelle à un autre musicien, Charpentier. C'est que, dans l'intervalle, Lulli s'était attaqué à Molière, après tant d'autres, et lui avait joué plusieurs tours de sa façon*. Depuis 1659 l'abbé Perrin était en posses-
1. On rapporte d'ordinaire à Lulli ces vers énergiques de l'épîtro à Seignelay :
En vain, par sa grimace, un bouffon odieux
A table nous fait rire et divertit nos yeux,
Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre;
Prenez-le tête à tête, ôtez-lui son théâtre,
Ce n'est plus qu'un cœur bas, un coquin ténébreux;
Son visage essuyé n'a plus rien que d'affreux.
2. Je résume cette affaire d'après MM. Ed. Thierry, Documents sur le Malade imaginaire. Introduction, et P. Mesnard, Notice sur le Malade imaginaire, Œuvres de Molière^ t. IX, mais je dois dire
sion d'un privilège de douze ans pour établir des académies de musi(iue à Paris et dans plusieurs autres villes du royaume; Lulli convoitait ce privilège et, malgré les droits de Perrin et une possession de trois ans, au mois de mars 1672 il en arrachait au roi la révocation à son profit. Ce n'avait pas été sans peine ; ni Louis XIV ni Golbert ne pouvaient se résoudre à cette criante injustice, mais Perrault nous apprend que, Lulli menaçant de tout quitter, «le roi dit à Golbert qu'il ne pouvoit pas se passer de cet homme dans ses divertissements et qu'il falloit lui accorder ce qu'il demandoit ». Aux termes du nouveau privilège, il était défendu à toutes personnes « de faire chanter aucune pièce entière en France, soit en vers françois ou autres langues, sans la permission par écrit du sieur Lulli ». Ce n'était pas encore assez pour le Florentin; quelques jours après, le 14 avril, il obtenait une ordonnance défendant à tous comédiens « de se servir, dans leurs représentations, de musiciens au delà du nombre de six et deviolons ou joueurs d'instruments au delà du nombre de douze, et recevoir dans ce nombre aucun des musiciens et violons qui auront été arrêtés par ledit Lulli ». Ceci atteignait directement Molière dans ses intérêts, car, même à la ville, les pièces mêlées de chant et de danse étaient une partie considérable de son répertoire. C'est alors que, ne voulant plus avoir rien à démêler avec Lulli, il fit pour le Mariage forcé ce qu'il aurait fait sans doute pour toutes ses comédies-ballets, s'il en avait eu le temps : il fit composer une autre partition. Aux habitudes égoïstes et jalouses de Lulli, on devine l'irritation
que, malgré la sûreté ordinaire de leurs travaux, elle reste assez obscure. Elle sera probablement éclaireie dans une étude annoncée de MM. Ch. Nuitter et E. Thoinun, Recherches sur les origines de i* Opéra français.
qu'il dut en éprouver, d'autant plus que Charpentier était pour lui un ennemi personnel. Une première fois il avait réussi à s'en débarrasser : Charpentier étant maître de chapelle de Monseigneur, Lulli avait obtenu la réunion en une seule des trois chapelles du dauphin, de la reine et du roi, ce qui, du même coup, lui valait un monopole et supprimait la rivalité gênante de Charpentier. Voilà, cependant, qu'il le retrouvait sur son chemin. Vite il recourt au roi et, le 20 septembre 1672, obtient un nouveau privilège aggravant le premier. Cette fois, en remontrant que ses airs, passés, présents et à venir, sont « purement de son invention et de telle qualité que le moindre changement ou omission leur fait perdre leur grâce naturelle », il obtient de faire éditer par un imprimeur à lui non seulement les airs qu'il fera, mais aussi « les vers, paroles, sujets, dessins et ouvrages » sur lesquels ses anciens airs ont été faits. A interpréter au pied de la lettre les termes de ce privilège, c'était une bonne partie des pièces de Molière que Lulli confisquait à son profit. Il ne s'en tint pas là : qui peut imprimer un texte comme sien est le maître de ce texte; aussi, le 46 novembre 1672, Lulii faisait-il représenter .sur son théâtre les Fêtes de V Amour et de Bacchus, fabriquées par son homme lige Quinault avec nombre de morceaux repris aux pièces de Molière. Celte fois, voilà bien au complet le Florentin de La Fontaine :
C'est un paillard, c'est un mâtin, Qui tout dévore.
Happe tout, serre tout : il a triple gosier. Donnez-lui, fourrez-lui, le glout demande encore : Le roi même auroit peine à le rassasier.
Nou8 ne savons rien des démarches que Molière dut
MOLIhRE ET LOUIS XIV. 299
faire auprès du roi ; mais il obtint sans doute la promesse verbale que le privilège de mars ne lui serait pas appliqué dans toute sa rigueur, car, le 11 novembre, devançant Lulli de trois jours, il reprenait Psyché avec la partition de Lulli. Il ne tenait pas plus grand compte du privilège d'avril, car il employait pour cette reprise le même nombre de musiciens et de danseurs qu'auparavant. Singulier régime que celui du privilège ! Dans le cas présent, l'arbitraire royal et le désir de contenter deux rivaux faisaient que Lulli prenait le bien de Molière et Molière celui de Lulli.
Entre temps, Molière avait mis sur le chantier une grande pièce, qu'il destinait au divertissement de la cour pour le carnaval de 1673, comme le prouve le texte imprimé après sa mort et qu'il n'eut pas le temps de modifier : il disait expressément, dans le prologue, que « le projet de cette comédie avait été fait pour délasser l'auguste monarque de ses glorieux travaux ». Et comme si, au moment où il se mettait à l'œuvre, il avait eu déjà vent des intrigues menées par Lulli, il s'était jeté à corps perdu dans ces flatteries auxquelles Louis XIV devenait de plus en plus sensible. Il faisait convoquer par Flore la nature entière, les dieux champêtres, les bergères, les berg:ers, pour chanter la gloire du roi. Et Tircis comparait Louis au torrent qui tout emporte, Dorilas à la foudre ; tous deux le proclamaient supérieur aux demi-dieux de la Grèce; Pan et ses faunes se désespéraient de ne pouvoir mettre au service de sa gloire que de faibles chalumeaux, alors que la propre lyre d'Apollon y suffirait à peine. Que pouvait, en effet, le malheureux poète, en présence de la défaveur royale, sinon suivre une mode qu'il n'avait point créée et abonder lui-même dans le style de cantate et d'opéra? Il va sans dire que, s'il avait d'abord songé à Lulli pour composer
sa musique, il ne tarda pas à faire son deuil de la collaboration espérée ; il s*adresssa donc à Charpentier, qui écrivit une partition assez heureuse pour qu'on l'air longtemps attribuée au Florentin.
Ce dernier espoir fut trompé : la pièce écrite pour lui, le roi ne la demanda point, et, le carnaval approchant, Molière se vit réduit à donner sur le théâtre du Palais- Royal, le 10 février 1673, la première de ses comédiesballets qui n'ait pas été représentée d'original devant la cour. Avec quel sentiment d'amer regret et de sourde colère il subit cette déception, on le devine sans peine ; M. Paul Mesnard rapporte même à cet état d'esprit les paroles désespérées que, selon Grimarest, le poète prononçait le jour de sa mort et où il ne nommait personne, comme si le nom qu'il avait dans l'esprit était trop redoutable pour être prononcé : « Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis accablé de peines, sans pouvoir compter sur aucun moment de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la par- / tiB. » Il mourut trop tôt pour que la faveur royale lui \ revînt, mais il est permis de croire qu'elle lui serait re- ) venue. On vient de voir, en effet, que Louis XIV, tout en accordant à Lulli ce qu'il demandait, faisait une exception en faveur de Molière. Il est certain que, lorsque le poète fut enlevé par une catastrophe soudaine, la balance penchait fortement en faveur de son rival ; mais est-il sûr que, si Louis XIV avait consenti, malgré sa répugnance, à sacrifier Perrin, il eût aussi sacrifié Molière? Il y aurait eu lutte plus ou moins longue, mais, en fin de compte, le sentiment de la justice inné chez le roi eût trouvé un terme moyen. Certes la mélomanie dont Louis XIV se trouvait alors atteint est de tous les engouements le plus exclusif, le plus aveugle et le plus
tenace; mais, par cela même, sachons-lui gré d'avoir quelque peu défendu son poète contre l'avidité jalouse de son musicien.
« Aussitôt que Molière fut mort, dit Grimarest, Baron fut à Saint-Germain en informer le roi; Sa Majesté en fut touchée et daigna le témoigner. » Au sujet des funérailles du poète, le roi marqua ce bon vouloir posthume avec une grande sûreté de bon sens et un juste sentiment de tous ses devoirs : il déclara qu'il n'avait pas à substituer son autorité à celle de l'archevêque de Paris, mais il fit dire au prélat « d'éviter l'éclat et le scandale ». Comprit-il bien, cependant, lui qui aimait les lettres et les considérait comme la plus noble parure de son règne, l'étendue de la perte que faisaient la France et luimême? Il est permis d'en douter. Il demandait à l'auteur des admirables vers sur la mort de Molière quel était le plus rare écrivain de son règne : « Sire, c'est Molière », répondit Boileau. « Je ne le croyois pas », observa le roi, qui eut le bon goût et la modestie d'ajouter : (( Mais vous vous y connaissez mieux que moi ». Une autre fois il laissa voir, par un rapprochement significatif, qu'il ne mettait pas Molière à son rang : « Il n'y a pas un an, écrivait Grimarest en 1706, que le roi eut occasion de dire qu'il ne remplaceroit jamais Molière et Lulli ». Pourtant, il finit parfaire la différence, à une époque où, le Florentin étant mort depuis longtemps, ses menaces ne pouvaient plus emporter la balance. Dans ses dernières années, dit Saint-Simon, le roi, ennuyé et dégoûté, allait rarement au spectacle ; lorsqu'il consentait à y paraître, il n'assistait qu'à un acte ou deux; cependant, il faisait une exception en faveur des pièces de Molière et les voyait en entier. Quant à la musique de Lulli, cette musique adulatrice qu'il avait tant aimée, elle finit par lui sembler languissante,
et il renonça à la faire jouer durant ses repas. Alors, nous apprend Dangeau, qui complète Saint-Simon de façon bien curieuse, sa dernière distraction fut de se faire représenter du Molière par ses musiciens, qu'il fit vêtir de costumes de théâtre et qu'il dressa lui-même avec assez de soin et de succès pour en faire d'excellents acteurs. Il trouvait, en effet, que, depuis Molière, la tradition de ces chefs-d'œuvre s'était perdue et il prenait plaisir à la restituer. Ce passe-temps dura jusqu'à sa mort, et du 21 décembre 1712 au 12 juillet 1715 il y eut à la cour dix-neuf de ces représentations, comprenant dix pièces. Ainsi lui-même, pour parler comme Boileau, sentait enfin « le prix de la muse éclipsée ». Les admirateurs les plus exclusifs ne pourraient souhaiter réparation plus complète : Louis XIV ne voulant plus que du Molière et s'en faisant lui-même le metteur en scène, n'est-ce pas le comble du moliérisme'i