UN BOURGEOIS DE PARIS AU XVII' SIÈCLE
Si la jeunesse des grands écrivains mérite toujours d'être étudiée pour les renseignements qu'elle donne sur les origines, la formation lente, la direction première du génie, je ne crois pas que ce genre d'études puisse s'exercer plus fructueusement que sur les poètes comiques en général et Molière en particulier. Supposons-nous privés de tout renseignement sur la famille et l'éducation de Corneille ou de Racine : somme toute, leurs œuvres pourraient se suffire à elles-mêmes. Malgré l'influence du lemps et du milieu, comme ils s'élevaient au-dessus de l'un et de l'autre, et qu'ils s'inspiraient surtout de sentiments héroïques et de passions idéales, il n'y aurait, pour les comprendre, qu'à faire comme eux, dans la mesure du possible, en les suivant à la hauteur où ils se tiennent. Les poètes comiques ne se prêtent pas aussi bien à ce genre d'abstraction. Ceux-là ne
peràftxit jamais terre, ils se nourrissent sur le sol i i ils sont nés, ils observent plus qu'ils n'imaginent, et les impressions qu'ils reçoivent dans leur jeunesse, étant les premières, sont souvent les plus profondes; elles persistent plus ou moins dans la diversité de leur carrière. Quoique l'on ait écrit beaucoup sur Molière, il s'en faut que l'on ait demandé à une enquête sur ses premières années tout ce qu'elle peut apporter de lumière à l'intelligence de son caractère et de ses œuvres. La Grange et Vinot, ses premiers biographes, étaient fort discrets là-dessus, et, au peu qu'ils disaient, Grimarest n'ajoutait guère que des erreurs et des inventions. Il faut descendre jusqu'à Befîara pour obtenir vraiment du nouveau; avec Jal et Soulié, les renseign3menls nous sont offerts en abondance ; Soulié surtout tire des siens un excellent parti. Sur les pas de ces chercheurs, de nombreux émules glanent encore avec succès. Un travail d'ensemble, mettant à profit leurs découvertes, grandes et petites, reste à entreprendre; je voudrais l'esquisser en groupant les résultats essentiels de ces découvertes autour du père du poète, Jean Poquelin.
Origine des Poquelin, leur situation sociale ; la maison natale de Molière. — Jean Poquelin et Marie Cressé; Jean Poquelin tapissier du roi; son commerce, sa clientèle, sa fortune, son intérieur.
Il semble prouvé qu'il y avait à Beauvais, dès la fin du quatorzième siècle, dans la moyenne bourgeoisie, une famille Pocquelin ou Poquelin, dont la filiation s'établit régulièrement à partir de 1553. De cette souche sortirent deux branches transplantées à Paris. L'une, qui s'éleva graduellement du commerce à la finance et
s'isola, n'offre aucun intérêt pour nous ; l'autre commence avec Jean Poquelin, établi comme marchand tapissier à Paris, rue de la Lingerie, à l'enseigne de Sainte Véronique, dans le quartier des Halles, et marié le 11 juillet 1594- avec Agnès Mazuel, fille d'un violon du roi : Molière fut le petit-fils de Jean Poquelin et d'Agnès Mazuel K
Outre son commerce de tapissier, Jean Poquelin est qualifié (( porteur de grains ». Il ne faudrait pas se tromper sur ce titre et y voir l'indication d'un métier manuel ; il désignait en réalité une charge honorable et lucrativ3. De même qu'il existe encore à Marseille, sous le nom de portefaix, de riches et notables agents de commerce, dont le rôle consiste simplement à diriger des équipes d'hommes de peine, il y avait aux ports et halles de l'ancien Paris une corporation de jurés-porteurs de grains, qui, malgré les règlements de police leur ordonnant d'opérer en personne, ne faisaient en réalité qu'exploiter un privilège à l'aide de « crocheteurs, gagne-deniers et plumets ». Quant au métier de tapissier, il rangeait Jean Poquelin dans le troisième des six corps de marchands, « plus riche tout seul que les cinq autres », dit Sauvai, et très fier de ses honneurs particuliers ^ Dans l'ancienne France, les unions fécondes étaient plutôt une règle qu'une exception. Jean Poquelin eut dix enfants, cinq fils dont il fit trois tapissiers, un mercier et un marchand de fer, et cinq filles auxquelles il donna pour maris un linger, un tailleur
1. Mathon, la Famille de Molière était originaire de Beauvais, 1877 ; VEcusson des Poquelin de Beauvais, dans le Moliéinste de juin 1882 ; E. Thoinan, un Bisaïeul de Molière, recherches sur les Manuel, 1878; E. Rôvérend du Mesnil, la Famille de Molière; les Aieux de Molière à Beauvais et à Paris, 1879.
2. Delamare, Traité de la police, 1713, liv. V, titre v ; Sauvai, Antiquités de Paris, 1733, liv. IX.
d'habits, un huissier au Cliâtelet, un tapissier et — ce fut la dernière qui l'eut — un simple « gagne-denier ». L'aîné de ces fils, « honorable homme Jean Poquelin, marchand tapissier à Paris, rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache » , épousait, le 27 avril 1621, Marie Cressé, « fille d'honorable homme Louis de Cressé, aussi marchand tapissier, bourgeois de Paris, demeurant au marché aux Poirées», et de Marie Asselin. Le contrat de mariage énumère complaisamment les parents et amis de la famille ; ce sont tous gens de négoce lucratif ou d'industrie relevée : tapissiers, lingers, plumassiers, marchands de fer, lapidaires ; et plusieurs, à l'exemple de Louis de Cressé et de Jean Poquelin fils, prennent le titre (( d'honorable homme », marquant ainsi l'estime qu'ils font d'eux-mêmes. Que cette qualité, toutefois, ne nous abuse point ; bien qu'on ait établi sur elle d'ingénieuses hypothèses *, Furetière nous explique nettement ce qu'elle signifiait : « C'est un titre, dit-il, que l'on donne dans les contrats à ceux qui n'en ont point d'autres et que prennent les petits bourgeois, les marchands et les artisans. » De même pour la particule de Louis de Cressé. Ce qui passe aujourd'hui pour un signe de noblesse n'indiquait souvent, aux deux derniers siècles, qu'une origine très plébéienne, surtout lorsque la particule précédait, comme ici, un nom de lieu^; Louis de Cressé pourrait bien n'être que le descendant de quelque pauvre ouvrier parti jadis, pour chercher fortune, d'un petit bourg de Saintonge, situé aux environs de Saint- Jean-d'Angély.
1. « Elle (Marie Cressé) était friande de ce qui relevait. Si Jean Poquelin, son mari, se mit en mesure d'obtenir la qualité « d'honorable homme », qualité assez enviée dans les métiers, ce dut être sur ses instances..,. Je réponds qu'elle fut bien fière du titre.... » {Ed. Voxirnlcr, Eludes sur la vie et les œuvres de Molière, i88b, 11)
t. Paulin Paris, De La particule dite nobiliaire, 1861.
Ainsi réduite à sa véritable importance sociale, la II tiM. «U/ famille Poquelin tenait dans la moyenne bourgeoisie ';,:.- X/» parisienne une place fort distinguée. Son importance u^ ^. ^ '/ s'accrut bientôt par une charge considérable que l'un des siens, Nicolas, fils et frère de Jean, acquit entre 1620 et 1630 : celle de tapissier ordinaire du roi. Nous n'en connaissons pas la valeur exacte, mais, par les avantages qui y étaient attachés, les privilèges qu'elle conférait, le prestige surtout qu'elle donnait à un commerçant, elle devait être d'un prix élevé. Les tapissiers du roi jouissaient de la noblesse personnelle et pouvaient se qualifier d'écuyers ; dès les premiers temps du règne de Louis XIV ils reçurent le titre de valet de chambre, fort recherché par les officiers de la cour. D'après VÊtat de la France ils étaient au nombre de huit et servaient deux à deux par quartier, c'est-à-dire par trimestre, avec trois cents livres de gages, et divers avantages en nature. Quant à leur service, il est ainsi défini : ce Ils aident tous les jours aux valets de chambre à faire le lit du roi ; ils ont en garde, aux lieux de séjour de la cour, les meubles de campagne du roi pendant leur quartier et font les meubles de Sa Majesté. » Que l'on se rappelle de quelle adoration grandissante la personne royale était entourée depuis le commencement du siècle, combien toute occasion de l'approcher était recherchée ; que l'on considère la valeur artistique de ce qui reste du mobilier de la couronne ; enfin, que l'on parcoure du regard, dans notre Paris de liberté commerciale et de démocratie, les enseignes où s'étalent encore les titres de fournisseurs des maisons royales, et l'on comprendra ce qu'un tapissier du roi pouvait être comme importance sociale et capacité professionnelle en un temps de privilège et de ferveur monarchique.
Huit mois et vingt-deux jours après leur mariage, le
15 janvier 1622, Jean Poquelin et Marie Cressé faisaient baptiser à Saint-Eustache, sous le nom de Jean, porté par son père et son grand-père, un fils, le premier de six enfants, parmi lesquels un autre garçon, baptisé le 1*' octobre 1624-, reçut aussi le même prénom. Bien que la tradition ait longtemps fait naître Molière en 1620 ou 1621, et qu'il se soit constamment appelé Jean-Baptiste, il n'est pas douteux que l'acte de baptême du 15 janvier ne soit le sien : il exerça toujours et sans contestation d'aucune sorte ses droits de fils légitime, et, s'il fût né avant le mariage, ses parents n'eussent pas manqué, selon l'usage, de le reconnaître en se mariant. Quant au nom de Jean-Baptiste, il lui fut évidemment donné à la naissance de son jeune frère, pour le distinguer de celui-ci ; il était tout naturel que, dans la même famille, l'aîné de deux Jean fût mis sous le patronage de Jean- Baptiste, le Jean par excellence, le premier de tous qui ait reçu le baptême chrétien. Il n'y a donc pas d'incertitude possible : Molière, né le jour même ou la veille, fut baptisé à Saint-Eustache le 15 janvier 1622. Mais où était-il né? Malgré l'assurance avec laquelle y répondent la plupart des moliéristes, cette question-ci est moins facile à résoudre. Sur la maison qui porte le numéro 96 de la rue Saint-Honoré, au coin de la rue Sauvai, jadis rue des Vieilles-Étuves, une plaque de marbre apprend aux passants que « cette maison a été construite sur l'emplacement de celle où est né Molière ». Les mêmes passants doivent être fort étonnés lorsque un peu plus haut, dans la même rue Saint-Honoré, à la jonction de la rue du Pont-Neuf, jadis rue de la Tonnellerie, ils lisent sur la maison qui porte le numéro 31 dans cette dernière rue : « J.-B. Poquelin de Molière. Cette maison a été bâtie sur l'emplacement de celle où il naquit. » Les moins lettrés se font peut-être cette réflexion qu'il y
a eu deux Molière : résultat fâcheux d'un trop grand luxe de plaques. La rue Richelieu offre, du reste, un semblable sujet d'étonnement : au numéro 34, une plaque noire affirme que Molière est mort en cet endroit, et, à quelques pas de distance, une plaque blanche revendique le même honneur pour le numéro 40.
Si, pour les deux maisons mortuaires, la question est ■Ir-^Càx.p^i maintenant vidée au profit de la seconde*, la même certitude ne saurait être invoquée pour l'une des deux maisons natales. L'acte de mariage de Jean Poquelin et l'acte de naissance de Molière donnent l'un et l'autre pour domicile à Jean Poquelin la rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache ; or les deux maisons à plaques, celle de la rue des Vieilles-Etuves et celle de la rue de la Tonnellerie, répondraient également à cette indication. On invoque au profit de la première un rôle des taxes levées en 1637 pour le nettoiement des rues sur jes bourgeois de Paris et qui mentionne une maison « occupée par le sieur Jean Poquelin, marchand tapissier, faisant le coin de la rue des Etuves ». Cette pièce prouve bien que le tapissier habitait au coin de la rue des Étuves quinze ans après la naissance de son premier enfant, mais pas du tout qu'il y habitât à l'époque de cette naissance. Il est même vraisemblable que, durant une si longue période, Jean Poquelin n'avait pas conservé son domicile primitif. En effet, de grands changements s'étaient produits dans sa situation. Lorsqu'il se marie, en 1621, c'est un petit tapissier, dont le fonds n'est évalué qu'à 2 200 livres; en 1637 il est riche et tapissier du roi. En outre il a perdu sa première femme et s'est remarié. Autant de raisons pour faire croire à un déménagement, d'autant plus que Jean
1, Auguste Vitu, la Maison mortuaire de Molière, 1883.
Pcquelin ne craignait pas ce genre d'ennui : nous lui verrons encore deux autres domiciles que celui de la rue des Étuves. Enfin, c'est rue de la Tonnellerie que la tradition a placé pendant deux siècles la maison natale, et Beffara, qui signala le premier la taxe de 1637, continuait, malgré ce document, à tenir la tradition pour exacte. En attendant que de nouvelles recherches fassent découvrir deux baux, à l'existence desquels Beffara semblait croire * et qui trancheraient la question, il y aurait lieu de corriger l'inscription du numéro 96 en y mettant simplement que Molière « a habité » en cet endroit; pour celle du numéro 31, on pourrait y introduire une formule dubitative. Je m'empresse d'ajouter que je propose ces deux corrections par acquit de conscience et sans le moindre espoir de les voir adoptées. Molière n'est pas un homme politique, et pourtant, sur toutes les questions qui le concernent, les érudits prennent position avec une ténacité farouche. En outre, rien n'a chance de durée comme une erreur gravée en marbre.
Si Molière n'est point né dans la maison de la rue des Étuves, il suffit qu'il l'ait habitée pour qu'elle mérite l'attention. De celle de la Tonnellerie, démolie vers la fin du dernier siècle, il ne reste rien et l'on ne peut, sans une représentation exacte, qu'imaginer ce qu'elle était*.
1. Lettre du 22 avril 1828, publiée par M. Georges Monval dans le Moliériste d'octobre 1882, avec une discussion très probante sur ce point.
2. A l'aide de la feuille 10 du beau plan de Paris en perspective, dit plan Turgot, publié de 173i à 1739 par L. Brelcz et C. Lucas. Une eau-forte de M. Maxime Lalanne, publiée dans la Gazette des Beaux-Arts du l"août 1863, sous le titre de Rue de la Tonnellerie (Maison dite de Molière), prend la rue en enfilade et ûonne peu de place à la maison qui nous occupe; encore cette maison n'y serait -elle représentée qu'après une reconstruction totale de la façade.
Celle de la rue des Étuves a disparu aussi, en 1802, mais nous avons sur elle des renseignements assez nombreux*. Son histoire, avec plan, se trouve dans un dossier conservé aux archives de l'Assistance publique, et on la voit représentée dans un tableau de F. -A. Vincent, le Président Mole saisi par les factieux au temps de la Fronde, exposé au Salon de 1779 et placé maintenant dans un vestibule du Palais-Bourbon. C'était une pittoresque construction du seizième siècle, étroite et profonde, à pans de bois et à pignon, avec deux étages en encorbellement, de petites fenêtres cintrées et des vitrages encadrés de plomb. Au coin, sur la rue des Étuves, elle offrait un de ces poteaux corniers, si nombreux jadis, que la fantaisie des sculpteurs décorait de ces « figures joyeuses et frivoles », dont parle Rabelais, f contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire ». Avant la disparition de celui qui nous occupe, Alexandre Le Noir avait pris soin de le dessiner ; d'une exécution spirituelle, et, chose rare dans les figures de ce genre, sans indécence ni grossièreté, il représentait un oranger le long duquel grimpaient une troupe de jeunes singes, très heureusement saisis dans la souplesse et la variété plaisante de leurs attitudes. De là le nom de Pavillon des singes donné à la maison. Molière ne perdit pas le souvenir de ce poteau qui avait amusé ses yeux d'enfant. Selon la coutume d'un grand nombre de bourgeois notables au dix-septième siècle, et de sa propre famille, il se composa un blason ^ dont l'écu représentait trois miroirs de vérité, avec deux singes pour supports, l'un tenant un miroir, l'autre un masque de théâtre : « Vous les voyez. Messieurs, s'écriait Donneau de Visé dans son
1. J.-R. Boulanger, le Pavillon des singes, dans le Moliériste de juillet et octobre 1879.
2. B. Fillon, le Blason de Molière, étude iconographique, 1878.
oraison funèbre du poète, ces armes parlantes qui font connoître ce que notre illustre auteur savoit faire ; ces miroirs montrent qu'il voyoit tout, ces singes qu'il contref aisoit tout ce qu'il voyoit, et ces masques qu'il adémasqué bien des gens, ou plutôt des vices qui se cachoient sous de faux masques. » Si le singe, symbole par excellence de la comédie, était tout indiqué à Molière pour figurer dans ses armes de poète et de comédien, il est permis de croire que le souvenir du poteau cornier ne fut pas étranger à cette spirituelle invention. Et si l'on admet l'influence secrète des lieux et des, images, si l'on voit dans le séjour de Molière enfant autre chose qu'un jeu du hasard, ces premières années abritées par le Pavillon des singes parlent agréablement à l'imagination *. Devant la porte de Jean Poquelin, au débouché de la rue de l'Arbre-Sec, s'élevait la croix du Trahoir et s'étendait un carrefour bruyant, avec des cabarets et des boutiques très achalandés, un va-et-vient continuel d'oisifs et d'acheteurs, de badauds et de gens affairés. Ici encore on peut trouver que la place était bonne pour l'éducation d'un futur poète comique. Si l'œuvre de Molière est surtout d'inspiration bourgeoise, elle accuse en même temps la profonde connaissance des mœurs et du langage populaires. Autour de la croix du Trahoir, la mémoire de l'enfant put saisir au vol quantité de ces locutions familières, de ces proverbes d'usage, de ces tropes hardis et justes, où Malherbe voyait un perpétuel sujet d'études pour les grammairiens, une source d'énergie et de couleur pour le style des lettrés. Il y a telle scène du Dépit amoureux, la grande querelle de Marinette et de
1. On verra plus loin, chapitre ii, 4, que, par un singulier jeu du hasard, Molière devait habiter un jour, place du Palais-Royal, une autre maison dite du Singe vert.
Gros-René, par exemple, qui, par la verve de l'expression et sa franchise un peu crue, aurait pu se jouer au naturel dans un carrefour du vieux Paris. Au point de vue pratique, on ne s'étonnera pas que le tapissier Poquelin, après d'heureux débuts au coin de la Tonnellerie, ait choisi pour développer son commerce un endroit aussi fréquenté. Il n'eut pas à s'en plaindre, et ses affaires y prirent un grand accroissement. Dix ans après son mariage;, en 1631, il acquérait de son frère Nicolas l'office de tapissier du roi, et, lorsqu'il perdit sa femme Marie Cressé, le 10 mai 1632, son fonds avait singulièrement augmenté de valeur. Ce fonds était évalué en 1621 à 2200 livres; il atteignait maintenant 6107 livres, sans parler d'une somme de 2 000 livres argent comptant, dont il va être question tout à l'heure. Le nombre et le prix des meubles qui le composent prouvent que Voltaire se trompait du tout au tout en faisant du père de Molière un « marchand fripier* ». C'était, au contraire, un fabricant d'ameublements de luxe, et, parmi les clients de la maison, il en était de fort notables, comme M. de La Suze, le baron d'Estissac, le marquis de Fourille, le duc de La Rochefoucauld, père de l'auteur des Maximes.
C'est l'inventaire dressé après la mort de Marie Cressé
1. A vrai dire, l'erreur de Voltaire est excusable. Sur la fin de sa vie, Jean Poquelin n'exerçait guère plus, comme on le verra, qu'un commerce de friperie, et, du vivant de Molière, tel de ses ennemis, comme Le Boulanger de Chalussay, l'auteur d'Élomire hypocondre, le traitait dédaigneusement de fils de fripier, eu regrettant qu'il ne fût pas fils de juif. En outre, dans la maison qu'il acheta, en 1633, aux piliers des Halles, Jean Poquelin succédait à un fripier et eut luimême des fripiers pour successeurs. Enfin, vers 1850, la maison de la Tonnellerie, où Molière put naître, était encore occupée, nous dit Girault de Saint-Fargeau(/es Quarante-huit quartiers de PariSy 1850, p. 209), par un fripier qui avait une grande eslime pour Molière et le regardait comme l'honneur de sa profession.
peu ^knmcU, qui nous donne ces renseignements sur la situation de j^ k^ ■'. fortune des deux époux, évaluée au total à 12600 livres; et ils étaient entrés en ménage avec 4400. Il nous offre aussi les plus curieux détails sur leur intérieur et leur genre de vie, partant sur leur caractère. Dans leur froide indifférence pour ce dont ils parlent, l'aridité de leurs nomenclatures, leur style barbare, les documents d'archives font souvent de ces révélations. Encore faut-il savoir les interpréter; heureusement, l'inventeur de celui qui nous occupe, Eudore Soulié, lettré autant qu'érudit, n'était pas de ceux qui ajoutent leur propre fatras et leur sécheresse à la sécheresse et au fatras des vieux tabellions. A force d'intelligence et de goût, il a tiré de ces pages froides et mortes un parfait tableau d'intérieur, (( digne en son genre, disait Sainte-Beuve, de Mazois ou de Viollet-le-Duc », digne, pourrait-on ajouter, d'Abraham Bosse ou de Jean Lepautre. Pour ne pas le gâter en le réduisant, il suffira de dire que tout chez les deux époux dénote l'ordre et le soin, par suite l'aisance et le bien-être, et aussi le goût des belles choses faites pour plaire et durer. Dans la grand'chambre, tendue de tapisserie de Rouen, cinq tableaux et une glace de Venise décorent les murs ; les fauteuils et les chaises, garnis de petit point de Hongrie, sont proprement couverts de leurs € toilettes » ; tous les meubles portent la marque de cette richesse solide et sobre qui caractérise le style Louis XIII. Jusque dans les objets de simple utilité, comme les ustensiles de cuisine, on devine le choix d'une ménagère attentive. Les vêtements sont peu nombreux, car, passant de mode, ils ne doivent pas s'accumuler, et simples, la trop grande recherche dans la mise ne convenant pas à des marchands laborieux. Au contraire, grande abondance de linge, luxe discret et qui ne craint rien du temps. De même pour l'argenterie et les bijoux,
qui fontunevaleurde 2 372 livres. Certains détails, enfin, nous mettent dans la confidence des vertus affectueuses et des sentiments chrétiens de la mère de famille: elle a a un petit coffret couvert de tapisserie », dans lequel elle conserve le linge baptismal de ses enfants. D'autres nous montrent la bourgeoise éclairée et qui lit : avec la Bible, le livre par excellence, on trouve chez elle un Plutarque, le recueil d'histoires merveilleuses, où les enfants apprennent leurs lettres en s'instruisant de beaux exemples, et a plusieurs autres petits livres », dont le détail ne nous est malheureusement pas donné.
Tout cela est clair, net, en bon ordre, loyalement mis en évidence par l'époux survivant. Il n'en est pas de même de ce qui va suivre.
L'inventaire touchait à sa fin, il ne restait plus qu'à t^^jdépouiller les papiers; et il n'avait pas encore été question d'argent comptant, bien que, selon l'usage, le bordereau des espèces dût venir aussitôt après la vaisselle précieuse et les bijoux. Se pouvait-il, cependant, qu'un marchand aussi bien dans ses affaires que Jean Poquelin et obligé par son commerce d'avoir un capital disponible, fût aussi dénué de fonds? Où donc cachait-il les siens? Leur office terminé à Paris pour les objets mobiliers de la succession, les deux notaires se transportèrent à Saint-Ouen, dans une maison de campagne appartenant au père de Marie Cressé et où les époux Poquelin avaient une chambre. Ils n'y trouvèrent que le simple mobilier des installations de ce genre, avec six boules de buis et un paquet de verges, que Marie Cressé, mère prévoyante, y avait apportés, les boules pour amuser ses enfants, les verges pour les corriger, enfin, un coffre contenant juste assez de linge pour une villégiature de quelques jours. Or, aussitôt après la nomenclature de ces divers objets, on lit sur l'inventaire cette ligne,
ajoutée après coup, comme l'indique la différence de l'encre, et suivie de la signature de Jean Poquelm: « En pistoles, écus d'or et douzains, deux mille livres». Eudore Soulié s'est contenté de noter cette addition, assez singulière cependant, vu l'importance de l'article, et ne s'y est pas autrement arrêté. Plus soupçonneux, Edouard Fournier a voulu s'en rendre compte % et, cette fois, malgré ce que sa critique a d'aventureux, malgré la façon très arbitraire dont il mêle et combine, en vue de l'effet, les diverses parties de l'inventaire, son explication ne manque pas de vraisemblance. Poquelin aurait déclaré d abord qu'il n'avait pas d'argent comptant, puis, notaires et parents refusant de le croire, menacé d'une poursuite en « recelé », qui lui aurait fait perdre toute la somme ^, il aurait ramené son monde à Saint- Ouen et produit les 2000 livres, cachées au fond du coffre à linge.
Cela jette un jour assez fâcheux sur le caractère du tapissier. La fin de l'inventaire, qui comprend ses titres et papiers, n'est pas pour laisser de lui une meilleure impression. Sur les vingt-cinq créances énumérées, la moitié seulement représente des opérations normales, c'est-à-dire des ventes de meubles. Le reste ne fait aucune mention de marchandises et contient cette vague formule, anormale en l'espèce, puisque l'obligataire est commerçant : «Pour les causes y portées». On a donc lieu de croire qu'il s'agit là de prêts, voire de prêts à la petite semaine ; car on y trouve de bien petites sommes et dues par de petites gens : ainsi, 24 livres 18 sous, reconnues par un vigneron de Nanterre, 26 livres par un