‹ La comédie de Molière; l'auteur et le milieuChapitre 7 sur 41 · Études sur la vie et les œuvres de Molière, I, i · texte numérisé non relu

Études sur la vie et les œuvres de Molière, I, i

2. Formule des anciens actes d'inventaire, et Perrière, Dictionnaire de droit et de pratique, 1752, ariicles Recelé et Divertis-

SC&lEiNI.

tailleur d'habits, 18 et 14 livres par des inconnus; tout cela, comme dit le mémoire de maître Simon dans VAvai^e, en forme de « bonne et exacte obligation pardevant notaire». Examinée de près, une de ces créances, souscrite par François de La Haye, « maréchal des salles des filles damoiselles d'honneur de la reine », rappelle assez bien un article du fameux mémoire. Le signataire déclare devoir la somme de 192 livres « pour les causes contenues es dites lettres», et, au dos de la pièce, se trouvent deux reçus, l'un de 64- livres, l'autre de 34 livres 4 sous, montrant qu'il s'acquittait par acomptes. Le premier de ces reçus porte, en outre, la remise d'une tenture de tapisserie. Ainsi, en admettant qu'il s'agisse d'un prêt, Poquelin aurait donné la somme moitié en espèces, moitié en marchandises, et, son débiteur tardant à le rembourser, il aurait repris sa tenture. Harpagon n'agissait pas autrement, quoiqu'il opérât sur une plus vaste échelle : « Des quinze mille francs qu'on demande, dit encore l'homme de paille de l'Avare, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres; et, pour les mille écus restants, il faudra que l'emprunteur prenne les bardes, nippes, bijoux dont s'ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis, de bonne foi, au plus modique prix qu'il lui a été possible. » Ce n'est pas, on le verra, la seule ressemblance qui existe entre Jean Poquelin et Harpagon.

Mort de Marie Cressé ; les mères dans le théâtre de Molière ; la marâtre. — Première éducation de Molière ; le collège de Clermont; influence de la tradition classique sur Molière ; Molière et Gassendi. — Voyage de Molière en Languedoc; son retour à Paris; il se fait comédien ; Georges Pinel ; rupture de Molière avec sa famille.

4 <wî Marie Cressé n'avait que trente-quatre ans lorsqu'elle 'Â^^,;f mourut, laissant à son mari quatre enfants en bas âge : trois garçons, dont l'aîné avait onze ans et une fille de cinq ans ; deux autres étaient morts avant leur mère. Celui de ces enfants qui devait vivre la plus longue vie ne dépassa guère la cinquantaine ; deux autres n'arrivèrent pas à trente-six ans. Tous avaient donc reçu de leur mère cette santé délicate que nous connaissons à Molière par le témoignage de ses contemporains, et, si l'on ne regrettera jamais trop la mort prématurée du grand poète, il fut, somme toute, le plus favorisé sous ce rapport des enfants de Marie Cressé. Il faut donc atténuer quelque peu l'ordinaire lame'^ntation funèbre sur les fatigues et les chagrins qui, seuls, auraient causé sa mort. Hâtons-nous d'ajouter qu'il reçut de sa mère autre chose qu'une faible constitution. L'intérieur de Jean Poquelin devait changer beaucoup avec son veuvage : la négligence et le désordre finirent par s'y installer complètement; plus de propreté, aux deux sens du mot, celui d'autrefois et celui d'aujourd'hui. L'élégance que nous y remarquions tout à l'heure était donc l'œuvre de sa première femme. Or Molière se montrera plus tard ami du luxe, comme sa mère, plein de recherche et de goût dans sa vie intime, avec cette

pointe d'originalité artistique et de curiosité qui se rencontre souvent chez les hommes de lettres. Et, comme il fut d'autre part une âme libérale, un cœur aimant, ce que Jean Poquelin semble n'avoir été à aucun degré, il est légitime, comme l'a fait Eudore Soulié, de rapporter à Marie Gressé l'honneur d'avoir transmis à son fils ces qualités affectueuses que l'on aime à trouver jointes au génie. Par là se vérifierait une fois de plus cette remarque souvent renouvelée, que les grands hommes tiennent surtout de leur mère.

Lorsque Molière perdit la sienne, il était bien jeune lu f-v.v pour en conseiTer un souvenir durable. Il n'y a trace, kv» iv^c'U v> dans ses œuvres, de cette tendresse rêveuse qu'inspire wrAquelquefois à un poète le souvenir d'une mère trop tôt disparue. Ce sentiment, dira-t-on, est plutôt de notre temps que du sien. D'accord; mais il est difficile de méconnaître que les mères sont à peu près absentes de son théâtre. M'"^ de Sotenville, de George Dandin, M""'' Jourdain, du Bourgeois gentilhomme, Philaminte, des Femmes savantes, la comtesse d'Escarbagnas ont des enfants qui paraissent dans la pièce, mais elles n'agissent pas en tant que mères ; M""" de Sotenville est surtout une belle-mère, M™" Jourdain une femme révoltée, Philaminte un bel esprit mésallié. M""' d'Escarbagnas une veuve à prétentions. On pourrait, à la rigueur, supprimer leurs enfants sans rien enlever d'essentiel à la peinture de leurs caractères. En revanche, pour quatre pièces où les mères figurent à peu près, que de pièces où elles ne paraissent même pas ! Il semble souvent que le poète se soit arrangé, de parti pris, pour se passer d'elles. Dans VÉtourdi et le Dépit amoureux, jeunes gens et jeunes filles n'ont que des pères ; de même Ma- .delon dans les Précieuses ridicules. Célie, dans Sga- :narelle, est abandonnée à la direction morale de la sui-

vante que Ton sait. Isabelle et Léonor, de VÉcolc dos tnaris, ont été élevées par des hommes, et peut-être leur manque-t-il, de ce chef, une fleur de délicatesse et de grâce féminine ; Agnès, de l'École des femmes^ est orpheline ; Dorimène, du Mariage forcé, sorte de femme galante près de laquelle un rôle de mère était tout indiqué, vit entre un père et un frère qui vivent d'elle. Dès la première scène de V Amour médecin, Sganarelle marque expressément qu'il est veuf et qu'il en est bien aise ; dans le Médecin malgré lui, bien que le père de Lucinde ait en nourrice un petit enfant dont il est très fier, il n'est soufflé mot de la mère de Lucinde et du petit enfant. Morte la femme d'Harpagon, morte la mère de Julie dans Monsieur de Pourceaugnac; veufs enfin Argante et Géronte dans les Fourberies de Scapin, II semble pourtant que, dans plusieurs de ces pièces, la présence de mères aimables ou désagréables, sympathiques ou ridicules, loin de nuire à l'action, y pouvait introduire un intérêt de plus. Quelle est donc la cause de leur absence? On ne saurait invoquer le respect de leur titre, ni quelque motif tiré des sujets. Ne serait-ce pas que Molière, homme d'observation et de vérité, s'abstenait de peindre des caractères qu'il ne connaissait point par expérience personnelle, ou encore qu'il ne songeait pas à mettre dans la vie des autres une influence qui s'était à peine exercée dans la sienne?

Mais, s'il n'y a pas de mère dans ses comédies, il y a une marâtre, Béline, du Malade imaginaire, peinte avec une vérité frappante, et mobile dominant de l'action où elle est mêlée. Les commentateurs du poète s'y arrêtent volontiers, la plupart pour faire observer que Molière avait de ses yeux vu, dans la maison paternelle, ce caractère avide et bas, et qu'il s'était plu à le peindre par rancune personnelle. Un an^ en efl'et, après la mort

de Marie Cressé, le 30 mai 1633, Jean Poquelin s'était remarié avec une demoiselle Catherine Fleurette. On ne sait rien sur cette seconde temme, sinon qu'elle était fille d'honorable homme Eustache Fleurette, marchand de fer, à ce qu'il semble, et qu'elle eut deux filles, dont l'une, sur laquelle nous aurons à revenir, se fit religieuse et l'autre survécut peu de jours à sa mère, morte on la mettant au monde, le 12 novembre 1636. Il faut, en l'avouera, quelque fécondité d'imagination pour tirer de ces simples faits tout ce qu'on allègue sur la seconde femme de Jean Poquelin : hypocrisie d'affection envers son mari, dureté de cœur et mauvais traitements envers les enfants du premier lit. Entre Béline et Catherine Fleurette il n'y a qu'une ressemblance, c'est que l'une et l'autre ont épousé un veuf. Au demeurant, que de différences! Celle-là, matrone experte et mûre, manœuvre pour évincer de la maison paternelle une grande jeune fille; celle-ci entre toute jeune dans une maison où il y a quatre petits enfants, mis à l'abri, par leur jeunesse, de tout calcul cupide, et meurt après trois ans de mariage. Même contraste entre Jean Poquelin, qui survivra de plus de trente ans à sa seconde femme, robuste et actif jusqu'au dernier jour, et le piteux malade dont la mort est escomptée.

On veut aussi que l'éducation de Molière ait été entravée, de parti pris, par Catherine Fleurette, et que Jean Poquelin, moitié par bassesse d'âme, moitié par l'influence de sa femme, ne se soit décidé qu'après la mort de la marâtre, et sur les instances de son premier beaupère, à faire donner une éducation complète à son fils. Il n'y a pas ombre de preuves à l'appui de ces suppositions. Tout ce que l'on sait de cette période de la vie de Molière se trouve dans un court passage de Grimarest : > Les parents de Molière rélevèrent pour être tapissier,

et ils le firent recevoir en survivance de la charge du père dans un âge peu avancé. Ils n'épargnèrent aucun soin pour le mettre en état de la bien exercer, ces bonnes gens n'ayant pas de sentiments qui dussent les engager à destiner leur enfant à des occupations plus élevées. De sorte qu'il resta dans la boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans, et ils se contentèrent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins de sa profession. » Le premier de ces renseignements, la survivance de la charge paternelle, se trouvant exact, il n'y a aucun motii pour rejeter le second ; et, en les tenant l'un et l'autre pour vrais, Jean Poquelin aurait rempli envers son fils aîné tous les devoirs d'un bon père de famille. Lorsqu'il obtint cette survivance, au mois de décembre 1637, le tuteur auteur du Misanthrope n'avait encore que quinze ans; le génie se révèle-t-il souvent à cet âge, et le père avait-il mieux à faire que de mettre son fils en état de lui succéder un jour dans une charge honorable? En même temps il lui faisait donner, sans doute, le genre d'instruction que recevaient alors les fils de moyens bourgeois, celle des écoles paroissiales. Établies en grand nombre et depuis très longtemps auprès des églises, ces écoles étaient fortement organisées et suivaient, au moment où Molière y étudia, un plan d'études dressé, en 1 626, par le chantre de Notre-Dame, leur directeur suprême. De huit à onze heures du matin et de deux à cinq heures du soir, les enfants de la paroisse y étudiaient le catéchisme, les bonnes mœurs, la lecture en latin et en français, le calcul, le plain-chant ; on leur apprenait même à « composer du françois en latin*». Cette instruction, assez complète, comme on le voit, permettait de devenir à la

i. Instruction méthodique pour Vécole paroissiale, par J. D. B., prêtre, 16G9; Statuts et règiemens des petites écoles, 1672.

JEAN POQUELIN. îl

fois « un honnête homme » et un excellent tapissier.

Il faut bien, cependant, que le père Poquelin ait eu bonne espérance de son fils aîné et qu'il ait voulu faire plus que son devoir, car, avant même de lui assurer la survivance de sa charge, dès 1636 il prit le parti de lui procurer une éducation bien au-dessus de sa condition et de l'état auquel il le destinait. Laissons encore parler Grimarest. Molière, dit-il, avait un grand-père qui l'aimait beaucoup et le menait souvent voir la comédie à l'Hôtel de Bourgogne, et comme le tapissier, craignant que ce plaisir ne dissipât son fils, demandait au grandpère, avec un peu d'impatience: « Avez-vous envie d'en faire un comédien ? — Plût à Dieu, répondit le grandpère, qu'il fût aussi bon comédien que Bellerose ! » — « Cette réponse, ajoute Grimarest, frappa le jeune homme, et, sans pourtant qu'il eût d'inclination déterminée, e 11 lui fit naître du dégoût pour la profession de tapissier, s'imaginant que, puisque son grand-père souhaitait qu'il pût être comédien, il pouvait aspirer à quelque chose de plus que le métier de son père. » De là tristesse de l'enfant, jusqu'à ce qu'un jour, le père demandant la cause de ces bouderies, « le petit Poquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avait de déclarer ses sentimens à son père : il lui avoua franchement qu'il ne pouvoit s'accommoder de sa profession, mais qu'il lui feroit un sensible plaisir de le faire étudier ». Alors, le grand-père joignant ses instances à celles du fils, le père céda, et fit admettre le jeune homme au collège de Clermont.

Ici encore, à raisonner froidement, il faut bien prendre parti pour Jean Poquelin contre son fils et son beaupère. On peut trouver d'abord qu'avec la composition des spectacles à l'Hôtel de Bourgogne, telle que nous la •.on naissons, y conduire souvent un enfant, c'était lui choisir des distractions fort au-dessus de son âge. Lors-

que Gaultier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin faisaient assaut de plaisanteries obscènes, si l'enfant comprenait, c'était tant pis pour lui; s'il ne comprenait pas, à quoi bon lui offrir ce spectacle, et comment répondre à ses inévitables questions? Quant à l'espoir que son fils deviendrait un Bellerose, on s'expliquerait encore qu'il laissât Poquelin père sans enthousiasme. Il est des vocations hasardeuses auxquelles on cède, mais que l'on évite de provoquer; et celle du théâtre n'est-elle pas la plus inquiétante de toutes? Mais tout porte à croire que Grimarest, comme il lui arrive parfois, d*un fait exact aura tiré un peu plus qu'il ne contenait. Il vaut mieux laisser à Jean Poquelin le mérite de s'être décidé sur des preuves d'intelligence précoces données par son fils ; nous n'aurons que trop de mal à penser bientôt du tapissier pour ne pas en dire un peu de bien lorsque, somme toute, les faits sont à son avantage.

Les collèges ne manquaient pas dans l'ancien Paris ; en choisissant, rue Saint-Jacques, celui de Clermont, où enseignaient les Jésuites, Jean Poquelin fut bien inspiré ou bien conseillé. C'était alors le collège à la mode ; il comptait près de deux mille élèves, et les plus grands noms de France y étaient représentés. Cette faveur s'explique par l'enseignement que Ton y donnait, débarrassé des vieilleries scolastiques, accessible aux nouveautés, plus souple et plus rapide que dans les collèges de l'Université.. Puisque le tapissier faisait tant que de procurer à son aîné l'éducation d'un fils de famille, il était habile et sage de le mettre dans une maison où il pouvait former d'utiles amitiés et d'où il sortirait plus savant et plus tôt. En cinq ans, semble-t-il, d'octobre 1636 h août 4641 *, le jeune Poquelin eut terminé ses

1. J'adopte les dates proposées par M. Jules Loiseleur, les Point»

classes et quitta le collège « fort bor; humaniste et encore plus grand philosophe » : cette dernière qualité grâce à Gassendi, dont il fut, comme on sait, l'élève particulier, en même temps que Chapelle et Hesnaut, Bernier et Cyrano de Bergerac.

On le voit, Jean Poquelin, une fois décidé, n'épargnait rien. La postérité ne lui sera jamais trop reconnaissante de s'être montré vraiment libéral en cette occasion. On peut dire, en effet, que l'éducation ainsi donnée à Molière fut décisive pour la direction de son génie. Même réduit à une éducation élémentaire, le jeune homme se fût fait comédien et auteur comique : le double démon qui l'animait était de ceux dont rien ne comprime l'élan. Mais, supposons un Molière privé de culture classique, ignorant d'Aristophane et de Ménandre, de Plante et de Térence, uniquement nourri de sève populaire et d'observation : en vertu de ce penchant de nature que déplorait Boileau et qui le ramena toujours vers la farce, nous aurions eu un comique de premier ordre, assurément, mais plus gaulois que français, toujours puissant, souvent grossier, et qui eût fait plus de Sganarelles que de Misanthropes. Au contraire, rattaché à la tradition classique, éclairé par ces modèles anciens qu'il étudia si longtemps et de si près, inspiré par eux dans ses chefs-d'œuvre, subissant leur influence jusque dans ses moindres pièces, il devait entrer dans ce concert des trois poètes qui donne au siècle de Louis XIV un centre d'éclat et d'unité. Des deux parts du domaine dramatique il prendra l'une. Racine l'autre, et Boileau, leur faisant place nette à tous deux leur servira, par ses

obscurs de la vie de Molière, 1877, I, 4. On trouvera dans ce livra d'intéressants détails sur le genre d'études que l'on faisait alors au collège de Clermont; voyez aussi l'Histoire de l'enseignement secondaire en France au dix-septième siècle, 1874, par M. H. Lantoine.

conseils, non seulement d'auxiliaire, mais de guide. Il faut aussi reconnaître une grande i nfluence à la doc^ trine philosophique dont Molière s'imprégna par les leçons de Gassendi. Sainte-Beuve l'a dit : Molière fut surtout un épicurien ; il échappa complètement au christianisme. De ce côté-ci, il s'en tenait aux habitudes du temps, observant la conve nance sociale par la pratique des devoirs religieux, mais subissant peu l'influence du dogme chrétien et de son idée mère, savoir la déchéance de l'homme et le but de l'existence mis en dehors de ce monde. Dans sa morale et sa notion de la vie, il s'en tint à la loi de nature, prenant l'homme et son rôle sur la terre tels que l'expérience les lui montrait, songeant plutôt à observer qu'à corriger, à peindre qu'à blâmer, à rire qu'à s'indigner. Si cette doctrine pèche par l'élévation, si elle est incompatible avec l'âme d'un Bossuet ou d'un Racine, elle ne saurait emp êcher le développement du génie comique ; elle sert à expliqu er Molière, et Molière lui-même en fit sortir le plein effet.

Les études de son fils terminées au collège de Clermont et dans la maison de Gassendi, Jean Poquelin n'était pas au bout de ses sacrifices : il fallait, selon l'usage du temps, compléter cette éducation en le faisant graduer en droit. Il n'y manqua pas, nous apprennent les auteurs de la notice de 1682; mais, toujours discrets, ils s'en tiennent à la mention du fait. L'auteur d'Élomire hypocondre, Le Boulanger de Chalussay, très hostile à Molière, mais assez bien informé des faits de sa vie, nous en dit plus long. Le père ayant su que,

moyennant finance, Dans Orléans un àne obtenoit sa licence,

il y mène son fils, lui achète un diplôme, et le fait débuter au barreau.

Mais, de grâce, admirez l'étrange ingratitude : Au lieu de se donner tout à fait à l'étude Pour plaire à ce bon père et plaider doctement, Il ne fut au Palais qu'une fois seulement.

Tout cela est assez vraisemblable. Charles Perrault nous a laissé dans ses Mémoires Tamusant récit de la manière dont les écoles d'Orléans conféraient leurs grades *, et Grimarest déclare tenir de la famille même du poète qu'il eut le titre d'avocat ; si vraiment Molière déserta le Palais de si bonne heure, il ne fit qu'imiter Corneille et donner l'exemple à Boileau.

Ce n'était pas le compte de Jean Poquelin, et il dut faire grise mine à ce résultat négatif d'une éducation coûteuse. Mais ses déceptions ne faisaient que commencer. Aussitôt débarrassé du collège et des écoles, le jeune homme, revenant à son goût pour le théâtre, fit tout pour exaspérer l'homme prosaïque et sensé, l'esprit « bourgeois » qu'était le tapissier. Puisque, trompant les espérances paternelles, il ne voulait pas être avocat, qu'il embrassât du moins la profession exercée de père en fils dans k famille. L'avocat manqué mit peu d'empressement à redevenir apprenti. Tous les témoignages le montrent dès lors dévoré par la passion des spectacles et la satisfaisant partout où il y trouve matière dans Paris : grands et petits comédiens, italiens et français, tragiques et comiques, bouffons et bateleurs, il les suit et les voit tous ; les grimaces de Scaramouche l'enchantent ; il brigue l'emploi de valet chez deux charlatans du Pont-Neuf, l'Orviétan et Bary. Sur ce dernier engouement, Chalussay est très précis, et, même en faisant la part d'une satire sans frein, il y a certainement

1. M, J. Loiseleur (I, 7) donne, à ce sujet, des détails qui, tout en précisant les dires de Chalussay, confirment pleinement le récit de Perrault.

quelque chose de vrai dans le récit qu'il prête à Madeleine Béjart : •

Tu briguas chez Bary le quatrième emploi ;

Bary t'en refusa ; tu t'en plaignis à moi.

Et je me souviens bien qu'en ce temps-là mes frères

T'en gaussoient, t'appelant le mangeur de vipères.

Car tu fus si privé de sens et de raison,

Et si persuadé de son contrepoison,

Que tu t'offris à lui pour faire ses épreuves,

Quoiqu'en notre quartier nous connussions les veuve

De six fameux bouffons crevés dans cet emploi.

Le tapissier, cependant, combattait ces escapades par tous les moyens en son pouvoir. L'usage était alors, et persista jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, de compléter l'éducation des jeunes gens en leur faisant passer quelque temps chez un maître écrivain, qui leur apprenait « la perfection de l'écriture », l'arithmétique, le change des monnaies et la tenue des livres *. Pour ceux qui se destinaient au commerce ou à la finance, rien n'était plus pratique ni plus utile. Donc, entre la sortie du collège de Clermont et la licence d'Orléans, ou plutôt après l'échec au barreau, Jean Poquelin remit son fils aux soins d'un maître de ce genre, Georges Pinel. Outre les connaissances spéciales qu'il en retirerait, le jeune homme, bridé par ce nouvel assujettissement, aurait moins de liberté pour courir de tréteaux en tréteaux. Non seulement ce nouveau calcul ne réussit pas plus que les précédents, mais il fut pour le tapissier la cause d'une cruelle mystification. Malgré la gravité de son état, malgré les liens de légitime mariage qui l'unis-

i. Abraham du Pradel, le Livre commode des adresses de Paris, 1692, édit. Ed. Fournier, 1. 1, p. 249; Adrien Delahante, une Famille de finance au dix-huitième siècle, 1881, II, 10; Albert Babcau, la Ville sous V ancien régime, 1884., IX, 1.

saient à dame Anne Pernay, maître Pinel semble avoir été une sorte de Scapin, qui finit par se concerter avec le Léandre qu'on lui confiait pour faire jouera Jean Poquelin le rôle de Cassandre. Suivant une pratique qui n'est pas tout à fait perdue chez certains industriels de l'enseignement, il commença, le 25 juin 1641, par soutirer un emprunt de 172 livres au père de famille, qui n'osa pas refuser, voyant dans ce service rendu une garantie de bons soins et de surveillance. Les bons soins, à vrai dire, ne manquèrent pas à l'élève, car les deux seules pièces que nous ayons de la main de Mojière et celles un peu plus nombreuses qu'il a signées, nous le montrent doué d'une fort belle écriture *. Quant à la surveillance, elle ne fut pas des plus actives. Vers cette époque, en effet, commençait pour le fils Poquelin, avec les enfants de l'huissier Béjart, férus comme lui de la passion du théâtre, une liaison que la mort seule devait dénouer. Dès lors le jeune homme était irrévocablement perdu pour sa famille.

Comme nous allons le voir, la confiance du père dans l'écrivain n'en fut pas ébranlée, mais, s'apercevant que la tenue des livres et la calligraphie étaient des contrepoids insuffisants aux instincts de son fils, il résolut de le dépayser. Depuis la fin de janvier 1642 la cour était partie pour le Languedoc et prenait part à la campagne qui devait nous donner Perpignan et le Roussillon. Or, en sa qualité de tapissier du roi, Jean Poquelin était obligé de la rejoindre, son quartier allant d'avril à juin. Usant du droit que lui donnait la survivance dont il

1. On trouvera l'énumération complète de ces pièces, établie pour la première fois par M. G. Monval, dans le Moliériste de mai 1886, et l'on peut lire, à titre de curiosité, dans le numéro de juillet 1886 du même recueil, une étude sur Molière jugé par son écriture, extraite d'un ouvrage de l'abbé graphologue J. H. Michon.

avait pourvu son fils, il le fit partir à sa place. Ainsi le jeune homme verrait du pays, vivrait d'une vie nouvelle et peut-être changerait d'idées. Grimarest, et Voltaire après lui, expliquent cette substitution par « le grand âge et l'infirmité » du père : ce prétendu vieillard n'avait en fait que quarante-six ans, et rien ne le montre infirme. Nouvelle déception ajoutée à tant d'autres, le fils revint, son trimestre écoulé, plus porté que jamais aux aventures et préparé par une indépendance de trois mois à la résolution de vivre désormais à sa guise. De plus, il entrait dans ses vingt et un ans, et, quoique ce ne fût pas encore l'âge de la majorité légale, c'a été de tout temps celui des coups de tète et des émancipations de fait. Aussitôt de retour, il formait, avec ses amis les Béjart et quelques « enfans de famille », une troupe qui se préparait, en jouant la comédie comme passe-temps, à la jouer bientôt comme profession. Le moment semblait favorable; les révoltes de la noblesse comprimées ou à peu près, les Français et leurs alliés partout victorieux, la tranquillité renaissante promettaient une de ces périodes de facilité au plaisir qui suivent d'ordinaire les longues agitations. En outre, l'année précédente, le 16 avril 1641, Louis XIII avait rendu une ordonnance dont les ^ fils de famille » pouvaient se faire un argument ou un prétexte auprès de leurs parents. D'abord, l'édit défendait « à tous comédiens de représenter aucunes actions malhonnêtes, ni d'user d'aucunes paroles lascives ou à double entente ». Ainsi le théâtre se trouvait moralisé. En outre, espérant que désormais les comédiens « régleroient tellement les actions du théâtre qu'elles seroient du tout exemptes d'impuretés », le roi les relevait légalement de la déchéance qui les frappait jusqu'alors : « Nous voulons, disait-il, que leur exercice, qui peut innocemment divertir nos peuples de

diverses occupations mauvaises, ne puisse leur être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le commerce public. »

Le 6 janvier 1643, Jean Poquelin, voyant qu'il ne pouvait plus rien sur les mauvais penchants de son fils, se décidait à lui donner une somme de 630 livres, « tant de ce qui lui pouvoit appartenir de la succession de sa mère qu'en avancement d'hoirie de son père ». De son côté, le fils (( prioit et requéroit» son père «de faire pourvoir de la charge de tapissier du roi, dont il avoit la survivance, tel autre de ses enfans qu'il lui plairoit » et abandonnait tout droit sur cette charge. Le 30 juin suivant, le jeune Poquelin signait l'acte de société d'une troupe qui prenait le nom d'Illustre Théâtre, avec ses amis les Béjart, plusieurs fils de bonne bourgeoisie, et, surprenant camarade, Georges Pinel, son maître écrivain.

Avec celui-ci nous entrons en pleine comédie italienne , et voici comment la pièce put se dérouler. Entre le 6 janvier et le 30 juin, Jean Poquelin n'avait pas renoncé à tout espoir de ramener son fils; c'est un contemporain, Charles Perrault, qui nous l'apprend dans sa notice sur Molière : « Il le fit solliciter, dit-il, par tout ce qu'il avoit d'amis, de quitter cette pensée (de se faire comédien), promettant, s'il vouloit revenir chez lui, de lui acheter une charge telle qu'il la souhaiteroit, pourvu qu'elle n'excédât pas ses forces. Ni les prières ni les remontrances soutenues de ces promesses ne purent rien sur son esprit. :» Le père se résolut enfin à lui envoyer un maître, dont Perrault ignore le nom, mais que nous savons être Pinel. Débiteur du tapissier, le maître écrivain accepta avec empressement, et, s'il faut en croire Perrault, commença par s'acquitter de sa mission en conscience} il harangua du mieux qu'il put son an*

cien élève. Mais le résultat de l'ambassade fut tout différent de ce qu'espérait le père Poquelin : «Bien loin que le maître lui persuadât de quitter la profession de comédien, le jeune Molière lui persuada d'embrasser la même profession et d'être le docteur de leur comédie, lui ayant représenté que le peu de latin qu'il savoit le rendoit capable d'en bien faire le personnage, et que la vie qu'il mèneroit seroit plus agréable que celle d'un homme qui tient des pensionnaires. » C'est, on le voit, le contre-pied de la fable de La Fontaine, le Loup et le Chien.

Une fois engagé comme pédant, Pinel signe l'acte du 30 juin. Mais il se garde bien de dire ce qui s'est passé à Jean Poquelin, qui l'eût chassé avec indignation. De connivence avec son élève devenu son camarade, il amuse le père par des inventions que l'on devine : il n*a pas réussi du premier coup , mais il reviendra à la charge et sera plus heureux. Entre temps, Vlllustre Théâtre jette les yeux, pour y faire ses débuts publics, sur une salle de la porte de Nesle, le jeu de paume des Mestayers. Mais, le prix annuel de location étant de 1900 livres, il faut, selon l'usage, en payer le douzième, c'est-à-dire près de 160 livres, avant d'entrer en jouissance. Quel bon tour si l'on pouvait soutirer cette somme au tapissier! Pinel est donc dépêché vers le bonhomme, qui se défie de tout le monde, sauf du maître écrivain, et, sous un beau prétexte, comme la nécessité pour le fils d'acquitter quelques dettes avant de rentrer au bercail, ou simplement un nouvel emprunt consenti à lui, Pinel, en reconnaissance du service rendu, le pédant obtient du tapissier, le l*' août, la somme de 200 livres, tout comme, dans les Fourberies de Scapin, ScapLi soutire à Géronte, sous prétexte d'arracher Léandre aux mains du Turc, les 500 écus nécessaires pour racheter Zerbi-

nette. Il revient alors, tout fier, porter la somme à Molière, et, rien ne s'opposant plus à la conclusion du bail, celui-ci est signé le 12 septembre suivant.

Telle semble l'explication la plus simple des relations que les papiers de Jean Poquelin nous révèlent entre Pinel et lui, et de l'entrée de l'écrivain dans 1'//lustre Théâtre. Quant à la conjecture, récemment indiquée*, d'après laquelle Jean Poquelin, au lieu de résister aux projets de son fils, les aurait favorisés par l'entremise de Pinel, elle est en opposition complète avec le témoignage des anciens biographes de Molière, les actes authentiques sur les relations du père et du fils, et aussi la rancune persistante de celui-ci après les débuts de celui-là. Si le tapissier eût désarmé, il eût été vraiment de trop bonne composition.

Détresse de Molière; son départ pour la province. — Jean Poquelin prêteur d'argent; sa conduite envers ses enfants; le frère, les sœurs, le beau-frère de Molière; Jean Poquelin et Harpagon.

Et en effet il ne désarma pas. Durant les quatre années qui vont suivre et qui comprennent la carrière accidentée de V Illustre Théâtre, Molière aurait eu grand besoin du secours paternel ; or ce secours lui fit absolument défaut. Dès le milieu de 1644, les comédiens associés sont obligés d'emprunter 1 100 livres à messire Louis Baulot, maître d'hôtel du roi, par l'intermédiaire d'une sorte d'homme de paille, le sieur François Pommier ; et c'est pour eux le point de départ d'une série d'opérations désastreuses : les deux compères s'enten-

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