SON CARACTÈRE
Molière cxcîteet mérite de telles sympathies qu'on a peine à parler de ses défauts. Il faut les indiquer d'abord, poui se débarrasser de l'ennui d'y revenir. Il avait les moeurs d'un homme de théâtre, très libres et relâchées. Dans ses rapports avec le roi et la cour, il a poussé la flatterie plus loin peut-être qu'il n'était nécessaire aux intérêts de ses camarades. Il avait une irritabilité extrême, trop expliquée par la vie fiévreuse qu'il menait et les attaques odieuses, il faut le dire, auxquelles il était en butte. Cependant les violences de l'Impromptu de Versailles et des Femmes sa» vantes, encore qu'elles soient des représailles, sont cruelles. Maintenant nous n'avons plus à parler que de ses qualités, qui sont séduisantes et même touchantes. H était très bon quand il n'était pas attaqué, très serviable, très généreux, prodigue dans ses charités. Il a été chéri de sa troupe, ce qui est le plus grand succès qu'ait remporté un directeur de théâtre. Il a été tendre jusqu'à la faiblesse pour une épouse indigno. Il était sans orgueil et sans jalousie avec ses amis : Boileau, Chapelle, La Fontaine. Il a mémo su pardonner. Racine, dont il joua les premières tragédies. 8 MOLIÈRE.
ayant brusquement et déloyalement porté ses oeuvres à un autre théâtre, il sut ne jamais attaquer le déserteur et même applaudir hautement à ses pièces. Il était pensif et un peu replié sur lui-même, non point mélancolique, comme on l'a trop répété en forçant le trait (il ne faut pas oublier que La Fontaine a dit de Molière jeune : c il était fort gai »); mais volontiers songeur, et contemplateur, et, vers la fin de sa vie, attristé, malgré son courage, par ses souffrances phy-siques et par son intérieur malheureux. Ce qui dominait en lui, c'était l'activité et l'énergie. Se sentant mourir, il se traîna au théâtre et joua, non pas tant, comme il affecta de le dire, pour ne pas faire po' 're leur journée aux ouvriers qui vivaient du théâtre (car i! c'ait riche, et assez généreux pour les indemniser), que parce que l'ardeur d'agir et de lutter pour son oeuvre le possédait jusqu'au dernier souffle. Il aimait la vie large et brillante. Très artiste en cela, et comme le sont les artistes de notre temps, il se plaisait au luxe de bon goût, aux belles étoffes, à l'argenterie, aux riches ameublements, aux tableaux et aux objets d'art. Il laisse l'impression générale d'uno âme forte et tendre, ardente et sensible, un peu égarée et compromise dans un monde trop mêlé, et n'y ayant pris que les défauts et les (aches qu'il est presque impossible de n'y pas prendre.
EMILE FAGUBT.