SCÈNE III
HARPAGON, ELISE ET CLKANTE, parlan: ensemble
et restant dans le fond du théâtre.
HARPAGOX, secroyant seul.
Cependant, je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterré, dans mon jardin,dix milleécus qu'on me rendit hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez (A paît, apercevant Élise et Cléante.) 0 ciel l je me serai trahi moi-même t la chaleur m'aura emporté, et je crois que j'ai parlé haut, en raisonnant tout seul. (.4 Cléante et à Élise.) Qu*e3l-ce ?
CLÉANTE
Rien, mon père.
HARPAGOX.
Y a-t-il longtemps que vous êtes là ?
ÉLISE
Nous ne venons que d'arriver.
HARPAGOX.
Yous avez entendu.»
CLÉAXTE. .
Quoi, mon pèro ? v
HARPAGOX.
La...
ÉLISE
Quoi?
HARPAGOX.
Ce que je viens de dire ? *
CLÉAXTE.
Non.
Si fait, si fait.
ÉLISE
Pardonnez-moi.
HARPAGOX.
Je voi« bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est que je rn'enlretenai- en moi-même de la peine qu'il y a aujourd hui à trouver de l'argent, et je disais qu'il est bien heureux qui peut avoir dix mille écus chez soi.
CLÉAXTE.
Nous feignions à vous aborder, de peur de vous interrompre.
HVRPAGOX.
Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses de travers, et vous imaginer que je dise que c'est moi qui ai dix mille écus.
CLÉVXTE.
Nous n'entrons point dans vos affaires.
HVRPAGOV.
Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écusl
CLÉAXTE.
Je ne crois pas...
IIARPAGOX.
Ce serait une bonne affaire pour moi.
ÉLISE
Ce sont des choses....
HARPAGOX.
J'en aurais bon besoin.
CLÉAXTE.
Je pense que...
HARPAGOX. !
Cela m'accommoderait fort.
ÉLISE
Vous êtes...
nARPAGOX.
Et je ne me plaindrais pas, comme je fais, que le temps est mi-sérable.
CLÉANTE
Mon Dieu ! mon père, vous n avez pas lieu de vous plaindre, et l'on sait que vous avez assez de bien.
IIARPAGOX.
Comment, j'ai assez de bien I Ceux qui le disent en ont menti. Il n'y a rien de plus faux ; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là.
ÉLISE
Ne vous mettez point en colère.
HtnPAGOX.
Cela est étrange, que mes propres enfants me trahissent, et de-viennent mes ennemis.
CLÉVXTE.
Est-ce être voire ennemi quo de dire que vous avez du bien ?
IIARPAGOX.
Oui. De pareils discours, et les dépenses que vous faites, seront
ACTE I, SCÈNE III. 43 cause qu'un de ces jours on viendra chez moi me couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.
CLÉVXTE.
Quelle grande dépense est-ce que je fais ?
HARPAGOX.
Quelle? E*t-il rien de plus scanda'eux que ce somptueux équi-page que vous promenez par la ville? Je querellais hier votre soeur ; mais c e-t encore pis. Voilà qui crie vengeance au ciel ; et, à vous prendre depuis les pieds jusqu'à la tête, il y aurait là do 2uoi faire une bonne constitution. Je vous l'ai dit vingt fois, mon U, toutes vos manières me déplaisent fort ; vous donnez furieu-sement dans le marquis ; et, pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.
CLÉAXTE.
Hé ! comment vous dérober ?
HARPAGOX.
Quesais-je, moi ?Où pouvez-vous donc prendre de quoi entre-tenir l'étal que vous portez ?
CLÉAXTE.
Moi, mon père? c'est que je joue; et, comme je suis fort heu-reux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne.
HARPAGOX.
C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez, afin de le trouver un jour. Je voudrais bien savoir, sin3 parler du reste, à quoi servent tous ces rubar.3 dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête, et si une demi-douzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausse*. Il est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien I Jo vais gager qu'en perruques et rubans il y a du moins vingt pistoles ; et vinjjt pis-toles rapportent par année dix-huit livres six sous huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze.
CLÉANTE
Vous avez raison.
HARPAGOX.
Laissons cela, et parlons d'autre affaire. (Apercevant Cléante et Élise gui se font des signes.) Hé I (Bas, à part.) Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse. (Haut.) Que veu-lent dire ces gestes-là ? y
ÉLISE
Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier ; et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.
HARPAGOX.
Et moi j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.
CLÉAXTE.
C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.
HARPAGOX.
Et c'est do mariage aussi que je veux vous entretenir.
ÉLISE
Ah I mon pèrel Il IMYARB.
Pourquoi ce cri î Est-ce le mot, ma fille, on la chose qui vous fait peur?
CLÉANTE
Le mariage peut nous faire peur à tous deux, delà façon que TOUS pouvez l'entendre ; et nous craignons que nos sentiments ne soient pas d'accord avec votre chois.
HARPAGON
Un peu de patience ; ne vous alarmez point» Je sais ce qu'il faut à tous deux, et vous n'aurez, ni l'un ni l'antre, aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire ; et, pour commencer par un bout (ô G(tante), avez-vous vu, dites-moi, une jeune per* sonne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d'ici î
CLÉANTE
Oui, mon père.
HARPAGON
Et voust
ÉLISE
J'en ai ou! parler.
HARPAGON
Gomment, mon fils, trouvez-vous cette fille ?
CLÉANTE
Une fort charmante personne.
HARPAGON
Sa physionomie ?
CLÉANTE
Tout honnête et pleine d'esprit.
HARPAGON. t
Son air et sa manière ?
CLÉANTE
Admirables, sans doute.
HARPAGON
Ne croyez-vous pas qu'une ttle. comme cela mériterait assez que l'on songeât à elle ?
CLÉANTE
Oui, mon père.
HARPAGON
Que ce serait un parti souhaitable ?
CLÉANTE
Très souhaitable.
HARPAGON
Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage?
CLÉANTE
Sans doute.
HARPAGON
Et qu'an mari aurait satisfaction avec elle ?
CLÉANTE
Assurément.
HARPAGON
! Il y a une petite difficulté : c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas avec elle tout le bien qu'on pourrait prétendre.
ACTE I, SCEXB IY. 45 Ah ! mon père, le bien n'est pas considérable , lorsqu'il est question d'épouser une honnête personne.
HARPAGON
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu'il y a à dire, c'est que, si l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite, on peut tâche»* de regagner cela sur autre chose.
CLÉANTE
Cela s'entend.
HtRPAGON.
Enfin, Je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments : car son maintien honnête et sa douceur m'ont gagné l'âme, et je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien,
CLÉANTE
Euh!
HARPAGON
Comment ?
CLÉANTE
Vous êtes résolu, dites-vous....
HARPAGON
D'épouser Mariaue.
CLÉANTE
Qui î Vous, vous ?
HARPAGON
Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela?
CLÉANTE
H m'a pris tout à coup un éblouNsemeat, et j» me relire d'ici.
HARPAGON
Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d'eau claire.