‹ La comédie de MolièreChapitre 37 sur 94 · ACTE H, SOENB II. M Tu te connais à cela · texte numérisé non relu

ACTE H, SOENB II. M Tu te connais à cela

FROSINE, Sans doute. Montrez-moi votre main. Mon Dieu, quelle ligne de fiel

HARPAGON

Commentl

FROSINE

Ne voyez-vous pas jusqu'où va cette ligne-là?

BARPAGOX.

lié bienl qu'est-ce que cela veut dire?

FROSINE

Par ma foi, je disais cent ans; mais vous passerez les six* vingts.

HARPAGON

Esl-il possible?

FROSINE

Il faudra vous asson mer, vous ds-je.et vous mettrez en terre et vos enfants, et les enfants de vos enfants.

IURIMGON.

Tant mieux ! Comment va. notre affaire?

FROSINE

Faut-il le demander? et me voit-on mélar de rien dont je ne vienne à boni ? Jaï. surtout |»ourle$ mariages, un talent merveilleux. Il n'est point de partis au monde que je ne trouve en pea de temps lemoven d'accoupler ; et je crois, si jt> me Tétais inisi-n l>'te, que je marierais le (îraml-Turc avec la république de Venise. Il n'v avait pas, san* doute, de si grandes difficultés à celte affaire-ci. Comme j'ai commerce chez elles, je les ai à f«md l'une et l'autre entretenues de vous; et j'ai dil à la mère le «lesseioque vous aviez conçu pour Slariane, à la voir passer dans U rue, et prendre l'air à sa fe-nêtre.

HARPAGON

Qui a fait réponse...

FROSINE

Elle a reçu la proposition avec joio; et quand je lui ai témoigné que vous souhaitiez fort que sa fille assistâtee soir au contrat de ma-riage qui se doit faire de la vôtre, elle y a consenti sans peine, et me l'a confiée pour cela.

HARPAGON. \ C'est que je suis obligé, Frosine, de donner à souper au seigneur Anselme; et je serais bien aise qu'elle soit du régal.

FROSINE

Vous avez raison. Elle doit, après dîner, rendre visite à votre fille, d'où elfe fait son compte d'aller faire un tour à la foire, pour venir ensuite au souper.

HIRPAGON.

Hé bien! elles iront ensemble dans mon carrosse, que je leur prêterai.

FROSINE

Voilà justement son affaire. M L'AVARE. .

HlRPAGON*.

Hais, Frosine, as-tu entretenu la mère touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille? Lui as-tu dit qu'il fallait qu'elle s'aidât un peu, qu'elle fit «iu< Ique efforl, qu'elle se saignât pmr une occasion corn m • celle-ci ? Car encore n'épouse-t-on point une fille sans qu'elle apporte quelque chose.

FROSINE

Comment! c'est une fille qui vous apporte douze mille livres de rente.

HARPAGON

Douze mille livres de rente!

FROSINE

Oui. Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne d«* bouche. Cest une fille accoutumée à vivre do salade, de lait, de fromage et de pommes, et à laquelle, par conséquent, il na faudra ni table bien servie, ni consommé exquis, ni orges mondés fierftéluels, ni les auties délicatesses qu'il faudrait pour une autre emme ; et cela ne va pas à si peu de chose, qu'il ne monte bien tous les ans à tr >is mille francs piur le moins. 0 dro cela, e'ie n'e-l curieuse que d'un»* propreté fort simple, et n'aime point les superbes habits, ni les riches bijoux, ni les meubles somptueux, uù donnent ses pareilles avec tant de cluleur ; et cet article là vaut plus de qu «tre mille livr s par an. Déplus, t lie a une aversion hor-rible pour le jeu^ ce qui n'est pas commun aux femmes d'aujour-d'hui ; et j'en sais une de nos quartiers qui a perdu, à trente et quarante, vingt mille francs celte année. .Mais n'en prenons rien que le quart. Cinq mille francs au jeu par an, et quatre mille francs en habits et bijoux, cela fait neuf mille livres ; et mille écus que nous mettons pour la nourriture, ne voilà-t-il pas par année vos douze mille francs bien cotnpt s.'

HARPAGON

Oui: cela n'est pas mal; mais ce compte-là n'est rien de réel.

FRO«INE

Pardonnez-moi. N'est-ce pas qu. Ique chose de réel, que de vous apporter eq mariage une grar.de sobriété, l'héritage - d'un grand amour do simplicité de parure, et l'acquisition d'un grand fonds de haine poer le jeu?

HARPAGON

C'est une raillerie que de vouloir me constituer son dot de toutes les dépenses qu'elle ne fera point. Je n'irai point donner quittance de ce que je ne reçois pas ; et il faut bien que je touche quelque chose.

FROSINE

Mon Dieu I vous toucherez assez ; et elles m'ont parlé d'un cor* tain pays où elles ont du bien, dont vous serez le maître.

HlRPAGON.

Il faudra voir cela. Mais, Frosi e. il y a encore une chose qui m'inquiète. La fille est jeune, comme tu vois, et les jeunes gens, d ordinaire, n'aimeni que leurs semblables, ne cliert lient que leur compagnie: j'ai peur qu'un homme de mon âge ne soit pas de son

ACTE II, SCÈNE II, 57 goût, et que cela ne vienne à produire chez moi certains petits dés-ordres qui ne m'accomuioderaient pas.

FhoSlNE.

Ah ! que vous la connaissez mal î C'est encore une particularité que j'avais à vous dire. Ede a une aversion épouvantable paur tous les jeunes gens, et n'a de i'amoir que p^ur les vieillards.

HARPAGON

Elle?

FROSINE

Oui, elle. Je voudrais que vous l'eussiez entendue parler là-des-sus. E'ie ne peut souffrir du tout la vue d'un jeune homme ; mais elle n'est point plus ravie, dit-elle, que lorsqu'elle peut voir un beau vieillard avec une barte majestueuse. Les plus vieux sonl f>.»ur elle les plus charmants ; et je vous avertis de n'aller pas vous aire plus jeun^ que vous êtes. Elle veut tout au moins qu'on soit sexagénaire ; et il n'y a pas quatre mois encore, qu'étant prèle d'être mariée, elle rotnj il tout net te mariage, sur ce que son amant fit voir qu il n'avait que cinquante-six ans, et qu'il no prit point de lunettes pour signer le contrat.

HARPAGON, Sur cela seulement?

FROSINE

Oui. Elle dit que ce n'est pis contentement pour elle que cin-quante-six ans; et surtout elle est pour les nez qui portent des lunettes.

HVRPAGON.

Certes, tu me dis là une chose toute nouvelle.

FROSINE

Cela va plus loin qu'on ne vous put dire. On lui voit dans sa chambre quelques tableaux et quelques estampes; mai" que pensez-vous que ce soit ? Des Adonis, des Cépliul s, des P.' ris, et des Apollons? Noa : de beaux portraits de Saturno, du roi l'riim, du vieux Nestor, et du bon père An-hise sur les épaules do son fils.

HARPAGON

Cela est admirable. Voilà co qu.» je n'aurais jamais pensé ; et je suis bien aise d'apprendro qu'elle est de cette hume ir. En effet, si j'avais été femme, je n'aurais point aimé les jeunes hommes.

FROSINE

Je le crois bien. Voilà de belles drogues que des jeunes gens, pour les aimer I ce sonl de beaux morveux, de b -aux godelureaux, pour donner envie de leur peau I el je voudrais bien savoir quel ragoût il y a à eux I

HARPAGON

Pour moi, je n'y en comprends point, et je ne sais pas comment il y a des femmes qui les aiment tant.

FROSIfB.

Il faut être folle fieffée. Trouver la jeunesse aimable, est-ce avoir le sens commun ? Sont-ce des hommes que de jeunes blondins, et peut-on s'attacher à ces animaux-là ?

HARPAGON

C'est ce que je dis tous les jours : avec leur ton de poule laitée,

3* leurs trois brin" de barbe relevés en barbe de chat, leur» perru-- 'qties d'étoupes, leurs hauls-de-chausses tombants,el leurs estomacs débrallés I

FROMNE.

Hé! cela est bien bâti, auprès d'une personne comme vous! Voilà un homme, cela ; il y a la do quoi satisfaire à la vue, et c'est ainsi qu'il faut être fait et vêtu pour donner de l'amour.

HARPAGON

Tu me trouves bien ?

FROSINE

Comment! vous êtes à ravir, et votre figure est à peindre. Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Il ne se peut pas mieux. Que je xous voie marcher. Voilà un corps taillé, libre, el dégagé comme il faut.el qui ne marque aucune incommodité.

HARPAGON

Je n'en ai pas de grandes. Dieu merci. Il n'y a que ma fluxion qui me prend de temps en temps.

FROSINE

Cela n'est rien. Votre fluxion ne voussied point mal, et vous avez grâce à tousser.

HARPAGON

Dis-moi un peu : Maria ne ne m'a-t-elle point encore vu ? N'a-t-elle point pris garde à moi en passant ?

FROSINE

Non ; mais nous nous sommes fort entretenues de vous. Je lui ai fail un portrait de votre personne, et je n'ai pas manqué de lui vanter votre mérite, et l'avantage que ce lui serait d'aioir un mari comme vous. •

IMRPAGON.

Tu as bien fait et je t'en remercie.

FROMNE.

J'aurais, monsieur, une petite prière à vous faire. J'ai un procès qu- 1 je suis sur le point de perdre, faute d'un peu d'argent (//ct<pa* gon prend un air sérieux) ; et vous j>ou« riez fatalement me procu-rer le gâui de ce procès, si vous aviez quelque bonté pour moi. Yous ne sauriez croire le plaisir qu'elle aura de vous voir. {Harpa-gon reprend un air gai.) Ali I que vous lui plairez, el que votre fraise a l'antique fera sur son esprit un effet admirai.le ! Mais sur-tout elle s<ra charmée de votre haut-de chausses attaché au pour-point .avec des aiguillettes : c'est jour la rendre folle de vous -, el un amant aiguillclé sera pour elle un ragoûl merveilleux.

HARPAGON

Certes, tu me ravis de me dire cela.

FROSINE

En vérité, monsieur, ce procès m'e-t d'une conséquence tout à fail grande (HorpagonreprenJ son air sértevx.)le'\i\s ruinéesi je le pénis : et quelque petite assistance me rétablirait mes affaire-. Je voudrais que vous eussiez vu le i a visse ment où elle était à m'en-tendre parler de vous. (Harpagon reprend son air gai.) La joie écla-tait dans ses yeux au récit de vos qualités, et je l'ai mise enfin

ACTE III, SCÈNE I. 59 dans une impatience extrême de voir ce mariage entièrement conclu.

Hvnpir.o.N.

Tu m'as fait grand plaisir, Frosine, et je t'en ai, je te l'avoue, toutes les obligations du monde.

FROSINE

Je vous prie, monsieur, de me donner le petit secours que je vous demande. (Harpagon reprend encore un air sérieux.) Cela me remettra sur pied, el je vous en serai éternellement obligée.

HARPAGON

Adieu. Je vais achever mes dépèclies.

FROSINE

Je vous assure, mon-ïeur. que vous ne sauriez jamais me soula-ger dans un plu? grand besoin.

HXRPXOON.

Je mettrai ordre que mon carrosse soit tout prêt pour vous mener à la ioire.

FROSINE

Je ne vous importunerais pas si je ne m'y voyais-forcée par la nécessité.

HIRPAGON.

El j'aurai soin qu'on soupe de bonne heure, pour ne vous point faire malades.

FROO.NE.

Ne me refusez pas la grâce dont je vous sollicite. Vous ne sauriez croire, monsieur, te plaisir que ..

HARPAGON

Je m'en vais. Voilà qu'on m'appelle. Jusqu'à tantôt.

Fftosi<K seule.

Que la fièvre te serre, cliien de vilain, à tous 1rs diables I Le ladre a été !• nue à l -utes mes Ht laques. mais il ne me faut pas pour-tait quill r la négociation ;ct j'ai l'autre côté, eu tout cas, d'où jo suis assurée de tirer bonne récompense.

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