‹ La comédie de MolièreChapitre 43 sur 94 · HARPAGON, VALÈRE, MAÎTRE JACQUES · texte numérisé non relu

HARPAGON, VALÈRE, MAÎTRE JACQUES

HARPAGON

Valère, aide-moi à ceci. Or çà, maître Jacques, approchez-vous, je vous ai gardé pour le dernier.

MAÎTRE JACQUES

Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier, que vous voulez parler ? car je suis l'un et l'autre. C'est à tous lés deux.

MAÎTRE JACQUES

Mais à qui des deux lo premier ?

HARPAGON

Au cuisinier.

MAÎTRE JACQUES

Attendez donc, s'il vous plaît.

(Maître Jacques été sa casaque de cocher, el parait vêtu en cuisinier.)

HARPAGON

Quelle diantre de cérémonie est-ce là ?

MAÎTRE JACQUES

Vous n'avez qu'à parler.

HARPAGON

Je me suis engagé, maître Ja.ques, à donner ce soir à souper.

MAITRE JACQUES, à part.

Grande merveille I

IIARPIGO*.

Dis-moi un peu : nous feras-tu bonne chère?

MliTRE JVCQUES.

Oui, si vous me donnez bien de l'argent.

II\RPA<;ON.

Que diable, toujours de l'argent t II semble qu'ils n'aient autre cho.se à diic: de l'argent, de J"nrg'-nt, de l'argent. Ali l ils nont que ce mot à la bouche, de l'Hrgenl l toujours parler d'argent I Voila leur épée de chevet, de l'argent I

VALKRE.

Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que re'Ie-là. Voilà une b lie merveille de faire tienne chère avec bien de I". r-g ni 1 c'est une chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre es, rit qui n'en fit bien autant ; mais, pour agir en habite homate, il faut parler de faire bonne chè e avec peu d'argent.

MtirRE JACQUES.

Bonne chère avec peu d argent |

VALÈRE

Oui.

' MAÎTRE JACQUES, à ValèrC.

P.ir ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voj'r ce secret, et de prendre mon offre de cuisinier ; aussi bien vous mèlez-vous céans d'être le facloton.

HARPAGON, Taisez-vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra ?

MAÎTRE JACQUES

Voilà monsieur votre intendant, qui vous fera bonne chère pour peu d'argent.

HVRPAGON.

lia je I je veux que tu me répondes.

MVÏrRK JACQUES.

Combien serez-vous de gens à table ?

ACTE IH, SCÈNE V. ,63 Nous seronshuit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.

VALÈRE

Cela s'entend.

MAÎTRE JACQUES

Hé bien! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes... Po-tages... Entrées...

HARPAGON

Que diablel voilà pour traiter toute une ville entière.

MAÎTRE JACQUES

Rôt...

HARPAGON, mettant la main sur la bouche de maître Jacques. Ahl traître, lu manges tout mon bien.

MAÎTRE JACQUES

Entremets.

HARPAGON, mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques.

Encore ?

VALÈRE. à maître Jacques.

Est-ce que vous avez envie de faire crever tout le monde? et mons eur a-t-il invité des gens pour les as-assmer à force de man-geaille? Allez-vnusen lire un p u les préceptes de la santé, et de-mnndtT aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.

HARPAGON

U a raison.

VALÈRE

Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge, qu'une table remplie de trop d<> viandes; que, pour se bien montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la fruga-lité règne dans les repas qu on donne; el que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour rien?, et non par acre pour manger.

HARPAGON

Ah ! que cela est bien dit! Approcho. que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie : 17 fiai vivre p*ur manger, et non p-is manger pour vi... Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis?

VALÈRE

Qu'il faut manger pour vivre, et non pas vivre polir manger.

HARPAGON, à maître Jacques.

Oui. Entends-tu ? (A Valère.) Qui est le grand homme qui a dit cela?

VALÈRE

Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

HARPAGON

Souviens-toi de m'écrireces nuls: je les veux faire graver en lettrts d or sur la cheminée de ma salie.

VALÈRE

Je n'y manquerai pas. Et pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire; je réglerai tout cela comme il faut.

Fais donc.

MAÎTRE JACQUES

Tant mieuxI j'en aurai moins de |>eine.

HARPAGON, à Valire.

Il faudra de ces choses dont on ne mange guère, et qui rassa-sient d'abord; quelque ban haricot bien gras, avec quelque pâté en pot bien garni de marrons. Là, que cela foisonne.

VALÈRE

Repose*-vous sur moi.

HARPAGON

Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.

MAITRE JACQUES

Attendez; ceci s'adresse au cocher. [Maître Jacques remet sa ca-saque.) Vous dites...

HARPAGON

Qu'il faut nettoyer mon carrosse, el tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire...

MAÎTRE JACQUES

Vos chevaux, monsieur? m i foi, ils ne sont point du tout en état de marcher. Je ie vous dirai point qu'ils sonl .*ur la litière : les pauvres bêles n'en ont point, et ce serait mal parler; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.

HARPAGON

Les voilà bien malades t Ils ne font rien.

MAÎTRE JACQUES

Et pour ne faire rien, monsieur, est-ce qu'il ne faut rien man-ger? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux, de travail-ler beaucoup, d.« manger de même. Cela me fend le coeur de les voir ainsi exténués. Car, enfin, j'ai une tendresse pour mes che-vaux, qu'il me semble que c'est moi -môme, quand je les vois pâ-tir, h' ra'ôte tous les jours pour eux les choses de ta bouche; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain.

HARPAGON

Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire.

i MAÎTRE JACQUES.

Non, monsieur, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferais conscience de leur donner des coups de fouet, en l'étal où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent un carrosse, qu'ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes?

VALÈRE

Monsieur, j'obligerai le voisin Picard à se charger de les con-duire; aussi bien nous fera-l-il ici besoin pour apprêter le souper.

MAÎTRE JACQUES

Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.

VALÈnB.

Maître Jacques fait bien le raisonnable I

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