SCÈNE XII
AROAN, BÉRALDE,
AROAN.
Si jo ne les voyais tous deux, je croirais que ce n'est qu'un.
BÉRALDE.
J'ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances ; et nous en avons vu, de notre temps, où tout le monde s'est trompé.
- - , ABOAN. ,
* Pour moi, j'aurais été'trompé à celle-là; et j'aurais juré que c'est la même personne.
. " - * SCÈNE XÏII.
AROAN, BÉBALDE ; TOINETTE, en médecin.
1 ' TOINBTTB.
Monsieur, je vous demande pardon de tout mon coeur
AROAN, bat, à Bêralde.
Cela est admirable.
TOINETTE
Vous né trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes; et votre répu-- 1 talion, qui s'étend partout, peut excuser la liberté que j'ai prise.
V ARQAN.
Monsieur, je suis votre serviteur.
TOINETTE
Je vois, monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez-vous bien que j aie ?
AROAN.
■ ■ ■ Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six ou vingt-sept ans. ,
TOINETTE
Ah! ah I ah! ah! ah I j'en ai quatre-vingt-dix.
ARGAN
Quatre-vingt-dix !
TOINETTE
Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.
AROAN.
Par ma foi, voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans! .
TOINETTE
Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province enprovipce, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres ma-tières à ma capacité, pour trouver des malades dignes dem'oc-cuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fiévrole*, à ces vapeurs et à ces migraines. Je veux des maladies d'importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine ; c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe; et je voudrais, monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous
ACTE III, SCÈNE X1I1. 133-- !es médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes, et l'envie que j'aurais de vous rendre service.
AROAN. - -
Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez pour moi. - -
.TorjrETT«.. „, ^ -
Donnez-moi votre pouls. Allons donc,' que l'on balle comme il faut. Ah I je vous ferai bien aller comme voos devez. Ouais I ce pouls-là fait l'impertinent; je vois bien que vous ne ma connaissez pas encore. Qui est votre médecin ?
AROAN.
Monsieur Purgon.
TOINETTE
Cet homme-là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade ?
ARQAN.
Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.
TOINETTB.
• Ce sont tous des ignorants. C'est du poumon que vous êtes malade.
ARQAN.
Du poumon ? .
TOINETTE
Oui. Que senlez-vous ?
AROAN.
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
TOINE'ITB.
Justement, le poumon.
AROAN.
II me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.
ÏOINETTE.
Le poumon.
AROAN.
-•'ai quelquefois des maux de coeur.
TOINETTE
Le poumon,
ARQAN.
Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
TOINETTE
Le poumon.
ARGAN
El quelquefois il mo orend des douleurs dans le ventre, comme si c'étaient des coliques.
TOINETTB.
Le poumon. Yousavez appétit à ce que vous mangez?
AROAN.
Oui, monsieur.
TOINETTE
Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin?
ARQAN.
Oui, monsieur. 134' ~ LB MALADE IMAOINAIRE. , , \* •'<) * ~-/ • '' TOINBTTB.
Le-poumon. Il vous prend un petit sommeil après le'repas, et vous.êtes bien aise dé dormir? - >
," -J ABOAN.
Oui, monsieur. , ,"''"". " - * "
\y TOINETTE.
Le poumon, fa poumon^ vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour voire nourriture ? - ~~—-
ABOAN.
Il m'ordonne du potage,
TOINBTTB.
Ignorant I
ABOAN.
De la volaille,
TOINITTE.
Ignorant!
AROAN.
Du veau,
TOINETTE
Ignorant I
ARQAN.
■ Des bouillons,
TOINETTE
Ignorant I
ABOAN.
Des oeufs frais;
TOINBTTB. / - Ignorant I
ARQAN.
Et le soir, de petits pruneaux pour lâcher le ventre;
TOINBTTB.
Ignorant I
AROAN.
Et surtout de boire mon vin fort trempé.
TOINETTE
Ignorantus? ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur.* et, pour épois-ir \olre sang, qui est trop subit, il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros pure, de bon fromage de Hollande ; du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main ; et je viendrai tous voir do temps en temps, tan-dis que je serai eu celle ville.
AROAN.
Vous m'obligez beaucoup.
TOINETTB.
Que diantre faites-vous de ce bras-là ?
AROAN.
Comment?
TOINETTB.
Voilà un bras que je me ferais couper tout à l'heure, si j'étais qae do vous.
: < ACTEIII, SCÈNE XIV. , ~ *l»
AROAN, ' Et pourquoi? * ^ ( ' \ - *
^ " *---' TOWBTTI.; ' \ - -
Ne voyez-vous pas.qu'il tire à soi'toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté-là de profiter ? ^ "
' ' ' ABOAN. '.• *__-__- ' ^ ' Oui; mais j'ai besoin de mon bras. -
TOINBTTB.
Vous avezlàaussi un oeil droit que je meferàis crever, si j'étais en voire place.
AROAN.
Crever un oeil?
TOINBTTB.
Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'aulre,etlui dérobe sa nour-riture? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt : vous en ver-rez plus clair de l'oeil gauche.
AROAN.
Cela n'est pas pressé.
TOINBTTB.
Adieu. Je suis fâché de vous quitter sitôt; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui doit se faire pour un hommeV qoi mourut hier.
AROAN.
Pour un homme qui mourut hier?
TOINETTB.
Oui: pour aviser et voir ce qu'il aurait fallu loi faire pour le gué-rir. Jusqu'au revoir.
AR?AN
Vous savez que les malades ne reconduisent point.