CONCLUSION
Nous ne sommes pas de ceux qui croient à la loi fatale et nécessaire du progrès dans l’humanité.
Il ne nous est pas démontré que Phidias et Cléomène, et tant d’autres, qui vivaient il y a plus de deux mille années, trouvent chaque année leur supérieur au palais de l’Exposition universelle, que Raphaël ait été surpassé par M. Ingres , Titien et Véronèse par Delacroix , Terburg et Metzu par Meissonier, Arago par M. Leverrier, et le suffrage universel d’Athènes au temps d’Aristide par celui de Paris et de la France au temps de M. Raspail.
Molière est un vieux qui ne nous semble pas avoir été sérieusement dépassé de nos jours, pas plus que Rabelais, La Fontaine, Pascal, Bossuet et Diderot.
Alexandre et César ne furent pas sensiblement inférieurs à Napoléon, Attila et Gengis-Khan ne le céderaient pas sur beaucoup de points aux derniers conquérants qui ont illustré la scène politique.
Et cependant l’art d’aller vite, de tuer rapidement, est le seul dont l’humanité puisse constater les incontestables progrès.
Lorsque nous contemplons les ruines splendides de Thèbes et de Ninive, les monuments gigantesques élevés jadis par les Hindous, les Siamois, les Japonais et les Chinois, nous mettons plus de sobriété dans notre admiration pour nos palais, nos quais et nos boulevards.
Et si nous regardons plus près de nous encore, nous ne pouvons nous défendre d’admirer davantage la pléiade de ceux qui ont illustré la première moitié de notre siècle et qui maintenant sont morts ou vieux, que celle qui s’agite maintenant comme elle peut autour de nous.
La théorie du progrès dont on s’entretient naïvement de nos jours ne nous paraît qu’un rêve destiné à satisfaire l’amour-propre de nos contemporains et à jouer son rôle dans la comédie de notre temps , pour faire sourire les gens sages qui viendront plus tard après nous.
Voici pourquoi nous aimons les vieux, pourquoi nous les lisons avec admiration et nous les entendons avec respect. Car nous voyons en eux la tradition des grandeurs et des principes du passé, sur lesquels, en dépit de tout, se basent la tranquillité et la prospérité de l’avenir.