‹ La comédie de notre tempsChapitre 117 sur 121 · LA CHAMBRE HAUTE · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE HAUTE

Si vous êtes parmi les orateurs désignés pour ces passagères petites fêtes , demandez au conservateur des bibelots et accessoires tout ce qui regarde la droite, le centre droit, et jusqu’au centre gauche de la Chambre.

Vous avez des accessoires très-soignés et très-bien exécutés, quoique un peu vieux, dans les grandes armoires du fond.

Puisez avec modération. Vous en trouverez qui ont servi à la Chambre des Pairs, sous la Restauration, sous le vieux Louis-Philippe et sous Napoléon III. Demandez conseil à quelques-uns des orateurs présents, qui sont encore Pères conscrits comme'ils avaient été jadis pairs et sénateurs.

Du reste, votre tact vous révélera quels sont les accessoires à deux faces que l’on pourrait utiliser encore. Faites manœuvrer à votre aise, vous serez toujours applaudis, et on lira dans le journal, le lendemain : «M. A. retourne à sa place et reçoit de nombreuses félicitations. »

Ne craignez pas d’être long, ne craignez pas d’être court, suivez votre fantaisie : il n’en sera rien de plus, rien de moins. D’autres vous succéderont à la tribune. Quand on aura parlé quelque temps l’on s’arrêtera, on votera comme on eût voté si l’on n’avait rien dit, et la chose sera faite.

On se dira dans le public : Tiens, tiens, tiens , ce brave monsieur un Tel , il va toujours. Voyez-vous comme il jabote encore? On dira de vous comme de ces vieilles dames : Pristi ! comme elle a dû être belle !

Cela doit vous suffire, vous êtes assez philosophe et vous avez assez vécu pour vous moquer complètement du reste et apprécier à leur valeur ces auréoles de carton que l’on fourre sur la tête d’un homme un jour pour les déchirer le lendemain , et lui en refabriquer d’autres quelque temps après, pour les rejeter de nouveau au panier.

Prenez-en donc à votre aise.

Si vous avez froid à la tête, mettez une bonne calotte, et ne vous donnez pas la gêne d’un faux toupet et d’une perruque. Si vous avez froid aux yeux, mettez-vous un bon abat-jour et une bonne paire de lunettes garnies d’étoffe.

Si vous avez froid aux oreilles, fourrez-y du bon coton bien doux, bien chaud et bien fin. Si vous n’entendez pas, soit vos collègues, soit les voix des braillards et des vociférateurs du dehors, dites-vous que vous n’y perdez guère, et qu’au fond cela vous importe peu.

Tenez-vous les pieds chauds, méfiez-vous des courants d’air et des rhumes.

Si vous tenez à interrompre, tâchez d’être un peu spirituel, lancez au

besoin quelque trait finement aiguisé au temps de Louis-Philippe et qu’on aura sans doute oublié.

Si vous voulez absolument dire quelque chose , et que les événements ne paraissent pas s’y prêter, faites un peu de statistique, c’est une ressource. Ça n’amuse pas, c’est vrai, mais ça donne une certaine allure sérieuse au dehors. Vos collègues ne vous en voudront pas, car rien ne pousse à un sommeil profond et bienfaisant comme la statistique.

Un de nos amis, un vieil homme d’esprit pratique et de sens, qui a fait tranquillement poser un rond vert sur sa chaise curule, nous disait jadis :

« On cherche en ce moment à nous troubler dans notre repos; ce n’est pas bien. Ce repos, nous l’avons bien gagné; nous y tenons, nous y reviendrons par la force des choses.

«On ne nous dira pas de penser à notre avenir; notre avenir, nous le tenons. Tout ce que nous pouvons faire , c’est de conserver le présent pour arriver à demain. Après-demain n’est pas à nous.

« Et nous irions nous donner du mal, troubler nos digestions déjà pénibles, risquer des refroidissements et des congestions! Non, non! il n’y faut pas penser.

«Mon père, qui était un homme prudent, n’avait foi qu’aux diligences et n’a jamais voulu aller en chemin de fer. Moi, j’accepte les chemins de fer; mais je ne voudrais jamais songer aux ballons, et du reste comme cela.

« J’ai vu une douzaine de constitutions, j’en ai assez pour ma consommation personnelle. Que ceux qui viennent après moi s’amusent à en faire, si tel est leur bon plaisir. Moi je m’en lave les mains et je ne m’en mêle plus.

« Je ne m’en servirai pas.

« Que les jeunes s’agitent, puisqu’ils espèrent y trouver leur compte. Moi, je me repose. Bonsoir, la compagnie! »

Celui-là est un sceptique et va peut-être un peu loin, mais il y a du vrai dans ce qu’il dit, et l’orateur français doit en tenir compte pour ses vieux jours.

Qu’il se le dise! La vieille salle du Luxembourg, où se joue cette dernière et nécessaire comédie, vient d’être passagèrement troublée dans son silence et détournée de son repos et de son rôle.

Mais elle ne peut manquer prochainement d’y revenir.

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