‹ La comédie de notre tempsChapitre 17 sur 121 · DE L’ORTHOGRAPHE EN FRANCE · texte numérisé non relu

DE L’ORTHOGRAPHE EN FRANCE

Un critique de beaucoup d’esprit, qui est musicien et philosophe à ses heures , pourquoi ne le nommerais-je pas? Alexis Azevedo, nous parlait éducation, tout en nous parlant musique.

— Il y a beaucoup de choses à réformer en France, nous disait-il, mais la première de toutes ces réformes , est celle de notre orthographe ; le reste suivra de lui-même !

La simplicité dans les formules est le secret le plus certain pour les graver dans le souvenir.

Sur les trente-six millions d’individus qui composent la France, il en est dix millions qui vivent dans l’ignorance plénière, et vivent d’une vie purement végétative. A qui s’en prendre de ce défaut d’instruction, si ce n’est à la difficulté que l’on éprouve à en asseoir les premières bases ?

La civilisation chinoise, qui a précédé la nôtre de plusieurs milliers d’années, ne s’est arrêtée court, depuis mille ans, que par la difficulté d’écrire la langue et de formuler la pensée.

On a dit un jour : Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire !

Nous pourrions dire : Heureux les peuples qui n’ont point de grammaire, et point d’orthographe ! Les Chinois qui consacrent toute leur vie à connaître les dix mille signes représentatifs de la pensée de leurs ancêtres, n’ont plus de temps à consacrer à leur propre pensée.

Notre orthographe n’est ni musicale, ni rationnelle, ni logique.

Les paysans français, auxquels on veut faire comprendre la lecture et l’orthographe barbare dont nous n’avons pas le courage de nous débarrasser, ne peuvent arriver à la saisir, et jettent immédiatement le manche après la cognée, repoussés par des difficultés qu’ils trouvent inextricables.

Vous dites au simple habitant des champs :

Voici une lettre qui se prononce ainsi : O ; et vous lui décrivez le son comme le maître de langues du Bourgeois gentilhomme .

Eh bien, ce n’est pas tout.

Voici deux lettres, dont l’une se prononce A, et l’autre se prononce U ; réunissez-les toutes les deux, et leur ensemble se prononce O.

— Mais, comment cela se fait-il? dira le bonhomme.

— Cela ne vous regarde pas. Voyez maintenant ces trois lettres : Un E, qui se prononce E, un A, qui se prononce A, et un U, qui se prononce U. Mettez tout cela ensemble, et cet ensemble encore se prononcera O, comme le précédent.

— Comment ça? fera-t-il en se grattant la tête.

— Mystère ! répondez-vous. Voici encore plus extraordinaire : Vous ajoutez une lettre au bout de ces trois autres lettres, cette lettre se prononce X; eh bien, E-A-U-X se prononce encore O.

— Diable ! diable !

— De plus, si vous mettez ces cinq lettres l’une à côté de l’autre : H-A-U-T-S, cela se prononce encore O.

Ces deux lettres O- S se prononcent encore O, de la même façon.

Voilà pot, qui se prononce comme peau et comme Pau. Fant, qui se prononce comme faon, comme fend. Pain, se prononce comme pin, comme peint. ..

Ça n’en finirait plus.

Croyez-vous qu’ après une démonstration pareille, le bon paysan y comprendra quelque chose, ne vous jettera pas son livre à la tête, et n’ira pas tout bonnement sarcler ses légumes, sans se soucier davantage de ce que vous écrivez dans vos livres, qui pourraient élever sa pensée et débrouiller son ignorance?

Etonnez-vous donc maintenant de la façon dont écrivent les cuisinières, qui sont cependant des lettrées dans la grande famille des travailleurs français.

Etonnez-vous de l’ignorance profonde dans laquelle vivent en France ceux parmi lesquels les habiles seuls parviennent péniblement à ânonner un mauvais journal, tandis que si on leur en facilitait les moyens , ils pourraient lire et choisir et connaître ce qu’il y aurait de plus sage, de plus instructif et de mieux.

Le jour où un grand homme viendrait, qui substituerait vingt-quatre lettres de l’alphabet aux dix mille signes dont s’embarrasse le cerveau des quatre cent millions de Chinois industrieux qui vivent à l’Orient, les Chinois seraient les maîtres du monde.

Simplifions et réformons notre orthographe, et nous reprendrons de haut la place qui est à nous.

Page 1