‹ La comédie de notre tempsChapitre 16 sur 121 · DE L’OPPOSITION · texte numérisé non relu

DE L’OPPOSITION

e bon la Fon laine, qui avait beaucoup observé les chiens, les chats, les renards, et aussi les hommes, — en particulier ceux de notre pays, — écrivit un jour :

Et en effet, le jeune Français qui se résigne sans trop de difficultés à obéir,

Notre ennemi, c’est notre maître, Je vous le dis en bon français.

tant qu’il porte bourrelet, tablier blanc, lisières de toute sorte, et qui traite à peu près jusqu’alors papa et maman comme amis, bien qu’il sente ces lisières placées dans leur main, cesse aussitôt d’être le même à partir du moment où il franchit les murs du pensionnat ou du collège.

Il n’a pas plutôt endossé sa tunique de collégien, et n’a pas été plutôt réuni à d’autres collégiens comme lui, qu’il passe immédiatement dans f opposition .

A partir du moment où il est privé de dessert pour avoir causé en étude, mis à genoux dans la classe pour n’avoir pas fait sa page d’écriture, placé au piquet, ou contraint d’écrire un pensum pendant que les autres jouent à la bloquette, il devient irréconciliable.

Le maître, le pion, comme il l’appelle, devient son ennemi, et cela jusqu’à la fin de ses jours, et sous toutes les transformations qu’il lui plaira de prendre.

Le soir, on lui coupe des brosses dans son lit.

En hiver, on glisse adroitement des morceaux de glace, ou des boules de neige entre ses draps.

On lui tend des ficelles insidieuses en travers de sa marche , pour le faire tomber lors de ses poursuites nocturnes.

S’il tombe, on applaudit, etc., etc.

L’opposition se produit de toutes les manières, et sous toutes les formes.

Prenez çà et là et au hasard cent jeunes Français, à peu près aimables, dociles et bien élevés chez eux, réunissez -les quelque part : ils commenceront une heure après à casser les carreaux, et si l’on n’y prend garde, ils mettront le feu à la maison.

Prenez çà et là et au hasard cent jeunes Français d’un âge soi-disant raisonnable, et vivant à peu près raisonnablement chez eux, groupez-les ensemble quelque part — sans gendarmes : dès le jour même, ils sembleront perdre quelque peu de leur raison; le lendemain, ils commenceront à s’arracher les yeux; le surlendemain ils ébaucheront une révolution et démoliront la maison pour construire des barricades.

Il est vrai que certains élèves pensent tout différemment, aiment et apprécient la peine et le dévouement de leurs maîtres , écoutent avec réflexion ce qu’ils leur disent, et suivent avec intérêt ce qu’ils leur prescrivent; mais ceux-là, il faut le dire, sont en petit nombre, et parfois courent grand risque d’être appelés mouchards.

Plus tard, ce maître, ce pion se nomme gendarme, préfet, ministre, président de la république, empereur, ou roi : qu’importe?

Au lieu de couper des brosses clans son lit, ou de lui vider adroitement un pot à l’eau sur la tête, on l’entrave de toute façon, on lui jflace les plus gros et les plus épineux bâtons dans les jambes, on lui vide à la face, autant que possible, toutes les injures et les calomnies que l’on peut renfermer dans les carrés de papier.

Quelques-uns, parmi les anciens cancres du collège ou de la pension, vont jusqu’à le jeter à l’eau suivant l’occasion, élever contre lui des barricades, ou lui tirer des coups de fusil.

Noire ennemi, c’est notre maître,

Je vous le dis en bon français.

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