‹ La comédie de notre tempsChapitre 19 sur 121 · PLACE AUX JEUNES I · texte numérisé non relu

PLACE AUX JEUNES I

La liberté! Que n’a-t-on pas dit, que n’at-on pas écrit sur ce sujet? Tout le monde réclame à grands cris la liberté, et tout le monde a grand’ raison.

Seulement, il s’agit de s’entendre.

Ne pourrait-on établir la géographie de la liberté ad usum scholarani ou autres?

Demande. — Qu’est-ce que la liberté?

Réponse. — La liberté est votre propriété individuelle. Elle est bornée au nord par la liberté de celui qui habite au-dessus. Au sud, par celui qui est au-dessous. A l’est, par celui qui est à droite. A l’ouest, par celui qui est à gauche.

Demande. — En respectant vos quatre voisins, êtes-vous libre de faire exactement ce que vous voulez?

Réponse. — Oui, à condition que vous ne ferez rien qui puisse envahir ou troubler la liberté de vos voisins et des voisins de ces derniers ou de qui que ce soit dans les environs , ou ailleurs.

Demande. — En somme, la liberté ne serait donc qu’une espèce d’esclavage ?

Réponse. — Parfaitement; mais un esclavage volontaire et réciproque, et la réunion de tous ces esclavages constitue la liberté générale de tous; c’est à prendre ou à laisser.

Tout ça est très-bien. Mais jusqu’ici ce n’est guère de cette façon que beaucoup de gens comprennent la liberté.

Il y en a qui réclament la liberté de casser des omnibus, des kiosques,

LA LIBERTÉ AU COLLEGE ET AILLEURS

des fiacres, de briser les conduites de gaz et les boutiques de marchands de vin.

Mais il en est aussi qui réclament la liberté de garder leurs omnibus intacts ainsi que leurs fiacres, ou leurs boutiques.

Et la liberté des seconds n’est pas moins respectable que celle des premiers.

Il en est qui prennent la liberté de vider les poches du voisin ou de l’assommer.

Il en est qui revendiquent la liberté de conserver ce qu’elles contiennent, et désirent ne pas être assommés du tout. De là des discussions.

De là cette nécessité de priver d’une partie de leur liberté quelques vieillards ennemis de M. Rochefort, qui aimeraient certainement bien davantage rester au coin du feu dans leur robe de chambre , que de s’affubler de jupons noirs pour venir juger jusqu’à quel point la liberté des uns n’est pas gênée par celle des autres.

Il me semble qu’il faut se dépêcher de s’entendre.

Car il y a péril en la demeure, et la soif de la liberté fantaisiste gagne de proche en proche.

Les collèges et les lycées sont en ébullition.

On nous assure que les citoyens élèves de cinquième vont faire leur pronunciamento.

« La liberté ! disent-ils , il nous faut la liberté , vive la liberté ! Place aux jeunes !

« Comment ! la liberté ne serait réservée qu’aux taupins cubes j à ces vieux qui ont dépassé vingt et un ans! Ceux-là seraient citoyens, pourraient fumer des pipes, ne rien faire, aller au café, au jardin Bullier, tandis que nous, nous continuerions sans trêve ni relâche cette vie de paria qui consiste à user ses culottes sur de durs bancs de chêne, à gratter incessamment et inutilement du papier, à se noircir les doigts d’une encre nauséabonde, à lire des livres démodés, poncifs et écœurants, écrits dans un idiome inutile et vermoulu !

« Bonsoir. Ce qu'il nous faut à nous, c’est le plein air, la lumière et le soleil, le jeu sous l’ombrage vert des chênes, ou la joyeuse glissade sur la glace. Désormais, les citoyens élèves seront majeurs et libres d’eux-mêmes à onze ans.

« A bas l’orthographe, cette tyrannie! A bas les mathématiques, cet esclavage! A bas le grec, le latin! A bas les censeurs, les proviseurs, les pions A bas tout ! »

Voilà ce que disent les citoyens collégiens révolutionnaires radicaux.

11 y en a de moins avancés. Ceux-là disent simplement :

Marchons sagement dans une voie libérale. Nous avons supprimé le thème grec, c’est bien, sans doute. Mais les vers latins? Voyez-vous la nécessité de renfermer la pensée d’un libre collégien dans ce lit de Procuste que l’on appelle un hexamètre? Quelle tyrannie de lui donner l’entrave du dactyle et du spondée, le supplice de la césure et du rejet!

a Plus de vers latins ! On y arrivera, c’est écrit.

« Un de ces quatre malins, il faudra bien supprimer aussi le thème, ce martyre des intelligencss supérieures.

« Que dirons-nous de l’histoire, ce ramassis de contes, de fantaisies ou de faussetés? Arrière le fatras insipide et ridicule de la vieille Université : à nous l’imagination, à nous l’avenir! »

En attendant, comme transition, on nous communique ce projet de règlement, dû à un cinquième du plus haut mérite :

1° Il y aura vacances tous les quinze jours ;

2° On se lèvera à neuf heures ;

3° Les devoirs seront facultatifs ;

4° Les élèves auront tous les jours du poulet aux truffes, du homard et de la crème au chocolat. Le vin sera cacheté. Cliquot ou Moët au dessert.

Nota. Les pions seront nourris uniquement de haricots et d’épinards ; ils boiront de l’abondance;

5° Les élèves liront tout ce qui paraîtra de Ponson du Terrail, Féval ,

LA LIBERTÉ AU COLLÈGE ET AILLEURS

Feydeau et surtout Dumas fils. Ils seront abonnés au Figaro , au Rappel et à la Vie parisienne.

6° Les pions feront les pensums de MM. les élèves; ils auront soin de les écrire bien lisiblement; les plumes à quatre becs seront prohibées. Le dimanche, il leur sera permis de lire Vertot, Bouilly, et les œuvres de Lebatteux ;

7° En été , on ira au bain tous les jours ;

8° En hiver, on ne sera pas forcé de se laver les mains ;

9° On pourra fumer en étude ;

10° On pourra faire la cuisine dans son pupitre; il sera loisible à chaque élève d’y entretenir des rats ou des lézards, si tel est son goût.

11° Tous les soirs les élèves seront conduits à tel spectacle que voudra M. le proviseur — pourvu qu’il écarte l’Odéori, et qu’il n’abuse pas du Théâtre-Français ;

12° Les pions qui diraient des choses désagréables à MM. les élèves seront tenus de leur en faire des excuses.

Nous ne croyons pourtant pas que ce projet ait encore grande chance d’être mis en vigueur; mais il n’en est pas moins rempli d’intérêt.

11 y a bien dans chaque classe un petit nombre de réactionnaires, des bûcheurs, des piocheurs, des bêtes à concours, comme on les désigne généralement — protestation injurieuse et vaine contre la masse imposante qui s’honore du nom de cancres.

Ceux-là sont bien avec les pions, les maîtres, les professeurs. Il est bien à croire qu’ils sont quelque peu mouchards.

La Société des Cancres réunis compte maintenant de nombreux adhérents. Là est l’avenir, c’est la masse qui doit un jour dicter des lois. Les forts en thème, les piocheurs, constituent une aristocratie de mauvais aloi, minorité blessante qui sera certainement un jour mise à la raison.

Il est vrai que les parents protestent énergiquement, les correspondants aussi; pour les correspondants, leur procès est tout fait; car ils ne méritent pas plus d’égards que les gens de simple police. Les parents sont encore à ménager, malheureusement. Pauvres parents! tous des réactionnaires

encroûtés et des autoritaires endurcis, dont le temps seul amortira l’action M’arrivera-t-on pas un jour à secouer le joug pénible de l’obscurantisme et des vieux préjugés qui régnent encore sur cette caste?

Tels sont les propos qui ont cours, à ce qu’on nous assure.

Mais les collégiens révolutionnaires, s’ils constituent une armée véritable et nombreuse, sont encore une armée sans chef.

Les citoyens collégiens attendent leur Flourens !

Si la Société des Cancres réunis arrivait un jour au pouvoir, n’y aurait-il pas quelque chose d’étrange à redouter?

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