‹ La comédie de notre tempsChapitre 36 sur 121 · A SON AMI ARTHUR DUPONT A X · texte numérisé non relu

A SON AMI ARTHUR DUPONT A X

oici les vacances finies en province, les nôtres vont commencer à Paris , au moment où ces pauvres diables vont encore recommencer à potasser leurs auteurs et leur bachot, se lever à cinq heures un quart et se coucher à neuf heures. J’ai froid encore quand j’y pense.

Au bahut nous étions copins pour les billes depuis les temps les plus reculés; nous serons bien encore copins pour le reste après le bahut.

D’abord, je te dirai ça entre nous, j’ai eu recours à un vieux de la vieille parmi les étudiants; c’est un de chez nous, le fils de cette bonne mère Varin, qui était jadis préposée aux denrées coloniales (ceci est un euphémisme), et qui s’est retirée après avoir fait sa petite pelote.

Elle veut que son fils soit notaire, et M. Théophile, on ne l’appelle pas autrement ici, lui a déclaré qu’on ne pouvait dignement se préparer au notariat qu’en étudiant pendant sept à huit ans au moins à Paris.

Il en est à sa huitième année et à son second examen.

Mais je le crois assez fort pour se ménager encore quelque temps à Paris pour ses chères études, si j’ose m’exprimer ainsi en souvenir de cet excellent M 4 Thiers,

Ce Théophile est un homme fort. Je l’ai retrouvé à Bullier, où j’ai été tout d’abord faire mes dévotions.

OSCAR DURAND

En avons-nous assez entendu parler de ce jardin soi-disant d’Armide ! Je lui devais bien ma première visite. Théophile, qui est là en habitué, en maître et en professeur, a été ravi de me revoir.

— Mon petit, m’a-t-il dit, tu viens pour faire ton droit, c’est bien. D’abord, as-tu de la braise?

— De la braise ?

— Oui , de quoi faire chauffer la marmite , allumer le feu du poêle et les torches de l’amour, faire griller les côtelettes et flamber le punch de l’amitié?

— Je lui ai répondu en normand : Pour une poche où il y a beaucoup de braise, il n’y a pas de braise; mais pour une poche où il n’y a pas de braise, il y a de la braise.

— C’est bien, m’a dit Théophile, je vois ça; deux cent cinquante à trois cents francs par mois, il faut ça maintenant pour n’avoir pas d’affront.

Vous êtes deux, très-bien; je vous trouve deux chambres dans la rue

Saint-Jacques. Quarante francs par mois chacune, c’est donné. Chambres séparées, ça va sans dire. Il faut penser qu’on peut avoir des mystères dans l’existence.

Une pension à la porte, bien tenue — on change les serviettes tous les huit jours — quatre-vingts francs par mois ! c’est-à-dire que c’est un miracle de bon marché, au prix où est maintenant le filet de bœuf; il est vrai qu’on n’en mange pas.

C’est égal, je ne dirai pas qu’on est nourri comme chez Brébant, mais on a là à peu près ce qu’il faut et un œil ouvert pour un mois; on ne sait pas ce qui peut arriver.

Et tout ça n’empêche pas les extra au dehors.

Il y a une blanchisseuse en face avec deux petites brunes qui vont porter le linge. Il y en avait trois dernièrement, mais une d’elles, une blonde, celle-là, est restée en pension chez un client, et n’a renvoyé son panier à sa patronne qu’au bout de quinze jours.

Les deux autres ne tarderont guère sans doute à en faire autant.

On les remplacera.

Mettons vingt francs de blanchissage avec quarante francs de chambre, quatre-vingts francs de pension, ça fait cent quarante francs. Le tailleur, il faut tâcher de ne pas s’en occuper et lui faire expédier sa note au pays.

Le reste est pour les inscriptions , oh ! les inscriptions ! les extra et le sou de poche.

Il n’y a pas de quoi rouler des fiacres à l’heure , mais on peut bouîotter, et puis il y a toujours la ressoui’ce de la carotte.

O divin légume ! toi, base sacrée de la purée Crécy et des surprises bienfaisantes, sois béni! Tu m’as souvent aidé dans les passes difficiles de l’existence et tu as su me procurer de bien doux moments, légume protecteur! On te cultive avec plus d’amour, partant plus de succès , en hiver, saison des frimas , des bals masqués et des frichtis, alors que les autres légumes refusent énergiquement leur concours.

Je vous enseignerai la culture de la carotte et ses bienfaisants mystères.

Sans elle, ici, la vie serait pâle et décolorée.

O fortunatos nimium sua si iona norint Carotticolas !

OSCAR DURAND

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