‹ La comédie de notre tempsChapitre 37 sur 121 · IG · texte numérisé non relu

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Tu vois que ce bon Théophile a du lyrisme.

Tu penses que je l’ai de suite invité à dîner, un extra. Il m’a conduit chez un nommé Magny, rue Contrescarpe. Il y a du vin qui est réellement trèscher, un petit dîner soigné; j’en ai eu pour mes vingt francs.

C’est roide! mais, bah ! nous mettrons ça dans les frais généraux.

Nous avons été voir les chambres; c’est au troisième, sur la rue. Il faut pouvoir, m’a dit Théophile, voir qui vient et écouter s’il pleut.

Il y a un lit en acajou, pas bien large.

Ah hah ! comme disait jadis ce brave Nadaud, peut-être qu’il ne le dit plus maintenant :

Etroit pour un, large pour deux.

Table de nuit idem en acajou.

— Et une bergère, excusez ! l’administration foornit aussi des bergères!

Une espèce de bureau-table pour écrire, un secrétaire, une commode avec un pot à l’eau dessus , une glace sur laquelle il y a un tas de noms écrits.

Et avec quoi? avec un diamant.

Des diamants là? c’est drôle et ça fait rêver!.. Enfin c’est comme ça.

Un petit tapis vert en bas du lit. Sur la cheminée, deux flambeaux; au milieu , la place d’une pendule.

Au devant de cheminée, le moutard légendaire qui allonge la sauce du SÙSot.

Comme décoration au mur, des clous heureusement disposés pour accrocher des pipes.

Ajoute à cela des rideaux de perse à l’alcôve et à la fenêtre, et tu auras notre Louvre.

Les deux sont pareils.

Tu ne te figures pas comme tout ça est gai; il y a du soleil qui vient décrire un large rayon jusqu’au milieu de ma chambre, et en fait briller les carreaux proprement recouverts, et cela tout nouvellement je crois, d’un siccatif brillant qui me paraît être l’œuvre du célèbre Raphanel.

Dans ce rayon, j’ai vu danser joyeusement une myriade d’atomes qui me font l’effet de s’associer à notre joie.

La propriétaire de ces deux chambres est une grosse bonne femme , haute en couleur, au puissant corsage , plus meublé que ses chambres , et qui me rappelle la maman Vauquer, de Balzac, dans le père Goriot.

Cette bonne femme-là doit avoir une drôle d’histoire; elle a dû vendre de

tout et n’importe quoi jadis. Aussi, comme dit Théophile, c’est une bonne trompette de femme, qui sait les choses, et qui est bonne enfant et pas difficile tant qu’on lui donne son mois et qu’on n’a pas l’air de lui en remontrer.

Avec un verre de vin chaud de temps en temps et des égards , il parait qu’on en fait tout ce qu’on veut, comme propriétaire s’entend.

Nous sommes retournés à Bullier ce soir; ce bon Théophile est là comme

OSCAR DURAND

chez lui ; c’est épatant , parole d’honneur. Il m’a présenté à une petite blonde qui vous a un rude chien , je ne te dis que cela. A la pastourelle , elle vous décroche le chapeau de son vis-à-vis d’un coup de pied lancé si adroitement que c’est une merveille. Ceci n’est rien, et bien d’autres arriveront, peut-être avec moins de grâce , à un même résultat.

Mais ce qu’elle fait et qui est vraiment surprenant, c’est le solo de pastourelle-chassepot. La jambe gauche est redressée vigoureusement, et le bras gauche, ramené en avant comme celui d’une sentinelle au port d’armes, tient la jambe pressée contre le cœur, droite et ferme; le petit pied se dresse au-dessus de la tête, et la petite bottine à haut talon brille aux yeux ravis avec son gland coquet qui se balance frénétiquement.

On applaudit, on fait cercle; est-ce charmant? je ne sais, mais c’est étonnant.

Ah ! si ma tante voyait ça !

Jé te la présenterai à mon tour, pas ma tante, la petite blonde. Elle a deux ou trois amies, à peu près dans son genre , et qui sont les êtres les plus singuliers, les plus gentils et les plus cocasses que l’on puisse rêver.

On m’a dit que c’était la fille d’un ancien caissier décavé, ou plutôt qui avait décavé la caisse de son patron et avait filé on ne sait où.

Presque toutes les autres prétendent être filles de colonels ou tout au moins de majors. C’est fort bien composé, comme tu vois.

Si tu veux prendre des informations , tu seras libre , moi je m’en liens à ces simples informations.

Nous avons un petit café bien gentil où nous allons, tous les soirs dépourvus de Bullier, jouer aux dominos, causer littérature, politique, et boire des bocks ou des sodas avec ces dames. On rit tant dans ce caboulot chéri que la rate en est fatiguée.

Nous avons été aussi à Mabille, aux Champs-Elysées ; mais là, suivant l’expression de Théophile, c’est de la haute. Il y a tous les petits crevés des deux mondes qui viennent étudier les mœurs françaises. On leur en fait sur commande, des mœurs , et pour leur usage particulier.

C’est empoisonné de Russes, d’Anglais et d’Allemands en goguettes , qui viennent là pour regarder, s’instruire et être instruits.

Ils reçoivent des leçons qui leur coûtent cher.

Princes, ducs, comtes, vicomtes, barons de toute provenance, tournent en rond comme des totons autour de ces palmiers en zinc sous lesquels se promènent, dansent ou valsent une série de demoiselles, de celles qu’on appelle cocottes, mises très-chiquement, il faut le dire, avec des plumets, des panaches, des falbalas, des retroussis inattendus, des costumes d’opéracomique ou de féerie.

Quand, par hasard, ces dames daignent danser pour éblouir la galerie, elles ne sont jamais invitées naturellement par aucun des princes , ducs , ou même simples barons , qui marchent en rond et les yeux écarquillés , autour de l’enceinte de la danse et de l’orchestre.

Ce sont de petits jeunes gens très-élastiques et payés pour remuer les jambes en mesure et se décarcasser en public, qui leur servent de partenaires et de vis-à-vis. Ces jeunes gens, m’a-l-on dit, sont recrutés parmi les petits commis de magasin. Il y en a qui se sont fait une célébrité. La famille Clodoche était du nombre ; elle est restée célèbre.

Mais ça n’est pas pour nous; on y va de temps en temps du quartier latin, à ce qu’il paraît, pour revoir des anciennes qui ont passé l’eau, font maintenant leur poussière et ont de petites voitures qu’elles conduisent elles-mêmes au Bois, tandis qu’un groom vêtu de noir croise gravement ses bras derrière elles.

On va jaboler un peu avec ces dames , dont quelques-unes sont restées bonnes filles et ont encore des regards pour les amis qui les ont connues lorsqu’elles étaient blanchisseuses, — et on revient au quartier.

Tout ça n’est pas fait pour nous. Ab ! si Bullier ne recelait pas tant de coiffeurs et de garçons tailleurs , ce serait l’idéal !

Mais enfin il n’y a que Bullier.

OSCAR DURAND

Les Ecoles de droit et de médecine, je les ai regardées d’assez près pour les reconnaître au besoin, d’assez loin pour ne pas avoir la tentation d’y entrer.

Nous prendrons nos inscriptions à ton arrivée, et quand il le faudra nous piocherons notre examen trois semaines ou un mois avant le bon moment. Pas plus tôt, on pourrait oublier. Il faut être frais quand on arrive devant ces messieurs; et puis, si l’on est retoqué, on allonge toujours un peu la courroie. Vite, mon bon, je t’attends; le soir de ton arrivée nous dînons avec Théophile chez Magny, le soir à Bullier. Tâche donc que ce soit un dimanche, un lundi ou un jeudi.

A toi.

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