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LE DUEL ET LE POINT D’HONNEUR

Le duel, qui était un legs de l’ancienne chevalerie, a cessé d’être mis en honneur comme il l’était jadis , pour devenir un délit.

Un des adversaires les plus énergiques du duel fut certainement le célèbre procureur général Dupin, lequel ne brillait pas précisément par son courage.

On se rappelle comment en 1852, alors qu’il était président de la Chambre et que cette Chambre fut balayée , il s’abstint prudemment de faire même une ombre de protestation, et s’évanouit prestement comme un simple dénominateur.

Lorsqu’on lui en fit plus tard quelques reproches :

— Que voulez-vous, répondit-il, si j’avais eu seulement un soldat à ma disposition, je l’eusse fait, sans hésiter, tuer très-bravement à notre porte, mais je n’en avais pas !

Il est vrai qu’il eut quelque temps après assez de résolution pour demander et reprendre sa place à la Cour de cassation.

C’était au moins là ce qu’on appelait jadis le courage civil. On ne peut avoir tous les courages.

Sa causticité naturelle pouvait lui ménager des rancunes auxquelles il n’était sans doute pas fâché de pouvoir officiellement se soustraire.

Aussi ne négligea-t-il rien pour faire entrer la loi française dans la voie de la répression.

On a beaucoup écrit, beaucoup parlé contre le duel. On n’est pas arrivé néanmoins à déraciner cette vieille tradition de l’ honneur chevaleresque du temps passé.

Les nobles , jadis, et tout ce qui portail épée, étaient dressés à s’en servir. L’honneur militaire, être particulier, semblait être la garantie de l'honneur collectif.

Les manants, eux, vidaient leurs querelles à coups de poing, à coups de pied, ou devant le bailli de l’endroit.

Lorsque, par suite des modifications apportées au régime qui depuis longtemps dirigeait la France, il fut déclaré qu’il n’y avait plus ni chevaliers ni manants , et que la noblesse fut abolie, on fut conduit naturellement à insister sur les règlements et édits qui défendaient les combats singuliers , et comme on supprimait les princes ainsi que les privilèges, on fit des lois contre le duel.

C’était Richelieu, l’ennemi de la noblesse française, et dont la volonté était de l’abattre et de la réduire, qui avait jadis commencé le mouvement, on sait avec quelle sévérité inexorable.

Sous Louis XIV, Louis XV et Louis XVI , avec les guerres sans cesse renaissantes , et pendant lesquelles le sentiment de bravoure individuelle devait être encouragé plutôt que comprimé, on ferma les yeux sur les écarts de vanité, d’orgueil ou de susceptibilité qui mettaient souvent à la main l’arme que chacun portait à son côté.

La Révolution, qui supprimait les épées au côté, sauf pour les militaires, reprit donc l’œuvre de Richelieu , et avec quelques interruptions la continua et l’accentua de plus en plus jusqu’au temps où nous vivons.

Le duel jadis passait pour être le jugement de Dieu, et comme chacun de ceux qui maniaient l’épée avait été de bonne heure dressé à s’en servir, on pouvait penser qu’il existait tout d’abord entre les deux adversaires une certaine égalité de moyens d’action, à travers laquelle la justice de Dieu pouvait faire pencher sa balance et prononcer son verdict.

Depuis la suppression de l’épée au côté, l’égalité probable entre les adversaires a cessé d’exister. Les uns continuant à s’exercer, les autres ne connaissant l’épée que de nom, la justice de Dieu semblait difficile à rendre dans de

LE DUEL

pareilles conditions. M’est-ce point pour cela que l’on se prit à invoquer la justice des hommes?

On sait ce que de nos jours coûte cette justice.

Ceux qui persistent à vouloir demander, les armes à la main, pour certaines offenses, une réparation que les lois ne leur accordent pas, doivent tout d’abord compter avec leur bourse, grâce à la juridiction nouvellement en vigueur.

Le duel devient tout d’abord le privilège aristocratique de la fortune. Avant d’aller demander à un Monsieur raison d’une insulte qui vous frappe dans vos sentiments les plus délicats, il est indispensable de savoir s’il se trouve dans votre tiroir les trois mille francs d’amende que votre ressentiment doit vous coûter, sans compter les frais de justice, plus les autres menues dépenses, et le calcul raisonné du temps qui vous sera nécessaire pour purger les quelques mois de prison dont vous serez sans doute gratifié, si vous n’êtes pas tué préalablement, — ce qui pourrait bien être.

Si votre amende ou votre prison peuvent vous ruiner, abstenez-vous d’être chatouilleux ou même simplement sensible sur les questions de point d’honneur.

Les gens riches ont seuls maintenant le droit de montrer un peu de celte susceptibilité qui faisait autrefois de notre nation la nation la plus polie.

Il faut maintenant, grâce à M. Dupin , avoir du temps à perdre pour faire respecter soi ou les siens, et de l’argent pour payer les leçons données à 1 ’insulteur.

Sans compter que la question des témoins nécessaires pour enlever aux yeux du public le caractère douteux que pourrait avoir un duel sans contrôle, devient de plus en plus difficultueuse, grâce à l’amende et à la prison octroyées largement à Messieurs les témoins comme à Messieurs les combattants.

Payer de la prison pour un grief sérieux et qui vous est particulier, passe encore; mais payer de la même monnaie pour satisfaire au ressentiment juste ou non d’un camarade ou même d’un ami, c’est plus dur.

Aussi les témoins sont rares sur la place.

Et il faut être presque aussi riche pour voir donner que pour donner ou recevoir soi-même un coup d’épée dans la poitrine ou une balle dans le bras.

La race des témoins qui recherchaient l’occasion d’un duel pour voir plumer les canards , et se livrer à un copieux déjeuner après l’action, nous paraît à peu près disparue. Certes, il est souvent facile d’enrayer certaines affaires et de les convertir en gueuleton de réjouissance, mais il est prudent aussi de compter sur l’imprévu, qui peut fournir en fin de compte une lourde addition à solder, sous forme de prison et d’amende, et l’on y regarde.

Il y a encore la ressource de prendre le chemin de fer et d’aller s’escrimer en Belgique. Mais , outre que cela est coûteux et ne se trouve pas à la portée de toutes les bourses , on voit déjà poindre à la frontière le tricorne du gendarme belge qui commence à faire concurrence au tricorne du gendarme français , pour réprimer les écarts des étrangers venus en Belgique pour vider leurs querelles , moins hospitaliers pour ceux-là que pour Messieurs les caissiers qui s’y donnent rendez-vous après avoir vidé les caisses dont ils avaient la garde.

En dépit de toutes ces difficultés, de toutes ces entraves, en dépit des amendes et de la prison, l’on se bat encore de temps en temps. La tradition, enviée malgré tout, des rayonnements chevaleresques et aristocratiques n’a pas cessé d’exercer son action sur ceux-là mêmes qui ne sont ni aristocrates ni chevaliers, mais qui ne sont pas fâchés de paraître en avoir les façons.

Il est certaines offenses publiques ou privées auxquelles on ne saurait répondre autrement qu’en allant sur le terrain, et il est certaines gens, à l’épiderme plus sensible, que la crainte de la prison et du reste n’arrête pas dans leurs exigences.

LE DUEL

Celui qui a du temps et de l’argent à perdre , plus quelque courage personnel et une certaine habitude de l’outil , peut éprouver un malin plaisir à infliger à son malencontreux adversaire, moins bien doué sous tous les rapports, outre les chances mauvaises de la lutte, la certitude de quelques mois de prison et de quelques centaines de francs d’amende, lesquels seront pour lui ou une gêne ou une ruine.

On aura toujours gagné ceci à la nouvelle législation patronnée par M. Dupin, c’est d’avoir supprimé les duellistes de profession , qui, le chapeau sur l’oreille et le poing sur la hanche, étaient en quête d’un coup d’œil prolongé, d’un geste douteux, d’une parole quelque peu risquée, pour avoir l’occasion de trouver un nouvel adversaire à piquer dans leur collection, comme un naturaliste fait de chaque nouveau papillon qu’il rencontre.

Le duel avait donc jadis son excuse et sa raison d’être, alors que chacun savait manier l’épée qu’il tenait toujours pendue à son côté. Aussi toutes les questions d’honneur et de duel étaient-elles portées jadis devant le tribunal des maréchaux de France, qui, soit par eux-mêmes, soit par leur lieutenant, décidaient en dernier ressort sur toutes les questions d’honneur, et prononçaient le laissez aller, quand les motifs étaient honorables et suffisants.

Depuis que certains suivent avec ardeur les salles d’escrime et de tir, tandis que la plupart n’y mettent jamais les pieds, le duel a perdu par cela même le caractère d’égalité qu’il possédait précédemment quand il n’avait jamais lieu qu’entre gentilshommes et entre hommes exerçant la profession des armes.

A tout bien examiner, le Monsieur qui, possédant dix ans de salle, fait venir sur le terrain un autre Monsieur qui de sa vie n’a touché ni une épée ni un pistolet, et l’envoie ad patres, commet tout simplement, à l’abri d’une

opinion basée sur des traditions dévoyées, un bel et bon petit assassinat.

Le rôle des témoins devrait consister à handicaper les lutteurs comme on handicape les chevaux dans certaines courses , pour égaliser les chances autant que possible.

Dans ces courses , quand un cheval est reconnu comme plus fort ou plus agile qu’un autre, on lui donne une surcharge pour rétablir l’équilibre.

Dans un duel, que les épées soient égales de longueur, rien de mieux, lorsque l’adresse ou l’habitude sont égales, mais lorsque d’un côté il y a moitié moins d’habitude ou d’adresse, les témoins, pour préparer le rôle de la justice , devraient donner une arme de moitié plus longue ou de moitié plus facile à manier, à celui dont ils constateraient le degré d’infériorité.

Un médecin s’était trouvé par hasard en conflit avec un de ces personnages friands de la lame, comme on disait jadis, et ce dernier, s’étant prétendu profondément offensé, avait envoyé ses témoins.

Le docteur les reçut avec calme : Messieurs, dit-il, je ne connais les épées et les pistolets que de réputation, je ne sais donc en aucune façon m’en servir. Je ne peux proposer a mon adversaire un duel au scalpel que je connais et qu’il ne connaît pas.

11 s’agit de répartir équitablement les chances.

Un de nous deux est de trop sur cette terre 3 très-bien !

Voici deux pilules égales et pareilles; seulement, l’une contient de l’acide prussique, l’autre de la simple mie de pain.

Nous tirerons au sort.

Celui que le sort avantagera choisira celle des deux qu’il voudra , la seconde sera pour l’autre.

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A un signal donné par les témoins, nous avalerons chacun notre pilule; une minute après , l’un des deux sera mort.

Voici la forme de duel que j’accepte, et non d’autre.

Naturellement le duel du docteur ne fut pas accepté, malgré le soin apporté pour égaliser les chances.

On ne sait pas s’il fut fait des excuses.

LA MUSIQUE

Théophile Gautier s’est trompé lorsqu’un jour ou bien un soir de mauvaise humeur , après quelque concert douloureux, il lança cette phrase dédaigneuse au nez de la musique et des musiciens : « La musique est le plus cher de tous les bruits ! »

Le bruit de la poudre et du canon est autrement cher, et vaut beaucoup moins; mais Théophile Gautier n’aimait point ces prétentieux clapotements, ces grincements et ces gargouillements épileptiques auxquels on se livre trop de nos jours, sous prétexte de musique.

Il y a toute une population, dont l’effort eût pu être plus utile, qui passe sa vie à tourmenter les touches des pianos, à frotter les cordes des violons et violoncelles, à souffler dans le cuivre sonore, ou à se gargariser avec une foule de notes sans valeur.

Pourquoi? C’est que parmi cette population il est certains heureux, cer-

LA MUSIQUE

taines privilégiées, qui, par francs, roubles, thalers ou guinées, récoltent des honoraires gonflés comme de véritables listes civiles.

Au prix où sont les cavatines, une note de la Patti vaut cent écus ! et n’en a pas qui veut.

Le gosier de Faure entraîne, comme jadis celui de Rubini, des émoluments plus considérables que ceux de premier ministre, et il n’y a pas de révolution politique qui puisse lui arracher son portefeuille.

Heureux musiciens !

Il n’est pas jusqu’à ceux des couches inférieures qui ne trouvent leur compte dans les exercices musicaux. Au grand détriment du travail utile et producteur, un statisticien a calculé qu’il y avait en France environ quatre mille orgues de Barbarie sur lesquels, d’un effort vigoureux, quatre mille bras s’appliquent à moudre actuellement les motifs favoris à' Orphée aux enfers et de la Mère Angot... Quatre mille bras enlevés à l’agriculture, qui en manque presque autant que la Vénus de Milo.

Une force de mille chevaux ne produisant que du bruit... O statistique!

A Paris seulement, on compte une armée de cent cinquante mille pianos. Chaque maison en possède une escouade. Ce n’est pas pour rien que les Italiens affolés de musique ont donné aux étages le nom musical de piano: ils disent primo piano, secondo piano , et ainsi de suite jusqu’au comble. Ils sont encore cependant au-dessous de la réalité. Les pianos se sont multipliés outre mesure, et plus que leur programme lui-même ne le comporte; car il est des maisons à Paris où il y en a deux au moins à chaque étage, et cela jusqu’au cinquième au-dessus de l’entre-sol; il y en a même au rez-dechaussée, et jusque dans la loge du concierge.

D’où vient cet entraînement général qui signale tout particulièrement l’époque actuelle?

La musique est un art qui ne se définit pas, et devant lequel du moins se dérobent toutes les définitions : c’est à la fois l’art du précis et de l’indéterminé, l’art de la discipline, et celui de la fantaisie.

La musique est accessible à tous et se comprend de tous. Elle n’a pas besoin d’être écoutée pour enlever, réjouir ou émouvoir : il suffit qu’elle soit entendue. C’est une langue universelle qui dit à l’oreille de chacun ce que son âme pense; c’est une formule mélodique sur laquelle chacun attache le sens

et les paroles que réclame sa disposition de cœur, d’esprit et de passion.

Le chant terrible du Dies irœ jette fatalement dans l’esprit de l’auditeur un sentiment de terreur majestueuse et d’épouvante, indépendamment des paroles , que ne peuvent comprendre la plupart de ceux qui les écoutent ou bien même de ceux qui les chantent.

Ainsi les airs d 1 0rphée ou de la Belle Hélène , dépouillés de leur glose, font frémir les pieds des danseurs et enlèvent frénétiquement les danseuses.

Tandis que les chants de Lallali-Rouk vont faire vibrer doucement au fond du cœur les plus suaves rêveries d’amour.

Les paroles, n’en déplaise aux librettistes, gâtent le plus souvent une mélodie en précisant et durcissant les contours, en arrêtant brutalement la pensée qui flotte au gré de l’auditeur dans les rêves et les poésies de l’inconnu.

Elles n’existent pour ainsi dire qu’à l’état de sommaire, ou de table des chapitres musicaux.

Un exercice utile pour se pénétrer de cette vérité consiste à chanter lentement les paroles de la Marseillaise sur l’air de la Grâce de Dieu.

Au bout du premier couplet on est convaincu.

Et s’il était permis de comparer deux manifestations de l’esprit humain qui semblent se trouver aux pôles diamétralement opposés, on pourrait dire que dans une œuvre musicale, les paroles sont à la musique ce que l’arithmétique est à l’algèbre, ce qu’est le circonscrit à l’illimité.

De là sans doute auprès de notre public, ainsi qu’en Angleterre, en Russie, en Allemagne, le succès des opéras italiens, dont la langue, ignorée le plus souvent ou mal sue de l’auditeur, est encore une musique, et offre quelque chose de vague et d’indéterminé qui laisse le champ libre à l’imagination.

Aussi les rois de notre époque sont les ténors italiens; mais à un degré plus haut et plus merveilleux encore et plus incontesté, les reines acclamées de notre temps sont les cantatrices italiennes ou qui chantent en italien, ce qui revient au même.

Et c’est là une royauté sans orages, panachée d’applaudissements universels, enrichie de diamants et de bouquets, couronnée de triomphes sans cesse renaissants; royauté exempte de complots et de révolutions, et qui n’a d’autres ennemis à redouter que les courants d’air et les bronchites.

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Heureuses prime donne, qui n’ont en ce monde d’autres rivales possibles que les danseuses !

Cette explosion d’amour et d’enthousiasme pour la langue universelle qu’on nomme la musique date des temps modernes, et la mode de couvrir les cantatrices et les ténors de diamants, de fleurs et de billets de caisse, ne remonte pas à plus d’un siècle.

Jadis, on recevait avec plaisir le joyeux troubadour et le sentimental trouvère, et après les avoir fait chanter et les avoir admis au bas bout de la table, on glissait modestement quelques livres tournois dans leur maigre escarcelle.

Trouvères ou troubadours étaient une forme de poètes ou de chansonniers composant eux-mêmes les récits qu’ils chantaient, en s’accompagnant d’un instrument dont les cordes vibraient sous leurs doigts à l’ unisson de leur chant. Les femmes n’étaient point admises à tenir leur place dans ces petites fêtes de la musique naissante et de la poésie ; il est vrai de dire que depuis elles se sont bien vengées de cette réserve qui leur était jadis imposée.

Les pâtres ont commencé jadis par faire de la musique à l’aide de leur flûte à deux ou trois trous. On se faisait accompagner sur le chalumeau pendant qu’on chantait des vers.

Tu calamos inflarc leves, ego dicere versus.

Ainsi parlait le mélodieux Virgile.

Le dieu Pan prit soin lui-même de leur construire la flûte qui porte son nom.

L’histoire sainte rapporte que David dansait et chantait devant l’arche.

Les paysans de tous les pays, depuis un temps immémorial, dansent en rond en se tenant par la main et en chantant.

C’est là sans doute l’origine de la musique religieuse, que plus tard les moines fixèrent et régularisèrent définitivement à l’époque du moyen âge.

C’est de ce moment que datent le plain-chant et les notes conventionnelles de musique destinées à déterminer la succession et le rapport des sons arrêtés par l’habitude et la tradition.

On sait que le moine Guy d’Arezzo, pour donner aux notes musicales une

dénomination, prit dans le premier verset de l’hymne de saint Jean certaines syllabes ignorées alors, qui depuis ont fait quelque bruit sur cette terre :

UT queanl Iaxis RE sonar e fibris Mira gestorum FAmuli tuorum,

SOLve polluti LAbii reatum,

S ancte I oannes.

Ut, ré j mi, fa, sol, la, si.

C’est depuis une quarantaine d’années seulement qu’on s’est aperçu que Y ut est dur et rocailleux à prononcer. Une insurrection a éclaté dans le rang des musiciens. Après une vive résistance, Y ut a été chassé de son trône et remplacé par le do, nouvelle recrue qui ne figure à aucun titre dans l’hymne de saint Jean.

Cependant cette spoliation n’a pas été sans trouver des détracteurs, des opposants et des réactionnaires , et la tradition du bon vieux temps n’a pas perdu ses droits.

Malgré tout, on dira toujours Y ut de poitrine de Duprez et de Tamberlick.

La langue française réclamerait contre ceux qui diraient un do de poitrine.

Quoi qu’il en soit, les sept notes de Guy d’Arezzo ont fait un merveilleux chemin en ce monde , et grâce à une armée auxiliaire de clefs , de soupirs , de bémols, de bécarres, de croches, doubles croches, elles sont arrivées à une domination presque universelle.

Il est vrai de dire que, comme tous les pouvoirs de ce monde, leur pouvoir ébranlé une fois par la chute de Yut, la première d’entre elles, et qui marchait en tête, court encore en ce moment de plus graves dangers, si j’en crois notre savant ami, le spirituel Azevedo. Suivant lui, grâce à la méthode Chevé-Paris, les notes ont fait leur temps, le ré, le mi, le fa, le sol, comme le la, et jusqu’au si, sont destinées à accompagner Yut dans la retraite et dans l’exil. Ces notes seront utilement remplacées par des chiffres.

La musique doit devenir une science exacte.

Les mathématiques sont appelées à gouverner le monde.

LA MUSIQUE

La musique remplit aussi un rôle pratique et que Ton ne saurait dédaigner. Depuis longtemps elle a rendu d’ éclatants services.

L’habitude pour les petits marchands de se révéler au public par des cris ou des chants destinés à l’avertir de leur passage, de leur présence, et de la marchandise qu’ils lui offrent, se perd dans la nuit des temps.

Le moyen âge a conservé dans les vieux livres quelques traces de ces chants de Paris, parmi lesquels certains se sont conservés par tradition.

Belles bottes d’asperges! par exemple, se chantait au seizième siècle sur le même rhythme et avec les mêmes notes que les arrière-neveux de ces honorables commerçants ont continué d’employer pour célébrer cet insidieux légume.

Du reste, ce chant n’est pas dépourvu d’harmonie, et tout le monde sait que M. Halévy n’a pas dédaigné de l’employer pour début de son grand air à succès , Quand renaîtra la pâle aurore , qui commence exactement de la même façon.

Il faut le dire, cet emprunt à la musique véritablement populaire n’a pas le droit de nous surprendre. Le chant de la marchande de chiffons qui se promène depuis une trentaine d’années dans le faubourg Saint-Germain et le quartier des Ecoles est connu de tout le monde. Félicien David, qui l’écoutait chanter un jour, médit: «Mais, savez-vous, mon ami, que c’est charmant? Je vais retenir avec soin ce motif. Un grand air commencé dans ce mouvement et dans cette harmonie serait magnifique. »

Tous les chants, il est vrai, ne sont pas aussi harmonieux que celui de la marchande de chiffons. Mais comme quelques-uns parmi ces chants ou ces cris tendent à disparaître, que les petits marchands sont avalés par les gros, qui ne font plus de musique , sinon avec le tambour à la quatrième page des journaux, il nous a paru intéressant d’en fixer ainsi et la silhouette et le souvenir.

La Compagnie des Eaux de Paris, dont les tuyaux portent l’eau dans toutes les maisons jusqu’au sixième étage, a tué les porteurs d’eau et tari dans leur gosier ce chant mélancolique avec lequel ils interrogeaient les étages supérieurs des maisons.

II y a longtemps déjà que l’on ne crie plus : A la barque , à la barque ! Huîtres à l’écaille, huîtres à l’écaille! Quatre sous la douzaine !

La douzaine valant aujourd’hui un franc cinquante.

Trois de six blancs, les rouges et les blancs ! a disparu de la circulation à peu près en même temps que les huîtres à l’écaille.

Ainsi que le marchand de baguettes à habits qui chantait par toutes les rues sa prose significative :

Battez, battez, battez vos habits, vos canapés, vos femmes pour deux sous!

Cette prose fut considérée un joui; comme trop significative par les marchandes du marché Saint-Germain. En un tour de main les bonnes femmes, exaspérées du conseil donné à leurs maris, s’emparent des baguettes à habits de l’audacieux commerçant, et lui en appliquent sur le dos une telle volée, que depuis il eut bien garde de les offenser à nouveau , de crainte de justes représailles, et il modifia ainsi sa cantilène :

Battez, battez, battez vos habits, vos canapés, vos . , pour deux sous!

Parmi les gens que le dieu de la musique avait particulièrement enflammés, on comptait au premier rang le marchand de fontaines et le poseur de robinets.

Non content de son chant aigu : Voilà votre marchand de fontaines! Oh! le fontainier ! il y ajoutait encore un surcroît de musique qu’il tirait comme il pouvait d’un cornet à piston ou d’une trompette. Cela faisait tant de bruit que la police s’en émut.

On lui interdit de souffler dans le cuivre. Il trouva moyen de combiner une sorte de pipe en fer-blanc dont il trouvait encore moyen d’extirper des sons d’une acuité douloureuse.

La pipe musicale fut aussi interdite sur la voie publique. De désespoir il a maintenant recours à la sonnette , instrument inattaquable sans doute par suite de quelque inviolabilité parlementaire. Mais le chant, il l’a conservé, et depuis les persécutions subies, il a mis tout son orgueil à le ciier plus fort.

Peut-être le fontainier disparaîtra-t-il un de ces jours aussi , comme a disparu son émule en musique, le conducteur de diligence qui soufflait joyeusement dans son cor de chasse, à l’arrivée comme au départ.

Le piston de l’ancien conducteur a été remplacé par le sifflet de la locomotive.

Autre temps, autre musique.

COSTUMES ET VISAGES

Cavatine pour prima donna soprano.

A la crêm’ fromag’ à la crèm’

COSTUMES ET VISAGES

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