TRIO
Pour baryton , contralto et soprano aigu , avec accompagnement d’orgue.
DE L’HARMONIE
C’était pendant le siège. Une troupe de braves gens enthousiastes, émus , animés des plus patriotiques pensées, marchait en rangs inégaux sur le boulevard.
Que chantaient-ils? J’en ai perdu le souvenir, mais c’était certainement, ou bien la Marseillaise , ou bien Mourir four la patrie, ou bien Buvons à l’indépendance du monde.
L’intention était à coup sûr infiniment supérieure à l’exécution. Les voix se livraient à des mariages étranges. C’étaient des intonations bizarres, des détonations imprévues. La mesure était outragée sans crainte, la phrase commencée ici, finissait en même temps d’un autre côté, et le motif se perdait çà et là dans des arabesques et des cacophonies inattendues.
Félicien David, ce charmant et sympathique ^léridional qui, au rebours de tant d’autres, était venu grelotter comme nous au milieu de notre Paris si menacé, se promenait alors avec nous sur le boulevard.
— - Ces braves gens me font bien mal ! nous dit-il.
— Le fait est que pour l’oreille d’un maestro...
— Je fais bon marché de l’oreille du maestro, reprit David; mais n’y a-t- il point là quelque chose de plus que l’outrage fait à la musique? et j’y vois, hélas ! plus loin que le bout de mon oreille.
Savez-vous ce que c’est que la musique? c’est la discipline, c’est l’obéissance, c’est l’abnégation complète de la personnalité au point de vue de l’ensemble, et dans un but déterminé; sans tout cela, il n’y a ni effet, ni œuvre, ni harmonie.
Les braves gens que vous venez d’entendre sont parfaitement étrangers à
DE L’HARMONIE
toutes ces qualités , qui, si elles font l’harmonie, font aussi la force, la cohésion et le succès.
J’aime peu l’Allemagne et les Allemands, et je suis plein de restrictions pour certaine de leur musique.
Mais au moins ils en font, de la musique.
Dans le moindre village, on se réunit nécessairement, et chaque jour, pour étudier et chanter en chœur les lieds du pays ou du canton, les compositions des maîtres célèbres.
La mesure est fidèlement respectée. Le bâton du chef d’orchestre est obéi scrupuleusement, et chacun comprend qu’il faut infailliblement subordonner sa volonté et sa personnalité à la règle dont la musique écrite donne la formule, et dont le chef conduit le mouvement, si l’on veut atteindre un résultat satisfaisant.
Dès qu’il peut balbutier quelques sons, le gamin allemand discipline sa volonté à ces règles nécessaires, et comprend que de celte discipline résulte la satisfaction musicale dont il contracte chaque jour le sens et le goût.
Chez nous, en France, on chante comme vous entendez ces gens-là chanter. On chante faux, ou sans ensemble, ou sans mesure; dans les villages, on ignore ce que c’est que la musique, si ce n’est celle des verres et des bouteilles chez le marchand de vin.
Quand par circonstance les gens se mettent à chanter ensemble , c’est à qui criera le plus fort, fera le mieux valoir la vigueur de ses poumons, la note qu’il affectionne, ou le cri dans lequel il croit le mieux réussir.
Eh bien , ne pensez-vous pas que l’habitude prise par chacun dès l’enfance de subordonner sa pensée à celle d’un autre, au profit de l’ensemble et de l’œuvre générale, que l’usage de la discipline, de l’obéissance exacte et scrupuleuse, ne suivent pas les hommes dans le cours de leur vie, leur faisant comprendre que si ces qualités sont indispensables pour l’harmonie musicale, elles le sont au même titre pour l’harmonie sociale?
Les Allemands savent mieux se subordonner et obéir que nous, et de là, peut-être, découle en ce moment leur succès contre nous.
Que penseriez-vous d’un orchestre où le premier violon, méprisant le bâton du chef, se dirait : J’ai du talent, du brio, mon coup d’archet a des délicatesses et des fiertés que je ne consentirai jamais à laisser sous le boisseau; je vais faire là une variation brillante, ici un point d’orgue, — tant pis si le chef d’orchestre n’est pas satisfait. La mesure est à quatre temps, je vais la mettre à trois. La flûte se livrerait en même temps à des trémolos inattendus. Le cornet à piston éclaterait de son côté à sa fantaisie, et la grosse caisse s’abandonnerait sans ordre à des détonations qui la rappelleraient à l’attention du public dont elle ne veut point être oubliée.
Il est à croire que l’œuvre du compositeur, fût-il ou Mozart, ou Gounod, ou Auber, perdrait quelque chose à ce mode d’exécution.
— Attention! demi-tour.. . à droite! Et le soldat se dirait : — Non, je préfère demi-tour à gauche. Portez... armes ! — Non, j’aime infiniment mieux l’arme au pied.
Le colonel dirait : Marche en avant ! et, des capitaines à la suite, l’un ferait marche en arrière, l’autre marche à droite, l’autre marche à gauche, et ainsi de suite. Chacun donnerait ainsi la mesure de son initiative personnelle et de sa liberté d’appréciation.
A nous de conclure.
Croyez-le, mes amis, l’éducation musicale me parait être la première des éducations à donner et celle dont peuvent facilement découler toutes les autres. »
Apprendre aux jeunes Français à subordonner leur volonté, leurs désirs,
DE L’HARMONIE
leurs aptitudes à une pensée générale, et dans un intérêt commun, n’est pas chose inutile.
Il y a là une pensée à la fois artistique, républicaine et humanitaire; d’ailleurs, quand on chante on ne parle pas politique, et la politique, jusqu’alors en France, n’est-elle point le contraire de la musique, c’est-à-dire l’art de no point s’entendre ?
LES LETTRES
Il est un genre de commerce et d’affaires qui paraît le plus commode, le plus facile à exercer, et dont la première mise de fonds est insignifiante.
Avec une main de papier de cinquante centimes , un paquet de plumes de quinze centimes et dix centimes d’encre, le premier venu est libre de composer un livre qui lui rapportera l’argent, la considération, les honneurs, peut-être même la gloire.
L’épicier qui fait fortune en vendant du poivre où il glisse une partie de cendre, du sucre en poudre additionné de gypse, du sirop fait avec du glucose, du vin fait avec n’importe quoi, est cependant obligé d’acheter les éléments primitifs de son poivre, de son sucre ou de son vin.
Son industrie fait le reste.
L’homme de lettres, lui, n’a pas de dépenses premières à supporter. Il lui suffit de choisir adroitement parmi les mille et mille combinaisons renfermées dans sa bouteille à l’encre, qui ne coûte presque rien, une des innombrables dispositions de lettres et de mots qui s’y trouvent en germe , et dont le dégagement est de nature à lui donner honneur et profit. Rien de plus simple;
LES LETTRES
Aussi la profession d’homme de lettres est-elle des plus encombrées. Un bachelier, fraîchement sorti du college, après avoir, pendant dix ans, gratté du papier et tiré tant bien que mal des séries de mots du fond de la bouteille à l’encre, n’est pas immédiatement propre à d’autre besogne.
S’il veut faire autre chose que transmettre à la génération d’écoliers qui le suit le peu qu’il a pu retenir en écoulant tant bien que mal la génération de maîtres qui l’a précédé, il lui faut tout apprendre à nouveau. En se constituant homme de lettres, il ne fait que continuer.
Celui qui veut exercer la profession de savant ne sait qu’une chose : c’est qu’il ne sait rien en sortant des usines universitaires. Celui qui veut être officier, avocat, médecin, doit passer par toutes les écoles. Le commerçant doit faire son éducation; l’industriel, comprendre son industrie; le banquier, sa banque. L’homme de lettres, lui, ne croit avoir à faire qu’à tracer sur le papier une série de lettres qu’il sait former assez convenablement grâce à son premier apprentissage.
Tel est le secret de bien des existences vouées à la plume.
Gilbert avalant sa clef dans un accès de désespoir, les poètes Escousse, Hégésippe Moreau, mourant de privations et de misère sur d’épouvantables grabats , sont des exemples cruels que des pères de famille prudents se plaisaient à donner aux jeunes gens qui, trompés par les études trop littéraires, x’êvent, comme on disait jadis, d’être à jamais les fidèles amants des Muses. D’autres exemples plus alléchants se sont présentés depuis aux yeux de ceux dont s’est emparé le prurit de la littérature.
Les millions conquis par Victor Hugo à la pointe de sa plume, les sommes fabuleuses gagnées par les deux Alexandre Dumas,
La fortune d’Eugène Sue, celles de George Sand, d’Edmond About, de Paul Féval et même de Ponson du Terrail, ont écarquillé les yeux des rhétoriciens en quête d’une position sociale.
Le développement des journaux et des théâtres a changé les conditions fâcheuses qui semblaient fatalement s’imposer aux poètes et aux prosateurs.
îl est à croire que Molière et Corneille, qui moururent pauvres, eussent fait une jolie fortune s’ils eussent vécu de nos jours.
M. Augier, avec le Fils de Giboyer, M. Scribe avec le Coiffeur et le Perruquier , M. Labiche avec le Chapeau de paille d' Italie, Hector Crémieux avec la Jolie Parfumeuse , ont plus gagné d’argent que Corneille avec le Cid, et Molière avec les Femmes savantes ou le Misanthrope.
La Belle Hélène, de Meilhac et Halévy, a produit cent fois plus que la Phèdre de Racine, et Rabagas a plus mis dans la bourse de Victorien Sardou que le Mariage de Figaro dans celle de Beaumarchais.
Un feuilleton convenablement bien agencé avec les suspensions d’intérêt ménagées avec prudence, et les coupures intelligemment faites au moment précis où la curiosité s’exaspère, donne maintenant plus de bénéfices que n’en donna le Père Goriot à Balzac, ou Paul et Virginie à Bernardin de Saint- Pierre, ou Manon Lescaut à l’abbé Prévost.
Un pareil feuilleton n’a besoin ni d’être bien conçu, ni d’être bien écrit; il suffit qu’il contienne quelques crimes bien noirs , des méfaits invraisemblables , des boîtes à surprise inattendues et des péripéties étranges , ou des amours bizarres, et surtout que la phrase sacramentelle : La suite au prochain numéro, soit placée utilement et suivant toutes les règles de l’art.
Aussi que de bacheliers s’escriment à tracer sur le papier des romans ruisselants d’effroi, et des opérettes débordant d 'inouïsme!
Aussi que de manuscrits se pressent aux portes des directeurs de journaux et de théâtres !
Il a fallu préposer aux abords de tous les théâtres et des journaux en vogue
LES LETTRES
des hommes chargés de détourner ces bandes d’auteurs, bacheliers frais émoulus, victimes des éludes universitaires, ou de plumitifs entêtés et vieillis qui veulent placer à tout prix l’œuvre de leurs veilles.
Malgré tous les efforts des gardiens, quelques-uns, déjouant toutes les précautions , franchissent les lignes de circonvallation et parviennent près du directeur, qui, tout en soupirant, est obligé de les subir.
C’est alors qu’il faut trouver des formules polies, une phraséologie au lait d’amandes pour tourner les difficultés, excuser les refus, et ménager autant qu’il est possible les épidermes surexcités par la vanité et aussi par l’espoir.
Le bureau des directeurs de théâtres en vogue est journellement assiégé par les porteurs de drames, de vaudevilles ou d’opérettes dont ils sollicitent la lecture et l’admission.
Si le porteur du manuscrit n’est pas en même temps porteur d’un nom éprouvé, le premier soin du directeur est de laisser le manuscrit convenablement roulé dans son enveloppe pour le rendre quelque temps après à l’auteur sans en avoir lu la moindre ligne.
— J’ai lu votre manuscrit, répond-il invariablement au délinquant; cela est fort bien écrit, la situation ne manque pas d’intérêt; en somme, l’œuvre est satisfaisante, mais ne rentre pas du tout, pour le moment, dans le genre que nous désirons produire sur notre théâtre. Je vous engage vivement à porter votre manuscrit au théâtre à côté; nul doute que cela ne lui convienne.
Et l’auteur se retire en emportant, sans trop de mauvaise grâce, avec ces bonnes paroles, et sa déception et son manuscrit.
Un de ces auteurs continuait, avec persistance, à apporter tous les mois un nouveau manuscrit à certain directeur.
Au bout de quelque temps il s’aperçut que le manuscrit n’était jamais déroulé, et que l’enveloppe ainsi que la faveur dont il était attaché restaient complètement immaculées.
Cependant il ne se lassait point.
Un certain jour, le directeur lui remit son dernier rouleau en lui répétant imperturbablement les mêmes obligeantes paroles.
— Il y a progrès dans cette nouvelle œuvre, lui dit-il avec un gracieux sourire, mais cela ne peut encore nous convenir.
— Vous l’avez lu?
— Certainement, je dirai même avec plaisir.
— Peut-être l’aimerez-vous mieux à l’ail! lui dit doucement l’auteur.
Et faisant sauter la faveur et l’enveloppe, il développa un magnifique saucisson de Lyon, qu’il avait déposé quinze jours avant sous cet abri protecteur.
Il partit et ne revint plus.
Le directeur y gagna toujours ceci de ne plus revoir tous les mois son infatigable producteur.