LES JOURNAUX
A notre époque on ne lit plus; aussi ne fait-on plus de livres.
Si parfois il s’en édite, sauf de rares exceptions, ce sont des livres qui , pour la plupart , ont pris leur grade au rez-de-chaussée des journaux, sous forme de feuilleton, et que l’on imprime dans un format commode et portatif, à l’intention de ceux à qui le chemin de fer accorde des loisirs.
La maison Hachette, avec sa Bibliothèque des chemins de fer, a conquis la place logique réservée de notre temps à la librairie.
Le caractère particulier à ce temps, qui n’en a guère , consiste dans la production incessante et multipliée de la pensée écrite. Production éphémère s’il en fut jamais, en rapport avec l’attention que chacun peut lui donner et conquérir sur ses occupations journalières.
Aussi les journaux quotidiens se sont répandus sur notre sol fertile avec une facilité et une promiscuité merveilleuses. On prend un journal, on le lit, on le parcourt rapidement pour y trouver un aliment à sa passion du jour, un avertissement, un renseignement utile, un texte à conversation ou à politique, une distraction d’un moment.
Le journal, une fois parcouru, est livré en jouet, comme dit le poëte, aux vents insoucieux et rapides.
Et cependant que d’esprit, d’intelligence, de verve et de talent dépensés chaque jour, et presque en pure perte, sur ces feuilles volantes!
Que de livres littéraires, utiles, sensés , ou passionnés, ou brûlants, sont déposés par insaisissables fragments sur ces carrés de papier fugitifs !
Combien d’hommes de haut mérite n’ont pas eu le loisir de condenser leur esprit et leur pensée sous la forme pratique qui permet de léguer à l’avenir à la fois un nom et une œuvre !
Hélas ! le journal, s’il fait vivre les écrivains de nos jours, les fait vivre à la condition de les tuer en les épuisant, et, nouveau vampire, en les suçant jour par jour jusqu’aux moelles.
Notre maître et ami Balzac, un des derniers qui, de nos jours, ait fait de véritables livres, n’aimait pas la presse, dont il avait été plusieurs fois la victime, on ne sait pourquoi.
Et il avait formulé sa pensée par cet axiome :
Si la presse ri existait pas , il ne faudrait pas l’inventer.
Et malgré cela, il lui rendait quelquefois justice.
Il déplorait les excès et les surexcitations auxquels entraîne fatalement une production incessante, journalière, où la passion du lendemain s’exaspère fiévreusement par la passion de la veille et les antagonismes du jour.
« Cet HoaXj disait-il après quelques citations , se continue chaque jour « depuis nombre d’années, avec autant de verve que d’effronterie.
« Il n’épargne ni l’âge, ni le sexe, ni les royautés, ni les républiques, ni « les femmes, ni les œuvres de talent, ni les hommes de génie ! Il amoindrit le pouvoir, les conspirations , les actes les plus graves ; il ébrécherait le « granit, il entame le diamant.
« La Satire Ménippée serait pâle auprès du livre qu’un homme d’esprit