SCÈNE VIII
M. .OSCAR, M. PERRICHON, M. BASSECOURT.
M. Oscar. : — Maintenant, monsieur Perrichon , veuillez mettre sur voire calepin le nom de M. Rozier (Dominique). C’est un joli nom d’abord, et puis ensuite regardez les trois tableaux 1609, 1610 et 1611. Des fleurs, naturellement, ce qui n’a rien d’étonnant, mais de la couleur, de la fraîcheur et de l’éclat. Ce Rozier n’est pas connu; cultivez-le tout doucement, ramassez quelques-uns de ses bouquets,, mettez-les dans un coin à l’ombre, et, dans quelques années i vous verrez ce que cela sera devenu.
Pointez encore celui-ci, qui est de la même famille, M. Rergeret ; fruits encore un peu verts, gibier frais. Quand les uns seront un peu mûrs et que le temps aura faisandé les autres, vous gagnerez sérieusement dessus, c’est moi qui vous le dis. 11 n’y a pas bien longtemps que M. Vallon, qui maintenant est un gros bonnet dans ce genre, était obligé de rétamer plusieurs fois ses chaudrons avant de les vendre, et que ses poissons, qu’il place merveilleusement, maintenant, à toutes les sauces et à tous les prix, se desséchaient ou pourrissaient dans son atelier. C’est lui qui a eu l’honneur le premier de vendre les huîtres à raison de 3,000 francs la douzaine.
M. Perrichon. - — C’est superbe! Décidément, les crustacés et les poissons sont une marchandise de premier ordre. Aussi, tenez, je vois là au n° 816 un petit tableau de M. Firmin Girard intitulé la Pêche. Les poissons ne sont pas gros, mais cela me paraît très-bien, et j’achèterais bien volontiers ce petit tableau-là, quoiqu’il y ait avec les poissons trois personnages, très-jolis, du reste, mais qui détournent un peu l’attention du poisson.
M. Oscar. — Faites toujours, cher Monsieur; mais je vous avertis que cela doit commencer à être un peu cher sur le marché. En regardant le tableau à côté, 815, intitulé les Fiancés , vous comprenez que ce garçon-là doit commencer à trouver sur place quelques grosses commandes. C’est à la fois vigoureux et fin, d’un dessin adroit et d’une jolie couleur. C’est solidement empâté.
M. Bassecourt. — Je croyais que vous disiez emplâtré; dans ce cas je vous crois un peu dans votre tort !
M. Perrichon. — Silence, Monsieur Bassecourt. Ce qui est emplâtre, ce me semble, ce sont les têtes de M. Ribot; mais quel talent néanmoins!
M. Bassecourt. — Oui, quel talent!... seulement le noir gagne tous les ans; voyez cette pauvre jeune fille, au n° 1555.
Quel sujet attristant! Une maladie terrible l’attaque, de même que toutes les autres figures du même peintre.
C’est le charbon. Le mal fait des progrès visibles à toutes les Expositions. C’est encore magnifique, cette année, ce qui reste. Car on voit encore une partie de la joue, et le bout du nez en plâtre coloré d’un merveilleux ton nacré.
Dépêchez-Vous d? acheter une de ses toiles cette année; l’année prochaine, le charbon impitoyable aura peut-être envahi le reste. Sur cette toile en deuil il pourrait bien n’y avoir plus rien que du noir.
M. Berrichon. — Éh bien , coûte que coûte, jé veux avoir un Ribot. Il n’y a pas de galerie convenable sans Ribot.
Il n’est que temps bien juste; j’aurai mon Ribot.
M. Oscar. — Pendant que vous y êtes, il me semble que vous ferez trèsbien de fairè quelques démarches pour vous payer un tableau de Lix. Regardez un peu son tableau numéro 1220, la Leçon de musique : c’est largement fait, bien dessiné, d’une couleur solide. Ah ! je ne réponds pas que vous puissiez revoir celui-là, car ce sujet est patriotique, et sa place est toute trouvée.
M. Bassecourt. - — Et puis c’est un peu grand, et vous savez les préventions de notre ami contre les tableaux que l’on ne peut mettre sous le Bras.
M. Oscar. — Ah bien! qu’à cela ne tienne; c’est un garçon qui ne sera point embarrassé pour si peu, car lui est encore de ceux qui, à la façon de G. Doré, Neuville, Edmond Morin, Beyle, Worms et consorts, savent chaque jour, dans les publications à dessins , trouver et rendre les scènes vivantes, mouvementées, ou gracieuses, ou terribles, dont s’occupe le public.
C’est encore un élève de ce fameux atelier Drolling, le premier de notre époque, à mon humble avis. Voyons, Monsieur Perrichon, avez-vous jamais fait bien attention à l’atelier Drolling ?
M. Perrichon. — Je dois avouer qu’il ne m’est pas excessivement connu; je sais seulement qu’il y a au Louvre, sous ce nom, une petite cuisine charmante, avec une fenêtre dans le fond, bien lumineuse, des casseroles merveilleuses, avec une petite cuisinière assise et un chat qui joue avec un peloton de fil; c’est admirablement fait. Vous voyez que je connais mes auteurs.
M. Bassecourt. — Seulement, vous n’y êtes pas, mon ami, et si le dernier
AU SALON DE PEINTURE
des élèves du vrai Drolling vous entendait, vous n’auriez qu’à bien faire attention à vos yeux.
M. Oscar. — En effet, cher monsieur Perrichon, ce Drolling de la cuisine était le père de l’autre, du vrai Drolling , celui qui a fait les peintures de Notre-Dame de Lorelte, de Sainl-Sulpice, et l’ Orphée aux enfers (rien d’Offenbach), un bon tableau qui était au Luxembourg et qui doit maintenant être au Louvre.
Mais ce n’est pas pour ses tableaux principalement que Drolling le fils, celui qu’on appelait familièrement le père Drolling, pour le distinguer de celui qui était véritablement son père, se recommande tout particulièrement à l’attention des amateurs en peinture, c’est pour la quantité et la qualité d’élèves qu’il a su couver et guider dans tous les coins et recoins de l’art.
M. Perrichon. — Je n’aurais jamais cru cela, car enfin il y avait, si j’ai bonne mémoire, Y Atelier Ingres, Y Atelier Delacroix , Y Atelier Delaroche, Y Atelier Cpignet, Y Atelier Picot.
M. Oscar. — Eh bien, feuilletez le livret, non-seulement celui de cette année, mais encore celui des années précédentes. Vous y verrez les élèves de M. Ingres au nombre de trois ou quatre tout au plus.
M. Bassecourt. — Et encore le plus fort de tous, M. Hippolyte Flandrin, est mort.
M. Oscar. — Delacroix n’a pas laissé un élève, et je ne vois dans le livret de cette année que M. Anatole de Beaulieu qui ait vraiment fait une belle chose, le torse et les jambes de sa femme adultère, au numéro 100.
L’Atelier Delaroche a produit nombre d’élèves, mais qui font tous de la même façon, imitant de toutes leurs forces le maitre d’abord, et le plus fort élève, M. Gérôme, ensuite.
A Y Atelier Coi g net, chacun s’essayait dans la même fabrication à la suite du professeur. Les tons dits la sauce Coignet étaient familiers à tous les élèves, et ne sont x'eprésenlés d’une manière remarquable actuellement que par M. Bonnat et M. Laurens.
L ’ Atelier Picot a produit toute une série d’hommes très-habiles faisant tous de la même façon, série qui commence à M. Cabanel, passe par M. Bouguereau, Perrault, Got, etc., etc» Tous ces messieurs, gens de grand talent du reste, ont Pair de porter un uniforme, et de faire l’exercice avec la même machine à modeler.
Quant à Y Atelier Drolling, de qui fait sa supériorité et surtout sa particularité, c’est qu’il présente comme un assortiment des plus complets et dans des genres et avec des procédés qui n’ont , de près ni de loin , aucun rapport.
Voulez-vous delà grande peinture, de la couleur et du dessin, des qualités d’artiste de premier ordre? vous trouvez de suite Paul Baudry, un des maîtres de ce temps. Voulez-vous dans un tout autre genre un homme sachant faire de la peinture villageoise, saine, robuste, agréable sans mièvrerie, brillante sans tapage? vous rencontrez Jules Breton. Dans un genre tout différent, vous plaît-il de faire avancer devant vos yeux le peintre des jolies femmes, le peintre des salons, des grâces amoureuses et légères ; un maître aimable s’il en fut, et bien personnel aussi? vous avez Chaplin. Si, d’autre côté, vous avez besoin d’un décorateur, homme de style et de goût , sachant à la fois dessiner et peindre, l'homme connaissant le mieux en ce moment cet art si éminemment français, vous rencontrez Galland. Dans une autre manière, et pour la décoration aussi, voici Voillemot.
Il vous faut un peintre qui fasse vibrer votre fibre alsacienne. Demandez, faites-vous servir, vous avez Marchai , vous avez Henner et Jundt , et Ulmann et Lix.
M. Bassecourt. — Le fait est, mon petit, que vous avez l’air de faire un cours. Ça commence à ne pas devenir drôle.
Irma. — Ce M. Bassecourt est-il assez insupportable! Ne l’écoutez pas, monsieur Oscar.
M. Oscar. — Je continue. Supposez que vous aimez l’Orient, voici M. Mouchot qui vous fait du soleil, et des Turcs, et des Egyptiens, et des Vénitiens, comme s’il n’était pas né aux Batignolles.
Vous faut-il des gens qui aient pieusement conservé les traditions et les pratiques de l’école? on vous sert Maillot, Richomme, Çhazql, Titubai, Muraton, et puis encore Ulmann , dont l’exposition fut si remarquée il y a deux ans, en même temps que celle de Détaillé. N’oublions pas Brillouin pour les petits tableaux fins , précieux et faciles à emporter.
Aimez-vous les petites femmes peintes avec précision, les ameublements merveilleux et les détails ciselés avec la patience du bénédictin? on fait avancer Saint in et l/iger. Des paysagistes? voilà MM. de Curzon, pour le style, Lamhinet, Thiollet et Servin, pour le naturalisme. Des animaliers? voici Cathclineau et Decaen.
Je continuerais encore comme cela pendant une demi-heure ; et notez que tous ces gens-là diffèrent tous, et qu’il n’y a pas entre eux le moindre rapport.
M. Bassecourt. - — Dites tout de suite alors que l’école Drolling n’est pas une école, c’est tout simplement une collection.
M. Oscar. — Oui, mais il fallait la faire. Le père Drolling, me dit-on, ne s’y prenait pas comme les autres professeurs qui vous crient sur tous les tons :
AU SALON DE PEINTURE
Faites comme moi. Il vous regardait faire, vous conviait à étudier le modèle, et prenait la peine de vous avertir quand un bras se cassait, ou qu’une jambe n’élait pas à sa place, ou que les proportions ne répondaient pas à l’appel. Voyez la nature, disait-il, faites ce que vous voyez, et allez regarder les anciens maîtres, rien que pour vous rincer les yeux. A chacun il laissait ainsi les tendances de sa nature et les aspirations de son caractère, il lui permettait de suivre sa voie et se contentait de la débarrasser. Voilà comment il a fait la collection que je viens de vous montrer.
M. Perrichon. — Mais c’est très-fort ce qu’il a fait là; et quand on pense que si j’avais su ces choses-là il y a une vingtaine d’années seulement, j’aurais pu facilement acheter à tous ces gaillards-là, dont vous venez de me donner les noms si connus maintenant, tout ce que j’aurais voulu à cent ou deux cents francs la pièce. Quelle opération ! ! ! Vous m’avez dit ça trop tard.
C’est égal, au bout du compte, j’aimerais encore mieux avoir une demidouzaine de toiles à' Ingres et de Delacroix qu’une douzaine de Drolling.
M. Oscar. — Et vous auriez bien raison, car vous les revendriez évidemment plus cher. Mais s’il vous fallait choisir une demi-douzaine d’élèves d’Ingres et de Delacroix contre une douzaine d’élèves de Drolling, vous seriez parfaitement volé et vous perdriez cinquante pour cent dans votre marché.
M. Perrichon. — C’est bien possible; mais comment ça peut-il se faire?
M. Oscar. — Rien de plus simple. M. Ingres ne voyait et n’acceptait que M. Ingres. Un jour, si j’ai bonne mémoire, un de ses élèves ayant poussé l’inconvenance jusqu’à copier, au Louvre, une toile de M. Rubens, ennemi personnel du patron, l’élève fut mis immédiatement à la porte. Il pria, supplia tant, qu’il lui fut pardonné finalement, mais à la condition que la malencontreuse copie serait brûlée à l’atelier en présence de tous les élèves réunis, et cela à titre d’exemple.
Vous concevez que, depuis ce temps-là, cet élève, qui avait certainement des aspirations à la couleur, sous le régime de cette terreur, a dû se montrer de plus en plus gris, comme un Polonais. Il en a été de même de tous les autres, dont quelques-uns grisonnent encore péniblement çà et là.
A l’atelier Delacroix, c’était tout le contraire; celui qui se serait permis de copier une main ou un pied de Raphaël eût été blackboulé, comme faisant une injure aux pieds et aux mains du maître. Il fallait fourrer à toute force du vert Véronèse dans les demi-teintes et du vermillon dans les ombres. Celui qui aurait eu l’audace de fignoler un contour eût été honteusement repoussé comme un traître et un réactionnaire.
Rien peu de tempéraments ont pu être assez robustes pour résister au
régime débilitant du gris Ingres à la guimauve, ou bien au régime trop échauffant de l’absinthe vert Véronèse, du rouge Van Dyck et du vermillon, seuls autorisés par le docteur Delacroix , tandis que les estomacs se faisaient facilement au régime varié et éclectique toléré par M. Drolling, et à un degré moins complaisant par M. Picot et Delaroche ou Coignet.
M. Perrichon. — Ça n’empêche pas que c’est très-drôle que les grands artistes, dont le nom a eu le plus d’éclat et dont les œuvres sont le plus recherchées de nos jours, sont justement ceux qui ne valent rien, et que ceux-là qui, de l’avis général, sont des maîtres, n’aient pas ce qu’il faut pour former des élèves.
M. Bassecourt. — Dites donc tout de suite qu’ils sontjnimitables, qu’on n’est grand artiste que parce qu’on est exceptionnel, et que l’exception ne se professe pas comme la grammaire ou les mathématiques; et maintenant en voilà assez.
Madame Perrichon. — Oui, car tout ce que nous dirons n’y fera rien du tout, il vaut mieux regarder les tableaux.
Irma. — Certainement. Cependant je dois dire que M. Oscar...
M. Berrichon. — Mon enfant, ce jeune homme a du bon, il semble connaître les affaires et pourrait être fort utile. Je l’invilerai à dîner.
En attendant, si nous allions déjeuner...
A L’ATELIER