‹ La comédie de notre tempsChapitre 74 sur 121 · M. PERRICHON, MADAME PERRICHON, M. BASSECOURT, M. OSCAR IRMA · texte numérisé non relu

M. PERRICHON, MADAME PERRICHON, M. BASSECOURT, M. OSCAR IRMA

M. Perrichon. — Il n’y a pas à dire, on juge bien mieux la peinture après déjeuner. Ce qui me frappe, c’est la quantité de simili-Meissonier que l’on voit partout maintenant. Voici ce qu’on appelle un maître, quoiqu’il n’ait pas d’atelier.

Madame Perrichon. — Madame Meissonier doit être une femme bien heureuse! J’aurais tant aimé que mon mari à moi fût un grand artiste !

M. Perrichon. — Grand artiste! grand artiste! D’abord il est tout petit; quinze centimètres de moins que moi, c’est un chiffre! et puis , qui sait? je n’ai jamais essayé d’en faire, moi, de la peinture. J’avais mieux que ça dans la main, et, en somme, je crois que tu n’as pas à te plaindre.

Madame Perrichon. — Alfred!

M. Perrichon. — Certainement; enfin , je n’ai pas compté avec M. Meissonier et je ne sais pas s’il a des demoiselles; mais s’il en a, je voudrais bien savoir s’il est fichu, comme moi, de mettre quatre cent mille francs tout ronds dans la main de son gendre le jour de son mariage. Car enfin, j’ai donné ça à mon Henriette, et Irma en aura tout autant.

M. Bassecourt. — Sans compter les espérances; et puis la carrosserie est peut-être un art, comme l’orfèvrerie, et je me suis laissé dire qu’un des derniers ministres des beaux-arts avait décoré un carrossier.

M. Perrichon. — Parfaitement. D’ailleurs, si une de mes filles, comme ma fille Irma, par exemple, qui dessine fort bien, avait jamais le goût de la peinture. ..

M. Oscar. — Vous la lui feriez apprendre, et vous n’auriez pas tort, et si j’étais assez heureux pour être admis à donner quelques conseils à mademoiselle Irma...

M. Perrichon. — Je ne dis pas non. Elle a du goût, je crois, et, l’année dernière, elle a encore eu le prix de dessin à sa pension pour une tête de Romulus à casque au crayon manœuvré, et en hachures. On n’aurait pas reconnu la copie du modèle.

Irma. — Papa, je t’en prie...

M. Perrichon. — Non, mon enfant, non, laisse-moi te rendre justice,

AU SALON DE PEINTURE

c’est tout naturel j d’ailleurs, M. Oscar jugera par lui-même. Ah! mon Dieu! cela n’empêche pas que nous ne sommes pas toujours du même avis. Ainsi, tenez, voici un grand tableau de M. Machard, là, au n° 1246. Ma fille trouve cela charmant; moi, ça ne me va pas.

M. Oscar. — Pardon, monsieur Perrichon, et pourquoi?

M. Peruickon. — Dame! mon ami, je ne sais pas au juste. (Bas.) Mais enfin, entre nous, vous concevez que je ne suis pas arrivé à mon âge sans avoir vu des femmes dans ce costume. Eh bien, franchement, je n’en ai jamais vu de cette couleur-là.

M. Oscar. — C’est possible; mais notez bien que celle figure est comme un rêve, comme une apparition poétique. Lisez dans le livret : «Salut,

« souveraine déesse à l’arc divin, qui, montant lentement dans le ciel étoilé,

« répands autour de toi la clarté. »

Mademoiselle Irma est dans le vrai, c’est très-beau. Séléné, comme l’appelle le peintre, c’est Diane, la déesse pure, élégante et fine. On la voit s’élever lentement dans le ciel, vêtue pour ainsi dire de sa chaste nudité. De sa main gauche soulevée avec une grâce sévère au-dessus de sa tête, elle tient l’arc lumineux qui l’éclaire de sa clarté mystérieuse et semble le tendre harmonieusement de sa main droite.

Le dessin de ce beau corps est pur, souple et fin. Il y a comme un double souffle de l’antique et de la Renaissance dans la tournure et le jet de l’ensemble, et si vous étudiez les œuvres exposées cette année, cette œuvre se distingue éminemment entre toutes par la forme et par le style. Mademoiselle Irma a raison.

M. Bassecourt. — Attrape, mon bonhomme. Il n’y a pas jusqu’aux nuages en carton qui n’aient la tournure et la solidité des nuages en bois.

M. Perrichon. — Tout ça c’est peut-être vrai, mais je maintiens que je n’avais jamais, jusqu’ici, vu de femme de cette couleur-là; enfin, je ne conteste pas. Vous, c’est votre état; maintenant, vous vous y connaissez peut-être mieux que moi. Je voudrais seulement que vous me dissiez ce que c’est que le style dont vous venez de me parler à propos de M. Machard, et dont on nous rebat perpétuellement les oreilles dans tous les bouquins et journaux. Je sais bien que M. de Buffon, l’homme aux manchettes, a dit un jour : « Le style , c’est l’homme. »

M. Bassecourt. — Or, comme il est ici question d’une femme, ça ne vous suffit pas.

M. Oscar. — Diable ! diable ! le style ! comme vous y allez ! le style ! mais c’est assez embarrassant à vous définir, cela.

M. Bassecourt. — Mais oui; du reste, c’est la mode actuellement, on parle d’un tas de choses et l’on ne sait pas seulement ce que c’est.

M. Oscar. — Mais, pardon, je sais bien à peu près ce que c’est; mais ça n’empêche pas que , pour le définir. . .

M. Bassecourt. — H y a du coton.

M. Oscar. — Ça, c’est du style commercial. Enfin, voilà à peu près la chose : le style est une tournure, une pondération, une harmonie, un goût particulier et précis, qui président, d’un bout à l’autre, à la conception et à l’exécution d’une œuvre. C’est une homogénéité de contour et d’accent; une volonté et une persistance de choix dans l’expression de la forme, qui préoccupe toute une époque , tout un pays , toute une race d’artistes.

Celui qui, dans cette race d’artistes, a du style, est celui qui représente, à un degré quelconque , la réunion des qualités de la race. Il y a des races et des pays qui n’ont pas de style. On dit le style italien, le style grec, le style espagnol, le style français, même le style flamand; on ne dit pas le style allemand , et encore moins le style prussien.

Et, de plus, parmi les individualités que préoccupe une certaine école soit italienne, soit française, soit flamande, il en est qui ont du style et d’autres qui en sont totalement dépourvues. Ce style proprement dit est rare à notre époque tout à fait éclectique, où l’habileté merveilleuse se rencontre à chaque pas, où l’élévation de la pensée et l’étude approfondie ont fait trop souvent place à la dextérité.

Ingres et Flandrin avaient du style; Paul Delaroche et Picot devaient se contenter d’avoir du talent. .. et. ..

M. Perrichon. • — Ainsi vous dites que la Séléné de M. Macliard a du style? Très -bien. Et la femme nue de Carolus Duran , au n° 661?

M. Bassecourt. — Elle a du zingggg !

M. Perrichon. — Et la grande cocotte de M. Daez , au n° 644?

M. Bassecourt. — Elle a du chien !

M. Perrichon. — Entre nous, qu’un tableau ait du style, ou bien du zinc, ou bien du chien, comme vous dites, je dois l’avouer, ça m’est parfaitement égal. Pourvu que ça me plaise ou que ça m’amuse, c’est là l’essentiel, et surtout pourvu que cela plaise aux autres et que ça les amuse. Car enfin on ne peut pas toujours être condamné à garder une peinture, et si ça ne plaît pas aux autres, on ne peut pas être sûr de la revendre un prix supérieur au prix d’achat.

Et pour toutes les œuvres d’art c’est la même chose. Les Faux Bonshommes , ça n’a pas de style, n’est- ce pas?

AU SALON DE PEINTURE

M. Bassecourt. — Ça dépend du personnage, cher Monsieur.

M. Perrichon. — Eh bien, je déclare hautement que je préfère ca au Candidat de M. Flaubert, qui, disait-on, en a beaucoup, et le directeur du théâtre est certainement de mon avis.

M. Bassecourt. — Oui , toujours le culte du succès, la flatterie aux masses, toujours les mêmes, toujours! Ainsi, vous préféreriez par exemple la Laitière de Montfermeil de Paul de Kock, parce quelle s’est vendue à plus de 500 mille exemplaires, au dernier livre de M. Barthélemy Saint -Hilaire, parce qu’il n’en a été encore vendu que dix-sept?

M. Perrichon. — Certainement, et cependant M. Barthélemy Saint-Hilaire est un brave homme qui a des capacités, et qui, dit-on, occupe une des premières places dans les lettres; mais ça m’est indifférent, l’opinion du public, le sentiment des masses, comme vous dites, c’est ce qu’il me faut.

Madame Perrichon. — Et si l’on avait nommé M. Paul de Kock député au lieu de M. Barthélemy Saint-Hilaire, tu aurais peut-être été content?

M. Perrichon. — A coup sûr, si Paul de Kock l’avait voulu, rien ne lui eût été plus facile.

M. Bassecourt. — Il est vrai que les lettres de l’un n’auraient pas été beaucoup plus drôles que celles de l’autre. Seulement c’eût été un autre genre.

M. Perrichon. — Enfin, je suis comme ça, ce n’est pas à mon âge que je me referai. Je tiens beaucoup à l’opinion des autres; je suis forcé de l’avouer, ça m’entraîne et ça m’influence. Ainsi, tenez, le premier jour je passe devant ce tableau que vous voyez là, et autour duquel il y a beaucoup de monde, n° 84 : Portrait de mon grand-père, par Bastien Lepage. Je ne vous le cacherai pas, je me suis dit : Voici un bonhomme qui n’est pas beau, pas bien mis, il a un mouchoir à tabac qui n’est pas distingué et une tabatière de douze sous en corne.

M. Oscar. — Ce n’est pas un homme chic.

M. Perrichon. — Et, ma foi, sans plus y faire attention, je suis passé.

M. Oscar. — Mais voilà que vous avez entendu dire de tous les côtés : Hum! cette peinture est tout à fait remarquable, le dessin est d’une sincérité, d’une justesse bien rares. Les mains sont peintes avec une certitude de formes à laquelle on arrive rarement. Le modelé fait en plein air, en pleine lumière, sans l’opposition des lumières et des ombres, est d’une précision extraordinaire et fait saillie. En avant, il n’y a rien et ça tourne, comme on dit dans les ateliers. Le paysage sacrifié à propos est à son plan, et l’ajustement est

d’une simplicité et d’une sobriété qui a fait valoir on ne peut mieux les chairs .

M. Perrichon. — C’est ça même; et maintenant voilà que j’ai bien regardé la chose, et je suis tout à fait de l’avis des autres; je trouve ça très-bien, et si j’avais encore mon père, je demanderais tout de suite à M. Bastien Lepage de lui faire son portrait.

Madame Perrichon. — Eh bien, et le tien, mon ami?

M. Perrichon. — Le mien, je le lui demanderai aussi, mais plus tard, quand je serai un peu plus vieux. Ce qu’il fait le mieux, il me semble, ce sont les rides. J’en aurai dans quelques années.

Madame Perrichon. — Et on dit que les femmes sont coquettes !

Irma. — Monsieur Oscar, voici, à côté, un tableau de M. Alma Tadema, n° 19; c’est bien étrange. On ne sait si c’est beau ou si ça ne l’est pas, si c’est taillé dans le marbre...

M. Bassecourt. — Ou dans le fromage blanc.

Irma. — Si cela a du style ou si ça n’en a pas.

M. Oscar. — Dans tous les cas, beaucoup de talent, beaucoup d’adresse. Un semblant d’érudition, une contrefaçon de style, pas beaucoup de goût. Cela a un grand succès... en Angleterre.

Page 1