M. PERRICHON, MADAME PERRICHON , M. OSCAR, M. BASSECOURT
M. et Madame Perrichow. — Dans nos bras! mon cher gendre, dans nos bras !
( Embrassement général derrière le Discobole de M. Le Bourg.)
M. Bassecourt. — Allons, bon! il n’y a rien pour moi; on oublie donc les amis, on n’embrasse pas ce bon petit père Bassecourt? ( Chantant à la cantonade ;)
Encore un croûton de casé ,
V’ià. T vitrier qui passe.
V’ian ! la dot est dans le sac!
M. Berrichon à M. Bassecourt. — Vous dites? M. Bassecourt. — Je dis que je serai de la noce. M. Oscar. — Parbleu!
Le Gardien. — Allons ! Messieurs , on ferme.
LES ARTS
On parlait un jour devant le sculpteur Ferat, dont l’accent méridional réjouissait les ateliers parisiens, du caractère des artistes en général.
— Ceux qui disent qu’ils ont du talent, c’est qu’ils n’ont pas de talent , s’écria-t-il ; ceux qui disent qu’ils n’ont pas de talent, c’est qu’ils en ont, et beaucoup !
Puis il ajoutait, de l’air le plus simple et le plus résigné :
— Quant à moi, je sais bien que je n’ai pas de talent !
La phrase de cet excellent Ferat, soulignée par son timbre avignonnais, eut jadis un succès fou ; — elle est restée légendaire.
Ce qui est vrai, c’est que tous les artistes, sauf de rares exceptions, retournent dans leur for intérieur cette même pensée illustrée par Ferat.
Bon nombre ne se gênent pas pour l’exprimer carrément; les autres prennent la peine, comme lui, de l’envelopper de petites précautions oratoires qui embaument la violette.
Ce qui est vrai aussi, c’est que sans cette petite vanité qui prête à rire aux banquiers, bureaucrates et commissionnaires en marchandises, sans cet orgueil , parfois naïf, et cette croyance en soi, l’artiste ne saurait exister.
Il faut que l’artiste croie en lui et à son œuvre avant de croire à l’œuvre du
voisin. Les chocolatiers écrivent bien sur tous les murs : Le meilleur chocolat est le chocolat... Perron ! Pourquoi les artistes ne jouiraient-ils pas du même privilège que les chocolatiers ?
Demandez à Courbet ce qu’il pense de Chaplin, il lèvera les épaules; demandez à Chaplin ce qu’il pense de Courbet, il rira certainement. Demandez à Meissonier ce qu’il pense de Courbet et de Chaplin , il ne prendra peut-être même pas la peine de vous répondre.
Reste le public qui juge en dernier ressort, qui se soucie peu de l’opinion personnelle de chacun , et répartit son approbation aux uns comme aux autres suivant l’impression que l’œuvre de chacun lui produit.
Mais demandez aussi à la douce Revalescière ce quelle pense de l’Eau de mélisse des Carmes, et à l’Eau de mélisse des Carmes ce qu’elle pense de la douce Revalescière.
Questionnez les Biétry sur les Cuthbert, les Huret sur les Ficliet, M. Naquet sur M. de Broglie et M. Rouher sur M. Gambetta.
LES ARTS
Il est fort probable qu’ils n’ont ou n’avaient pas plus d’indulgence les uns pour les autres que M. Delacroix n’en professait pour M. Ingres, et M. Ingres pour M. Delacroix.
Et cependant M. Ingres et M. Delacroix, malgré les dénégations dont ils
frappaient réciproquement leurs œuvres, n’en sont pas moins restés les deux coryphées de l’époque.
Et cependant il existe dans cette vanité, pour ainsi dire tutélaire, d’étranges anomalies.
Cette vanité, dont le foyer déconcentration réside tout d’abord dans la spécialité de chacun, s’épanche volontiers au dehors.
Mais l’opinion publique proteste en parquant les gens dans leur spécialité , et leur faisant pour ainsi dire défense d’en sortir.
De l’avis de quelques amateurs et suivant l’avis d’Eugène Delacroix, il faut le dire , M. Ingres était un violoniste distingué , et ses morceaux de violon l’emportaient de beaucoup sur ses morceaux de peinture.
M. Ingres, dit-on, s’affligeait profondément de ne pouvoir établir cette supériorité. Il n’eu est pas moins mort musicien inconnu, de même que M. Glais-Bizoin mourra auteur dramatique incompris.
Géricault tenait plus à sa réputation de sportsman distingué qu’à celle de grand peintre.
Horace Vernet se montrait plus fier et plus heureux d’être colonel de la
garde nationale , chamarré de croix à la tête de sa légion , que peintre dans son atelier.
David, lui aussi, s’applaudissait plus de sa politique que de sa peinture.
Et jusqu’à Rubens qui semblait attacher plus de valeur à sa diplomatie qu’à ses tableaux.
Ces hommes étaient-ils sincères ?
La galerie n’en prend nul souci.
Le public contemporain et celui de la postérité n’attachent point d’importance à ces prétentions qui , bien au fond , ne sont peut-être pas prises davantage au sérieux par leurs auteurs. Il exagère même cette habitude invétérée
LES ARTS
de parquer les gens, et ne leur permet pas de sortir de la spécialité qui les a signalés tout d’abord.
Il fallut des prodiges d’esprit à M. Caron de Beaumarchais, qui s’était fait une bonne réputation d’horloger, pour arriver à conquérir, de son temps, celle à laquelle il avait droit comme auteur dramatique.
Et pour bien des gens, sous Louis XIV et malgré la protection du maître , Molière est resté longtemps moins écrivain que tapissier.
L’opinion met donc une barrière pour ainsi dire infranchissable entre les prétentions de ceux qui voudraient abandonner les spécialités dans lesquelles ils se sont fait connaître.
Je ne connais qu’un homme de nos jours qui ait triomphé de ces barrières implacables : c’était un négociant et voyageur émérite, M. de Waldeck, qui a fini, malgré ses antécédents, par percer comme peintre.
Mais il y a mis une persévérance qui n’est pas à la portée de tous, puisque sa notoriété de peintre ne lui est venue qu’à l’àge de cent trois ans, et au moment où j’écris, il en a tout au plus cent neuf.
LES VARIATIONS
Souvent femme varie,
Bien fol est qui s’y fie!
écrivait jadis François Ier, de chevaleresque mémoire. Les femmes varient, c’est vrai! et les hommes donc !
L’his foire des variations, seulement depuis vingt-cinq ans , remplirait des volumes, et c’est le triomphe du grand Bossuet d’avoir pu condenser en un seul la nomenclature des variations subies ou prêchées par l’homme, depuis l’antiquité jusqu’à ses jours.
En ce moment, où le Salon de l’Exposition de peinture vient de s’ouvrir, et où l’attention se porte peut-être plus particulièrement sur les œuvres artistiques, il n’est pas sans intérêt d’examiner à quel point le goût a varié
LES VARIATIONS
chez le soi-disant amateur de peinture, dans la période de vingt-cinq ans dont nous avons parlé.
Variation du goût, ou peut-être de l’engouement indiscutable, puisqu’elle a pour critérium l’écu , ce maître suprême de l’époque.
Nous mettons sous les yeux du public l’autographe suivant du peintre illustre, Eugène Delacroix.
Ainsi c’était le 15 janvier, jour de terme. Ce bon Eugène Delacroix s’était peut-être trouvé pressé d’argent, les couleurs étaient chères , les toiles ne se donnaient pas pour rien. Bref, il avait été voir M. Thomas, et AI. Thomas, qui est un brave garçon, lui remit trois billets de cent francs, recevant en échange le tableau de Saint Sébastien, plus une bonne et amicale poignée de main.
Or, quel est donc ce Thomas? Thomas, malgré son nom d’incrédule mémoire, est un homme de foi doublé d’un homme d’esprit et de goût.
Alors que personne ne croyait à Delacroix, il y croyait, lui. On avait beau lui dire : Mais, Thomas, mon ami, voyez donc ce que vous achetez, voyez ces croûtes, videpedes, vide manus , ces mains, ces pieds, voyez comme c’est tourné, bistourné, cassé. Noli esse incredulus , répétait en haussant les épaules le bon Thomas. Et quand Delacroix lui apportait un petit tableau, jamais il ne le laissait partir.
Or, nous avons entre les mains une série de reçus signés Eugène Delacroix, et toujours adressés à M. Thomas. Le premier de ces reçus, daté du 31 décembre 1848 (la veille des étrennes !) est de cent francs pour un Christ au jardin des Oliviers, et le dernier est de douze cents francs pour un tableau représentant des Turcs et des Grecs. Il est daté du 7 mars 1856. Il y avait déjà de la hausse.
Or, quelle est la moralité de tout ceci? C’est que Thomas, dont on riait, Thomas, le seul, le vrai croyant, Thomas, à qui l’on n’eût pas donné dix francs du tableau qu’il avait acheté cent francs, a vu peu à peu la maladie étrange et absurde dont il paraissait atteint, aux yeux de ses confrères et amis, s’emparer du public, des amateurs et des acheteurs.
C’est que le tableau du Saint Sébastien, notamment, dont nous venons de donner le reçu autographe pour la somme de trois cents francs, s’est vendu officiellement et publiquement, à la vente de M. Laurent Richard, le 7 avril 1873, pour la somme de trente et un mille cinq cents francs!
Une petite fortune.
C’est que tous les autres tableaux ont suivi la même phase- c’est que, si le bon M. Thomas n’eût pas été un simple marchand de tableaux qui achetait les œuvres qu’il appréciait pour les revendre peu après avec un léger bénéfice pour pouvoir en acheter d’autres, et eût été un collectionneur comme il y en a tant, il serait tout bonnement millionnaire à l’heure qu’il est, rien que pour avoir fait ce qui était alors réputé folie et sottise.
Et notez ceci, c’est que parmi ceux qui achètent maintenant les Delacroix des prix insensés, puisque dernièrement l’un d’eux a été vendu soixante mille francs, un autre cinquante mille francs, il en est certainement qui ont figuré jadis au nombre de ceux qui levaient les épaules en voyant les chevaux bizarres ou les mains fantastiques de ces mêmes tableaux, et eussent refusé de les payer trois cents francs, comme l’audacieux M. Thomas.
LES VARIATIONS
Heureux celui qui , comme M. Adolphe Moreau , homme de grand goût , lui aussi, est assez riche pour conserver vingt et un Delacroix, parmi lesquels la fameuse Barque, dont il a refusé
Deux cent mille francs !
et qu’il a payée jadis trois mille.
M. Adolphe Moreau nous disait dernièrement encore que dans son stock Delacroix, il avait un jourpris celui qu’il avait jugé notablement inférieur, et que les vingt-neuf mille francs reçus en échange en vente publique l’avaient largement couvert de la dépense occasionnée pour l’achat des vingt et un autres.
Alors que, sauf par un petit, bien petit nombre de précurseurs, Eugène Delacroix était dédaigné, Rousseau, le grand paysagiste, était mis à la porte de l’Exposition et refusé impitoyablement par le jury; il en était de même de Jules Dupré; et les acheteurs étaient aussi loin de faire queue à leur porte qu’à celle de leur confrère Eugène Delacroix.
Eh bien, à celte même vente de M. Laurent Richard, nous avons vu un Rousseau se vendre soixante mille francs et un Dupré quarante mille. Variations ! variations !
Plaignez-vous donc , Messieurs les peintres qui avez été refusés au Salon de cette année. Plaignez-vous donc : Delacroix, Rousseau, Dupré et bien d’autres ont été refusés comme vous, et maintenant, s’ils vivaient, ce seraient eux qui refuseraient les autres !
Le vent tournera comme il a tourné.
Du reste, il faut le dire, parmi ceux que l’amour et l’engouement de la peinture a saisis depuis quelque temps, il en est bien peu qui sachent reconnaître si une oeuvre vaut ou si elle ne vaut pas, quelles sont les raisons pour lesquelles la valeur existe ou n’existe en rien. Les gens comme M. Thomas, qui s’est dévoué par conviction à acheter les premiers Delacroix, comme M. PaulPérier, qui achetait les premiers Meissonier et les premiers Rousseau, comme M. Duchatel, qui achetait les premiers Ingres, comme M. Saint-Remy, qui achetait les premiers Diaz, et M. Adolphe Moreau, qui achetait les premiers Rosa Ronheur; ces gens-là sont rares.
Les autres suivent de Join, et à la façon moutonnière, ils répètent en choeur au bout d’un certain temps :
Ohé! Delacroix!
Comme leurs compatriotes ou eux-mêmes répètent :
Ohé! Lambert !
Variation. Le vent a tourné; pourquoi? On n’en sait au juste rien.
Il faut dire aussi que la spéculation s’en mêle, et que les mêmes amateurs qui jadis auraient carrément refusé d’acheter un Delacroix trois cents francs parce qu’ils ne savaient s’ils ne le revendraient pas un jour deux cents, s’empressent maintenant d’acheter un tableau trente mille francs parce qu’ils ont l’espoir de le revendre quarante mille.
C’étaient ceux-là mêmes qui achetaient jadis des actions du Crédit mobilier à dix-huit cents francs pour les revendre deux mille , et qui les ont revendues quatre cents francs.
Il n’en sera pas de même assurément pour les Delacroix et les Rousseau; mais il y a cependant l’article variation sur lequel l’homme prudent doit insister.
L’école française du dix-huitième siècle, si recherchée, si en honneur aujourd’hui, se vendait si peu sous le règne des pontifes de l’Empire et de la Restauration, alors que les Girodet, qui se vendent aujourd’hui soixantequinze francs, se vendaient dix mille francs, que les Greuze, les Fragonard, les Pater, les Watteau, les Boucher, les Chardin, les Prudhon même, étaient considérés comme sans valeur, et que les rares Thomas de l’époque ont pu les amasser sans presque délier les cordons de leur bourse.
Qui ne connaît la collection de Fragonard appartenant à M. Walferdin, une véritable Californie acquise pour quelque morceau de pain, au milieu des haussements d’épaules des sceptiques et des incrédules?
LES VARIATIONS
Pour Eugène Delacroix, et Rousseau, et Dupré, et Troyon, qui n’existent plus, le tableau des empressés à acheter pour des sommes folles ce qu’ils refusaient d’acheter jadis pour une misère, eût été des plus curieux.
11 existe encore un de ceux pour lesquels l’inattention a été la même jadis et qui ont la satisfaction de voir la variation s’accuser en leur présence. J’ai nommé cet excellent homme de talent que tout le monde apprécie actuellement sous le nom du père Corot.
Jadis le père Corot avait exactement la même palette. Il peignait avec le même air qu’il sait faire circuler dans ses toiles. La transparence de ses eaux était tout à fait pareille. Ses arbres s’échevelaient de la même façon , et laissaient entrevoir les mêmes collines lointaines dans les mêmes horizons fins, pistachés de bleu tendre.
Eh bien , il est resté quinze années sans pouvoir vendre une toile. Peut-être ne connaissait-il pas le bon M. Thomas.
Un beau jour, on s’avisa d’en acheter une, puis une autre. Ça se vendait cinquante francs, cent francs, ça se vendait rien du tout, ça se remuait à la pelle, on se les jetait à la figure.
Pan! un beau jour le vent tourne. On s’aperçoit que le vent circule dans les feuilles, sur les terrains, dans les lointains harmonieux :
Comme on criait : Ohé , Lambert !
Comme on commençait à crier : Ohé , Delacroix !
On se mit à crier : Ohé, Corot !
Et tous de répéter : Ohé, Corot! Corot for ever! Chacun veut avoir un Corot dans sa galerie... Vive Corot!
On se précipite chez lui; ce qu’on ne voulait pas pour cent francs jadis, on le lui achète plusieurs mille francs. La moindre raclure de sa palette a du prix.
Le bon et spirituel vieillard — il a soixante-dix-huit ans — rit le premier des gens qui s’aperçoivent enfin qu’il existait, après l’avoir laissé atteindre la soixantaine sans daigner seulement le regarder.
On fait queue dans son antichambre, on prend des numéros dans son escalier.
Il vend maintenant le plus cher qu’il peut, il fait avec l’argent qu’il gagne le plus de bien qu’il est possible de faire.
Ohé ! Corot !
Eh bien ! la peinture du père Corot est-elle meilleure aujourd’hui qu’elle n’était il y a vingt ans? Ses terrains sont-ils plus fermes, ses branchages mieux construits, ses premiers plans plus accusés? Point du tout.
Eh bien ! la peinture de M. Eugène Delacroix est-elle meilleure aujourd’hu qu’alors qu’il la faisait? Les mains ont-elles plus de dessin, les fonds plus de légèreté, les draperies plus d’éclat, les tons plus d’harmonie? Nullement. Les défauts et les qualités ont persisté à être exactement les mêmes. Seulement, il y a eu variation, le vent a tourné.
En France, dans le domaine de la politique, comme dans celui de l’art quel qu’il soit, il faut savoir se méfier du vent.
LES ARTISTES PENDANT LA GUERRE
On me pardonnera, je l’espère, de donner en ce recueil une place aussi étendue aux artistes, parmi lesquels j’ai vécu , que je connais , au milieu desquels j’ai tant de camarades et d’amis.
Il n’est pas de comédie dans laquelle la note émue ne puisse trouver sa place, pas de gaietés au milieu desquelles la fatalité humaine n’arrive à glisser quelques larmes.
Nous tous, qui manions sans cesse le pinceau, l’ébauchoir ou le crayon, nous possédons à coup sûr nos ridicules, nos prétentions et nos faiblesses; mais nous avons heureusement pu constater aussi, aux époques les plus doulou- ** 51
reuses, que bon nombre d’entre nous ont eu leur abnégation, leur héi’oïsme et leur grandeur.
Puissions-nous rappeler par ces quelques lignes que les artistes, outre qu’ils sont les intelligences qui profitent le plus comme têtes de colonne à la gloire du goût français et parisien , au triomphe artistique des ouvriers du pays sur tous les autres du monde entier, sont aussi ceux qui tiennent à honneur de donner l’exemple de tous les dévouements, y compris celui de leur vie.
Et ils ont en outre cette supériorité sur bien d’autres, c’est, dans les temps troublés et malheureux, de ne pas demander à être députés, ni préfets, ni ministres, et de ne pas prétendre à gouverner la France.
Ceci posé, je ferai comme à la Chambre, et je demanderai la parole comme pour un fait personnel, me bornant à transcrire ici ce que j’écrivais dans mes chroniques du journal le Soir , au moment même où les événements se passaient, et où chacun de nous y avait sa part.
Voici ce que j’y trouve à la date du 31 octobre 1870 :
Les absents sont rares dans le clan des artistes, qui, à tout prendre, sont une des gloires et l’un des rayonnements de la patrie française.
Bien peu manquent à l’appel , et si quelques-uns font défaut , combien sont revenus en toute hâte, et au premier coup de canon, pour prendre leur part de responsabilité, de garde nationale et du reste !
Henri Régnault était ù Tanger, il en est accouru au galop; de même, Baudry qui était à Rome, Toulmouche et Lambert qui étaient à Nantes, et Meissonier qui était à Poissy.
Une véritable bande est revenue d’Étretat : en tête, Vibert, Landelle, Faustin-Besson, Huas, Berne-Bellecour, Philippe Rousseau, Ch. Détaillé, A. de Vasselot et bien d’autres. Les paysagistes de Fontainebleau ont opéré â l’envi leur mouvement de concentration sur Paris, comme les coureurs d’intérieur normands ou bretons.
Tout cela a revêtu à qui mieux mieux les costumes les plus fantaisistes et les plus variés, qui dans la mobile, qui dans les francs-tireurs, les tirailleurs de n’importe quoi, ou dans la garde civique.
LES ARTISTES PENDANT LA GUERRE
Chacun fait ce qu’il peut et ce qu’il doit. Tout, je crois, sauf de la peinture, delà sculpture, de la gravure et de l’architecture, etc., etc. Autre temps, autre besogne. Et la misère, hélas! se met çà et là de la partie.
Hier matin, deux vigoureux gardes nationaux montaient la garde à la porte d’une boucherie du quartier des Martyrs.
Il y avait là une queue de bonnes femmes, de portières, de ménagères de toute sorte, à cabas, à panier, à bonnet, à chapeau; tout cela piaillait, se bousculait, se disputait pour obtenir du sacrificateur quelque portion réglementaire de victime.
Les deux gardes nationaux contenaient les fortes , soutenaient les faibles , ramenaient les égarées à l’aide de quelques bonnes paroles. Tout cela avec le calme et la sérénité du devoir rempli.
Nous nous sommes approchés; l’un était Ch. Marchai, le peintre charmant du Choral de Luther, et celui qui a découvert les Alsaciennes; l’autre était Stevens, l’élégant et fin Stevens que chacun sait.
Tous deux, une fois la besogne finie et la dernière commère disparue, elle et son cabas, se sont éloignés joyeusement, pourvus d’une côtelette loyalement conquise à la pointe de la baïonnette; c’était le prix et la récompense de leur station par ordre à la porte de la boucherie.
L’autre jour, un pochard séditieux était mené au poste par quatre hommes et un caporal; parmi les hommes deux décorés : l’un était Baudry, l’autre Sardou.
— Des vieux troupiers comme ça arrêter un ami! c’est pas riche! disait le pochard. Allons plutôt prendre quelque chose ensemble.
Tous deux étaient inflexibles.
Mais il ne faut pas croire que les artistes parisiens, quels qu’ils soient, ne prennent pas bravement et courageusement leur devoir au sérieux.
Ils comptent déjà plusieurs victimes, noblement frappées au premier rang.
Une compagnie de cent quinze hommes s’est formée sous les ordres de MM. Dumas- Sauvage , et sous le nom de Tirailleurs de la Seine. Dans celte compagnie se trouvent , outre quelques avocats de talent, des commerçants, un certain nombre d’artistes : Vibert, le peintre vivant et spirituel du Gulliver couché , qui a eu tant de succès à l’Exposition dernière; Berne-Bellecour, son beau-frère, qui a conquis la réputation de peintre depuis deux ans; Tissot, l’auteur de tant de peintures fines et originales; Eugène Leroux, à qui l’on doit la Naissance bretonne qui lui a fait sa réputation à l’avant-dernier Salon.
Le graveur Jacquemart, décoré tout récemment.
Louis Leloir, un peintre de talent.
Le sculpteur Jacquet, et Cuvelier, ce fin modeleur et ciseleur qui a su donner aux animaux toute la finesse que Meissonier a introduite dans la peinture.
Un architecte nommé Vanier, et quelques autres jeunes gens de l’Ecole des beauxarts.
Tout cela forme une compagnie de soldats gais , joyeux , pleins d’entrain , de bonne humeur et d’énergie.
Nous pourrons rendre quelques services aussi, se sont-ils dit. Nous saurons voir, raconter, éclairer en un mot, en examinant les positions, les décrivant, les dessinant au besoin, tout en faisant vivement le coup de feu, quand la chose se rencontrera.
Chaque jour, une partie de la compagnie fait une reconnaissance ou à droite ou à gauche, et plusieurs fois déjà les hommes ont eu maille à partir avec les postes avancés ennemis.
L’autre jour, c’était à l’affaire de la Malmaison. La compagnie est avertie le matin qu’il faut marcher. Parfait! Soixante hommes sont commandés.
Diable! diable! Voilà des régiments, des bataillons! Eh, eh! des canons, des caissons! une soixantaine au moins. Ça va donc chauffer! Allons-y le plus gaiement possible.
Ainsi me raconte l’un d’eux :
La trompette, les tambours, les fanfares! allons! Nous marchons, nous marchons. On nous met tout à fait en avant, c’est nous qui nous trouvons en tête de la colonne.
Après avoir longtemps marché, quelques coups de fusil tirés de loin nous annoncent l’ennemi. Nous gravissons un coteau, nous descendons en bon ordre un petit vallon, et nous regrimpons la crête du coteau suivant.
Pour le coup, les voilà à plusieurs centaines de mètres de distance. Immédiatement, avec quatre-vingts enfants perdus de la ligne, nous sommes déployés en tirailleurs, et prenant nos distances, nous nous mettons dans les vignes, à genoux, couchés, blottis à notre guise, ouvrant le feu sur tout notre front.
Un corps important de Prussiens sort du bois qui nous fait face et se met en ligne , faisant sur nous un feu d’enfer.
Les balles sifflent, bondissent autour de nous; les soldats et mobiles, placés assez loin en arrière, ripostent comme nous. Nous tirons de notre mieux et dans le tas, mais nous ne pouvons nous rendre compte du résultat sur cette longue tache noire qui se voile à chaque instant d’éclairs et de fumée.
Un officier vient nous dire de cesser notre feu, nos mitrailleuses sont arrivées, et la fumée de nos chassepots empêche de bien juger les coups. Nous cessons donc de tirer, et les mitrailleuses remplissent leur rôle. Par-dessus notre tête volent des nuées de mitraille. Les Prussiens ripostent.
Pendant une longue et terrible demi-heure, nous ne tirons pas, suivant religieusement la consigne; mais quelle situation désagréable! Les balles frappent la terre, comme une épouvantable grêle, le sol semble bouillonner, des détonations nous assourdissent, des cris rauques se mêlent au bruit des détonations.
Une balle frappe mon fusil, la hausse est brisée, le coup part en ce moment : je le dirigeais sur un casque qu’éclairait un rayon, au milieu d’un effet de lumière saisissant de couleur.
Au moment même, un coup violent sur la hanche et sur la cuisse droite.
Je remue encore tout cela, c’est douloureux, mais rien de cassé. Bonne affaire! En ce moment, la trompette sonne la retraite, nous nous levons, nous nous replions en arrière. Arrivés au point de ralliement, nous nous comptons, il en manque beaucoup à l’appel.
LES ARTISTES PENDANT LA GUERRE
Nous retournons en avant. Dans les vignes , impossible de voir à longue distance. Nous ramenons sous le feu ceux que nous pouvons trouver.
Le pauvre Cuvelier, le sculpteur, est frappé d’ûne balle en pleine poitrine, mort sur le coup.
L’un de nous a vu Eugène Leroux, il avait reçu une balle à la hanche, une autre à la jambe gauche; il était tombé, ne pouvait marcher. Nous ne le retrouvons plus.
Vanier, l’architecte, a reçu un éclat d’obus en pleine poitrine, et une balle dans les reins.
Vibert, deux fortes contusions à la hanche et à la cuisse.
Les enfants perdus, mis en avant comme nous, ont aussi quelques blessés.
Nous revenons en bon ordre, et l’on nous fait force compliments, mais les oreilles me tintent encore des coups de canon et de mitrailleuse, et je vois encore les bouillonnements du sol, sous les crépitations incessantes de la mitraille et des balles.
Tel fut le récit de notre camarade et ami.
Ajoutons qu’eux et leurs braves compagnons et officiers ont été mis à l’ordre du jour par leur général et le commandant en chef de l’armée de Paris.
Bravo, Messieurs les artistes! Je suis sûr, disait l’un d’eux, que si Robert Fleury fils, si Cabanel, si quelques autres que je connais et qui sont partis, eussent pu deviner ce qu’il y avait à faire ici, ils se seraient certes empressés de revenir.
Ce qui est certain, c’est que beaucoup d’artistes y sont, à Paris, tout disposés à faire de leur mieux.
Une simple remarque. 11 faut avouer qu’un pays est bien riche, et peut-être bien prodigue, lorsque des généraux envoient insoucieusement en avant et comme enfants perdus, des hommes tels que ceux que nous venons de nommer, qui brillent dans le faisceau parisien par l’éclat de l’esprit et du talent.
Certes, la vie est aussi précieuse à un homme qu’à un autre, mais quelque effort que l’on puisse faire pour arriver aux idées d’égalité parfaite, il est impossible de ne pas préférer la vie de Félicien David, de Gounod, de Meissonier ou de Jacquemart, ou de Vibert, ou de Cuvelier, à celle du premier roulier venu, du premier vendeur de contremarques , ouvreur de portières ou coureur de manezingues, quelque purs que soient, du reste, ses sentiments patriotiques.
Si c’est un tort, je l’avoue en toute humilité.
Nous fûmes tous des plus impressionnés à la nouvelle de ces événements. En regardant autour de nous, nous nous disions avec effroi que certaines morts survenues sans profit appréciable pour le pays, seraient un deuil irréparable pour l’art et le monde entier.
C’est pénélré de cette pensée que nous fîmes paraître, en tête du journal, dans le numéro du 20 novembre 1870, la requête suivante :