‹ La comédie de notre tempsChapitre 82 sur 121 · MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS

S’il y a Part de la guerre, — que nous avons, hélas! quelque peu négligé, à en croire les événements actuels , — il y a aussi les arts de la paix , dans lesquels nous comptons certains noms qui sont encore, Dieu merci, la gloire et l’honneur français.

Or, n’existe-t-il point une loi de 1832 qui exempte de la conscription et de tout service militaire le citoyen doué d’assez d’art et d’assez de talent pour conquérir le grand prix de Rome, en peinture, en sculpture ou en musique, ou même en architecture?

Ainsi que fleurit encore une loi datant du premier Empire, s’il vous plaît, décrétant les mêmes exemptions au profit des prix d’honneur universitaires, sciences et lettres?

Dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, il s’agit d’un homme qui a obtenu tout d’abord le grand prix de Rome comme peintre, qui a été nommé chevalier, puis officier de la Légion d’honneur, puis membre de l’Institut.

Il s’agit de J. Baudry, dont la vie a été tellement absorbée par les travaux nombreux auxquels il doit son renom et son succès, qu’il n’a même pas trouvé le temps de se marier.

Il s’ensuit que J. Baudry se trouve, en qualité de célibataire non encore âgé de quarante-cinq ans, dans le cas de marcher au feu, comme faisant partie des bataillons de guerre de la garde civique, et qu’il vient d’être définitivement appelé.

Il est évident que la mort de J. Baudry ou de quelque autre grand artiste comme lui, tué par une sotte balle prussienne, tirée du fusil du premier mangeur de choucroute venu, serait un deuil pour tous, et une défaite infligée h l’art français, — comme aux autres.

Préservons-nous donc au moins de ces défaites-là.

De même que l’on s’efforce de protéger nos objets d’art et nos monuments célèbres contre les bombes ou les balles ennemies, ne faudrait-il pas aussi travailler à protéger ceux qui les font?

Le soldat stupide qui tua jadis Archimède, à Syracuse, n’a-t-il pas retardé le génie humain de plusieurs siècles peut-être?

La balle qui a frappé Jean Goujon, à la fontaine des Innocents, n’a-t-elle pas privé la France et tout le monde intelligent de plusieurs chefs-d’œuvre?

Vite! vite! Monsieur Jules Simon, vous qui présidez à la fois et à l’instruction publique et aux beaux-arts, vite, un bon petit décret qui pare à ces fautes des réglementations et lois nouvelles.

Ou bien une inflexible réquisition qui confine dans l’atelier ou le cabinet de travail, pour œuvres de leur spécialité, Jules Baudry, Henri Régnault, qui se trouve, à peu de chose près, dans le même cas, et les quelques hommes de science ou d’art, rares et précieux à tous, et dont l’éclat de la France a besoin.

Mais surtout ne dites pas à Baudry que la proposition vient de moi, il m’en voudrait.

A. Bertali..

LES ARTISTES PENDANT LA GUERRE

Naturellement, M. Jules Simon ne répondit pas. La fatalité, heureusement, épargna Baudry, qui persista malgré tout à continuer, dans les bataillons de marche, son métier de simple fantassin.

Mais on sait la mort cruelle de ce charmant et regretté Henri Régnault. En relisant plus tard notre requête , il nous semblait que nous eussions demandé au ministre sa grâce par avance, et qu’il nous l’avait refusée.

{Le Soir du 28 janvier 1871.)

II nous arrive une nouvelle qui nous met au cœur une douleur profonde.

A l’attaque de Buzenval, la deuxième compagnie du 69e bataillon a été fort éprouvée. Henri Régnault, le peintre charmant, le brillant et chaud coloriste auquel on doit le portrait équestre de Prim et la toile étincelante de Salomè , Henri Régnault n’a point reparu.

L’idée qu’il a pu succomber sous une balle barbare, oui, barbare est le mot, car jadis on épargnait jusqu’à la simple maison de Pindare le poëte, cette idée ne saurait nous pénétrer dans l’esprit.

Il y a des hommes que Dieu semble créer d’un rayon de soleil et de lumière, pour éclairer et réjouir ceux qu’assombrissent au jour le jour la suffisance, la vanité et la bêtise humaines. Ces hommes-là appartiennent à l’humanité entière, aux gens de cœur, d’âme et de goût qui naissent partout, et partout protestent contre toutes les brutalités et les barbaries qu’enfantent les débauches de la politique.

Ces hommes-flambeaux devraient être hors la loi sauvage qui semble maintenant régler las rapports des peuples. La mort de Henri Régnault, à laquelle nous nous refusons à croire, serait une douleur pour les quelques esprits délicats qui existent en Allemagne , comme le serait la mort de Knauss, ou de Kaulbach, ou de Richter, pour ceux de la France.

Henri Régnault, charmant, merveilleusement doué, jeune, — il n’a pas vingt-sept ans, — en possession d’un succès récent qui promet un nouvel et brillant maître à l’art moderne, est un de ces joyaux précieux qui forment la parure des peuples. Les peuples se doivent à eux-mêmes de ne pas en être prodigues.

La pourriture emporte et dissout les tueurs et les massacreurs d’hommes ; il reste d’eux à peine l’exécration et l’effroi qu’ils ont répandus sur les campagnes et les villes.

Les savants, les artistes, les poètes laissent autre chose. Ce qu’ils lèguent c’est leur âme, leur génie, leur souffle. Par eux l’humanité se console, et trouve quelque repos et adoucissement dans ses souffrances ; ils sont la vie, les autres sont la mort.

Si Meyerheim, Knauss, Brendel, Schenk, Schreyer, qu’il a connus, et auxquels il a serré la main comme nous à Paris, en applaudissant à leur œuvre, apprennent la triste nouvelle, ils en pleureront, je l’espère, des larmes de sang.

La mort de Raphaël, ou de Michel Ange, ou de Rubens, ou de Rembrandt, ou de Kant, ou de Humboldt , ou de Corneille, ou de Fulton , ou de Newton, ou d’Arago, à vingt ans ,

avant d’avoir dit leur mot à la patrie humaine, eût été une plus grave perte pour l’humanité que mille batailles où l’on aurait semé les cadavres de landgraves , de margraves , de ducs et d’électeurs, de généraux, d’officiers et de soldats par centaines de mille.

Qui sait combien de génies la férocité des guerres a supprimés dans leur vingtième année! Nous allons répéter ce que nous avons dit : Puisque vous blindez vos chefs-d’œuvre, blindez aussi ceux qui les font.

Mais espérons que tout ce charme, tout ce talent ne sont pas perdus pour nous et pour tous , et que notre Henri Régnault est prisonnier, et que toute cette appréhension que nous avons pour lui n’est qu’un cruel et mauvais rêve.

C’était, hélas ! on le sait maintenant, une cruelle réalité.

Lorsque le rêve absurde et sanglant de la Commune vint planer sur Paris , nombre d’artistes, après avoir fait contre l’ennemi leur devoir, avaient quitté la ville pour aller retrouver au dehors ceux dont ils avaient été séparés si longtemps. Mais il en était resté cependant parmi nous un bon nombre que leurs familles et leurs intérêts y maintenaient malgré tout.

Nous connaissions tous G. Courbet, nous le considérions comme un grand et gros enfant à la tête faible, à la vanité forte, une sorte d’arbre noueux et inconscient sur lequel poussait naturellement le talent, comme les pommes poussent sur le pommier.

Nous savions tous qu’il avait ce que l’on appelle à l’atelier, son araignée dans le plafond, ou son écrevisse dans la tourte.

Or, depuis longtemps, cette araignée ou cette écrevisse] lui avait inspiré la manie de se poser en ennemi de la colonne.

Quelques années auparavant, à Bruxelles, il avait agité la question dans une de ces brasseries où il rayonnait comme coloriste et comme orateur.

On se rappelle ce poëte fantaisiste qui s’était posé comme ennemi intime de Casimir Delavigne, et même de son souvenir.

LES ARTISTES PENDANT LA GUERRE

Au moment où l’on inaugurait au Havre la statue de l’auteur de Louis XI et des Vêpres siciliennes, il s’était présenté dans la réunion enthousiaste qui présidait à la cérémonie, et, demandant la parole, avait ainsi commencé :

Habitants du Havre, Havrais,

J’accours de Paris tout exprès Pour démolir cette statue.

Il est des morts qu’il faut qu’on tue!...

Edifiés par ce commencement, les Havrais ne le laissèrent pas continuer, et on le poussa immédiatement à la porte.

Cette manie d’iconoclaste s’était donc emparée de Courbet. Il faut absolument démolir la colonne et le petit bonhomme qui est dessus, disait-il en vidant son dixième verre.

— Voyons, Courbet, mon gros, disait un interlocuteur, c’est au bonhomme que vous en voulez, démolissez le bonhomme, mais laissez la colonne.

— Oui ! eh bien , qu’est-ce qu’on mettra dessus?

— Dame ! je ne sais pas. C’est rue de la Paix, n’est-ce pas? Le bonhomme représentait la guerre, tu n’en veux pas. Très-bien. Représentons la Paix. Qu’est-ce qui représente la paix? Ne sont-ce point les arts?

— Parfaitement.

— Eh bien, alors, on pourrait mettre la statue de l’art là-haut, au quinzième au-dessus de l’entre-sol. Ou bien, par ex’emple, un artiste célèbre qui personnifierait l’art ; toi, par exemple, là-haut en bronze, est-ce que tu crois que tu ne ferais pas bon effet?

— Mon ami, c’est peut-être aller trop loin, dit Courbet.

Et il devint rêveur.

Bref, nous étions tous au courant de cette manie, et lorsque, le lundi 10 avril 1871 , les artistes furent convoqués, salle de l’Ecole de médecine, à une réunion présidée par M. Courbet et destinée à organiser la république des arts, nous nous y sommes rendus un certain nombre, décidés à troubler les agissements de son araignée, et à jeter quelque perturbation dans ses toiles.

Nous nous sommes trouvés vis-à-vis d’un projet d’organisation artistique préparé à l’avance, et qui concluait à la nomination de quarante-sept membres des diverses classes d’artistes, chargés de tout réglementer et tout organiser.

Bien qne l’assemblée fût composée en grande partie de gens étrangers à l’art proprement dit, et d’ouvriers recrutés çà et là parmi les professions qui s’en rapprochent, on procéda à la discussion et aux votes nécessaires.

Les quarante-sept membres présentés sur une liste passèrent d’un commun accord, et voici comment nous rendions compte de cette séance dans le numéro du 18 avril :

Ces quarante -sept membres seraient élus tous les ans , et le tiers seulement des membres sortants pourrait être réélu, afin d’éviter la perpétuation de certains groupes hostiles au progrès. Cette mesure a paru excellente et fut volée à une grande majorité.

Sur l’observation faite par un membre que 47 n’était pas divisible par 3 et que le tiers exact n’existant pas , on ne pouvait sans danger conserver un fragment de délégué en éliminant les autres fragments, les artistes consultés se sont ralliés à l’opinion du bureau, qui a décidé qu’en raison des circonstances, le tiers de 47 serait de 15.

N’y a-t-il pas là, sous prétexte de révolution artistique , une révolution mathématique des plus graves?

Une conquête importante acquise par le vote est celle-ci : on a déclaré que les femmes étaient assimilées aux hommes , à la fois électeurs et éligibles. Ainsi les citoyennes Jacquemart et Rosa Bonheur, et tutti quanti, pourront dorénavant voter et siéger comme le premier rapin venu.

Il sera désormais acquis que les citoyennes peintres , sculpteurs , graveurs , architectes , ont fait leur trouée dans les lignes.artistiques. A quand la trouée dans les lignes politiques?

Tout se tient, me disait un voisin. S’il est convenu désormais que les citoyennes peuvent avoir autant de mérite qu’un citoyen pour juger un objet d’art ou déterminer l’usage et la réglementation de tel monument, de telle association, de tels fonds, pourquoi une citoyenne ne serait-elle pas appelée de même à confectionner les lois et à participer aux réglementations qui doivent les régir dans la société?

Rien à répondre. La trouée est faite. C’est la première.

Il s’est produit un incident des plus graves. Un membre ayant demandé si la société communale des artistes réunis avait pour mission la conservation de tous les monuments artistiques ou autres appartenant à Paris, le bureau et le suffrage universel consultés ont répondu affirmativement.

Le membre ayant demandé si l’Arc de Triomphe, le Louvre, la colonne Vendôme, étaient rangés au nombre des monuments et devaient être conservés, le bureau et le suffrage universel ont dit oui presque à l’unanimité.

Voilà donc la Commune de Paris qui a , hier matin , décrété la destruction de la colonne Vendôme , en contradiction flagrante avec la Commune des arts déléguée et autorisée par la Commune de Paris, et qui s’y oppose. Un État dans l’État.

LES ARTISTES PENDANT LA GUERRE

Et la raison est à la Commune des artistes, car si son avis n’était pas suivi, en admettant la possibilité, pour chaque parti se succédant au pouvoir, de détruire les monuments produits dans le passé par le parti contraire , au bout de cent ans Paris n’aurait plus un monument debout, ce qui est à considérer — quand ce ne serait qu’au point de vue pittoresque.

Un artiste délégué de la Commune, qui prenait la parole dans les moments de danger, et qui, nous a-t-on dit, est graveur sur pierre et se nomme Cbabert, a eu du succès en acceptant carrément les choses et déclarant que ceux qui voudraient détruire le monument artistique de la colonne Vendôme sont aussi coupables que les Vandales de Versailles lançant leurs obus et leurs boulets sur le monument artistique qui a nom l’Arc de triomphe de l’Étoile. ( Sensation .)

Ainsi, sur notre initiative, les artistes réunis, additionnés d’un certain nombre qui se faisaient passer pour tels , décidèrent , en séance publique , la conservation des monuments artistiques de Paris, notamment la colonne Vendôme, et quarante-sept membres furent désignés pour veiller à cette conservation. Or, vous savez ce qui arriva par la suite.

Malgré ces décisions, arrêtées en séance officiellement provoquée et reconnue par la Commune, on procéda néanmoins aux préparatifs nécessaires au déboulonnage et à la destruction de la colonne.

C’est alors que le vendredi 5 mai 1871 , désolé de voir, malgré tous nos efforts, s’accomplir ce vandalisme, en présence même d’autres Vandales ennemis qui applaudissaient, et c’était leur rôle, je fis paraître, non pas dans le Soir, que la Commune venait de supprimer, mais dans l’Etoile , qui s’efforcait de le remplacer, et qui fut également supprimée huit jours après, la protestation qui suit :

Monsieur le Rédacteur,

Je viens de voir élever autour de la colonne Vendôme certains échafaudages que l’on m’assure destinés aux ouvriers qui vont procéder à la démolition de ladite colonne.

Je tiens, à ce propos, à rappeler ce qui s’est passé à la réunion des artistes convoqués à l’École de médecine, le lundi 10 avril 1871.

Cette réunion a été jugée suffisante par la Commune pour nommer, au suffrage universel, un président, le citoyen Courbet, deux assesseurs et quarante-sept membres chargés de réglementer tout ce qui se rattache à l’organisation artistique, à la conservation des collections , musées , monuments , etc.

Le règlement préparé par les soins d’une commission, et rédigé à priori, a été publiquement et officiellement discuté, article par article, et voté par le suffrage universel direct de ces artistes réunis. Il a été consacré par l’insertion à l 'Officiel de la Commune, et par conséquent approuvé par elle.

Or, sur la proposition d’un d’entre nous, il a été voté à la presque unanimité des voix que tous les monuments de Paris, ayant un caractère artistique quelconque, notamment la colonne Vendôme, et Y Arc de Triomphe, seraient conservés, et que les artistes délégués seraient chargés de veiller à leur conservation.

Je ne suis pas de ceux qui considèrent la colonne Vendôme comme un objet d’art de qualité supérieure. Cette imitation de la colonne Trajane n’est pas sensiblement supérieure à la colonne de Juillet.

Toutes deux sont des monuments médiocres , mais on ne saurait sans injustice leur refuser la qualité de monuments et d’objets d’art.

Où en serions-nous tous, hélas ! à partir du citoyen président Courbet jusqu’au dernier d’entre nous, si les œuvres médiocres ou même mauvaises n’avaient plus le droit de vie, et si chaque parti arrivant au pouvoir supprimait les objets d’art et monuments qui lui déplaisent?

La résolution de conserver le monument en question ayant été votée par les mêmes hommes qui ont nommé Courbet et les autres délégués, approuvés par la Commune, ainsi que doivent l’établir les procès-verbaux, il est évident que si, en dehors de leur action et malgré le vote acquis, on procède à la démolition du monument que l’on a décidé devoir conserver, les quarante-sept délégués artistes doivent officiellement protester et s’opposer à la démolition; car sans cela ils se trouvent moralement et matériellement responsables.

Agréez mes salutations empressées.

Bertall.

5 mai 1811.

D’autres sans cloute protestèrent comme votre serviteur, rien n’y fit.

Je n’ai pas eu la satisfaction d’avoir mieux réussi que pour Baudry et notre cher Henri Régnault.

La colonne tomba.

Maintenant on la reconstruit, mais on ne rendra pas la vie à celui qui devait être un des plus grands artistes de notre temps.

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