PONSARD
Chapitre des renseignements. — Le parquet est un endroit parqueté où sont parqués les agents de change.
Pour procurer des idées agréables aux spéculateurs qui fréquentent la Bourse, on a donné à ce petit parc le nom gracieux de corbeille. Que c’est comme un bouquet de fleurs! disent les petits ébénistes qui parfois stationnent alentour.
Canard d'argent sur champ de gueules, La coulisse est tout ce qui n’est pas le parquet.
couronne de comptes avec louis d’or
eu fleurons. Les agents de change sont des hommes générale-
ment élégants, bien vêtus et d’un aspect agréable. Il faut qu’ils soient
doués d’une voix robuste ou perçante, il n’est pas nécessaire du tout qu’elle soit harmonieuse.
Pour hommes graves. Habile à allumer la pompe, à enflammer les cœurs. Pour vieilles demoiselles, Pour les personnes
Les coulissiers sont des hommes moins agréables d’aspect et se piquent moins d’élégance, mais ils se rattrapent en criant plus fort et moins harmonieusement encore, peut-être, que Messieurs les agents.
Ceux qui parlent d’or et chantent de même.
Le vaste bâtiment de la Bourse ressemble à l’Odéon et à la Madeleine , à la fois temple et théâtre. C’est là qu’on adore le dieu, c’est là aussi que se joue la grande comédie de l’argent.
Ceux qui entrent dans ce temple ou dans ce théâtre au moment où travaille l’argent avec fureur, ne peuvent se défendre d’un certain effroi en entendant les cris furieux qui s’y poussent en chœur, et sans discontinuer, à partir du moment où sonne la cloche de l’appariteur, jusqu’au moment où elle sonne de nouveau pour indiquer la fin. Il semble que ce sont les cris féroces des sacrificateurs, répondant aux douloureux hurlements des viclimes.
Car ce qu’on fait là se nomme des opérations de bourse. Il y a les opérateurs et les opérés.
Chose étrange ! dans ce temple , dans ce théâtre où il se remue tant de valeurs et tant d’argent, il n’y a ni argent, ni or, ni papiers , ni caisse.
Pendant le temps mouvementé de la Commune, un délégué fut nommé, dit-on , près de la Bourse. La place était vivement demandée. Il y avait forte concurrence.
L’heureux citoyen que la force de ses protections avait promu à cette fonction si enviée, arriva tout galonné, ceinturé de rouge et or, accompagné de quelques bons fédérés , curieux de voir ce que contenait cette Bourse , ce vaste porte-monnaie dont ils avaient tant ouï parler jusqu’alors.
Le premier acte du délégué fut naturellement de demander impérieusement la clef de la caisse.
— Mais, citoyen, lui répondit le gardien interpellé, il n’y a ici ni argent ni caisse.
Le délégué fut atterré.
— Une bourse où il n’y a pas d’argent ! ah ! malheur !
Et il s’en alla l’oreille basse avec son escorte. On ne le revit plus.
Avant la dernière guerre, on pouvait remarquer dans l’intérieur du bâtiment une collection d’êtres bizarres, placés en espalier, juchés sur des chaises de toute forme, garnissant le mur sur la droite.
C’étaient des physionomies à part, des rictus gourmands et avides, des nez tordus à bosses étranges et à cassures fantastiques. De ces têtes blêmes qui semblaient taillées dans un marron, des ventres larges comme des sacoches, des épines dorsales aiguës comme des mâchoires de requin, tout cela constellé de bagues folles , d’opulentes breloques et de lunettes d’or.
C’était là le quartier où coassaient dans leur rocailleux idiome les banquiers allemands de toute sorte , bonne et mauvaise , mauvaise surtout , le quartier des affaires à outrance , sans foi , sans merci , sans pitié , hauts coupeurs de bourse, tireurs de lame et éventreurs de caisse.
La France, cette bonne vache à lait, leur fournissait à foison gogos, actionnaires , obligataires de tout genre. Ils en vivaient joyeusement, tout en se moquant d’elle et la calomniant, se faisant traîner par des chevaux anglais, caresser par des chanteuses italiennes , des figurantes françaises ou des danseuses espagnoles.
On m’assure qu’il en est peu revenu : tant mieux.
Notre bon pays possède assez d’avides et de joueurs pour remplir et peupler le monument. U y a des jours où l’on refuserait du monde.
Les gros spéculateurs restent chez eux, et l’on va chercher leurs ordres à
chaque instant, en coupé, en fiacre, et même en vélocipède. Les spéculateurs
de seconde classe sont placés en espalier le long des murs, autour des colonnes. Le menu fretin circule à l’endroit où se tiennent et hurlent les prêtres dissidents de coulisse, pendant que les grands prêtres et sacrificateurs assermentés poussent le concert de leurs cris dans la corbeille.
Au coin de certain mur sont les vieux de la vieille de la Bourse, pour
Vieux détritus laissés à sec sur les bancs par le flux et le reflux du cinq et da tiois.
lesquels la rente n’a pas eu de faveurs, et qui viennent d’une main triste pointer les cours pendant deux heures, pour aller de là finir leur journée à la salle des ventes de la rue Drouot.