LETTRE DE M. DURAND, BOURGEOIS DE PARIS
Nul plus que moi ne s’incline devant la majesté du suffrage universel. C’est mon devoir et mon droit, et j’en profite. Mes idées sont bien nettes, franches et arrêtées sur ce sujet, je n’en démordrai pas d’une ligne, je vous jure; mais vous ne sauriez vous figurer les luttes perpétuelles qu’il me faut subir à ce propos, — jusque dans mon intérieur.
Si la force des convictions se mesure aux souffrances que l’on sait endurer pour elles, il est clair que mes convictions sont de la plus haute puissance.
J’ai épousé une femme qui m’a apporté une jolie dot, ce qui ne saurait nuire, plus une belle-mère, excellente femme au fond, mais forte tête.
Eh bien, il suffit que j’exprime une opinion politique chez moi, dans ma
maison, à ma table même, pour qu’immédiatement ces dames émettent une opinion diamétralement contraire; je vous demande un peu de quel droit? C’est le suffrage universel particulièrement qui est leur bête noire, et vous pensez à quelles extrémités elles se portent à propos de la réclamation si énergiquement faite en ce moment au sujet de Y intégrité du suffrage universel.
— Le suffrage universel! Où prenez-vous cela? me dit ma belle-mère. Qui dit suffrage universel dit suffrage de tout le monde. Eli bien , moi et ma fille, ne faisons-nous point partie de tout le monde? Pourquoi ne demande-t-on pas mon suffrage, à moi, si je consens à vouloir le donner? On me demande bien tous les ans, et très -régulièrement, mille deux cent trente-cinq francs trentecinq centimes pour ma maison du boulevard de Sébastopol. (Ici, je m’incline avec sympathie. ) Quand je dis mille deux cent trente-cinq francs trente-cinq centimes, je crois encore que l’on me gratifie, cette année, d’une augmentation d’un tiers. Jamais jusqu’alors on n’a semblé avoir conçu seulement la pensée de refuser mon argent, sous prétexte que je suis un être d’une intelligence inférieure et subalterne.
— Mais, Madame.. .
— Il n’y a pas de mais, il n’y a pas de Madame qui tienne. Regardez-moi un peu cet imbécile de François, qui arrose en ce moment la cour, où il va certainement pleuvoir. Je ne lui donnerais assurément point mon petit havanais à gouverner pendant cinq minutes. Eh bien , il y a quinze jours, on lui a remis un joli morceau de papier vert ou saumon, peu importe, pour l’inviter fort respectueusement à venir fourrer son avis dans l’urne, et lui demander ainsi à gouverner la France ! Moi, on ne m’a rien demandé du tout , et cependant je ne crois pas succomber à un blâmable excès d’amour-propre en déclarant mon intelligence supérieure à celle du citoyen François.
— Assurément, chère belle-mère, ce n’est pas moi qui.. .
— - Ce n’est pas vous qui... je le sais bien, mais ça m’est égal. Ce qu’il y a de certain, c’est que vous partagez parfaitement mon avis au sujet de cet idiot de François, et que cependant, lorsque plusieurs centaines de François sont réunis, avec chacun un petit morceau de papier dans la main , vous vous pâmez d’admiration et de respect, et vous vous extasiez sur la majesté, sur la splendeur, etc., etc., vous connaissez la litanie.
— Chère belle-mère, je demande la parole.
— • La parole, vous ne l’aurez pas, les hommes en abusent assez souvent pour qu’une fois par hasard les femmes essayent de prendre leur revanche.
Tenez, mon gendre, François n’a pas manqué de projeter dans cette boîte de bois blanc , que vous vous obstinez , toujours par bêtise , à appeler urne,
COSTUMES ET VISAGES-
INDÉPENDANTES
— Eh bien! moi aussi je vais au club.j
INDÉPENDANTES
— Vous sortez?
— Oui.
— A quelle heure rentrerez-vous?
— Quand il me plaira.
— C'est bien, mais pas plus tard.
COSTUMES ET VISAGES
INDÉPENDANTES
— La charité, Madame, s’il vous plaît?
— Mon brave homme, on ne peut rien vous faire.
LE SUFFRAGE DES FEMMES
un vote exactement contraire au vôtre. Si vous avez voté pour Rémusat, il a voté pour Barodet; si vous avez voté pour Barodet, il a voté pour Rémusat. C’est d’instinct.
Notre ennemi, c’est notre maître,
Je vous le dis en bon français.
Il y a longtemps que cela a été dit. Vous êtes annulé par cet imbécile, et c’est bien fait.
— Alors, que devons-nous faire?
— Voici ce que fait un de nos amis. Lui ne vote jamais, mais chaque fois qu’il s’agit de voter, il s’arrange pour avoir deux pièces de vin à mettre en bouteilles. Il convoque quatre citoyens dans ce but. « Nous ne sortirons pas de la maison, dit-il, que ces deux pièces ne soient terminées, et il les faut immédiatement. Vous serez bien payés, et si la soif vous gagne, vous pouvez boire à votre aise. » Dans des conditions pareilles, on est sûr de ses hommes. Personne ne bouge, personne ne vote. Il y a trois voix de bénéfice.
Mais, en vérité, ce sont là de petits moyens. Ce qu’il faut faire en ce moment, où l’on crie sur tous les toits qu’il faut avoir l'intégrité du suffrage universel (ici permettez-moi une parenthèse : intégrité, cela veut dire justice, en français ; intégralité signifie : état d’un tout qui est complet; c’est intégralité qu’il fallait dire; enfin, ne disputons pas sur les mots), ce qu’il faut faire, dis-je, c’est de faire que le suffrage soi-disant universel ne soit plus un suffrage restreint. Donnez-lui son intégralité complète.
Que les hommes et les femmes, dont les droits et les devoirs sont égaux devant la nature, soient égaux aussi devant le petit papier à jeter dans la boîte de M. le maire. Vous n’avez certes pas la prétention que ma fille ou moi nous soyons toujours plus bêtes que vous pouvez l’être vous-même?
— Je n’ai pas cette prétention, mais...
— Vous ne l’avez pas, et vous faites bien; dans tous les ménages, il en est ainsi, et je crois même que la femme de François est beaucoup moins bête que lui.
Où serait le mal si la femme de François donnait son avis comme François lui-même? C’est elle qui nourrit le petit, qui l’habille, qui l’élève; elle ne va jamais chez le marchand de vin, elle ne joue ni aux cartes ni au bouchon, et quand le petit sera grand, elle aura plus de peine que François si la guerre le lui enlève pour en faire un héros en pantalon rouge. Il y a plus de ménages qu’on ne croit où le travail, l’intelligence et la vertu sont représentés
par la femme et non par son associé. Si vous saviez comme vous m’amusez avec votre majesté du peuple !
— Oui ! Vox populi, vox Dei. La voix du peuple, c’est la voix de Dieu.
— Laissez-moi donc tranquille avec ces vieilles sornettes. De temps en temps, à Paris, vous voyez le grand souffle populaire animer toutes les poitrines, la voix du peuple s’élever, et l’on entend sortir de toutes les bouches ce même cri cent mille fois répété :
« Oh hé ! Lambert ! oh hé ! »
Ou bien l’hymne :
Ohé! les petits agneaux,
Qui est-ce qui casse les verres ?
Ohé ! les petits agneaux ,
Qui est-ce qui casse les pots ?
Ou bien :
Oh ! il a des hottes , il a des bottes ,
Bottes, bottes,
Il a des bottes , Bastien.
Ou bien le chant des conjurés de la Mère Aiigot :
Quand on conspire..., il faut avoir Perruque blonde et collet noir.
Ou bien : Ohé ! Rochefort !
Ou bien : Ohé ! Raspail !
Ou bien , comme naguère : Ohé ! Barodet !
Ces choses-là , ça prend comme une maladie, on ne sait pourquoi.
Voilà la voix du peuple.
Eh bien, je vous le demande un peu, voyez-vous souvent d’honorables citoyennes se réunir en groupes compactes pour crier à tue-tête : Ohé ! Lambert! ou chanter les Petits Agneaux , ou :
Ziui la ï la, zim la ï la,
Les beaux militaires !...
Vous arrive-t-il souvent de rencontrer quelques-unes de ces dames abruties chez le marchand de vin, décrivant de capricieux festons le long des murs, et cassant les kiosques ou les boutiques à coups de pierres ou à coups de bâton, sous prétexte de politique?
LE SUFFRAGE DES FEMMES
Si vous voulez mon opinion, je vous dirai que les hommes ont parfois du mérite, mais que sans les femmes ils feraient trisle figure en ce monde.
— Personne, chère Madame, n’est plus que moi de votre avis.
— De la galanterie! laissez-la dans le fourreau, mon cher gendre. La société, vous ne pouvez pas le nier, est faite par les femmes, il faut qu’elles y tiennent leur droit et leur place comme vous-mêmes. Les ouvriers qui réclament le plus la liberté, pour eux personnellement, n’ont-ils pas crié naguère comme des brûlés parce que des maîtres imprimeurs voulaient créer aux femmes un travail plus rétribué que leur travail ordinaire, en en faisant des imprimeuses? Ainsi la liberté de la presse n’existerait pas pour les femmes, tandis que pour les hommes on en fait une nécessité.
— Tout cela est profondément bête et injuste.
— Moi, je suis pour la suppression totale du vote tel qu’il existe.
— Mais, belle-mère, vous outragez la majesté du suffrage universel.
— Je m’en fiche pas mal! Ou bien supprimez-le tel qu’il est, puisqu’il n’est qu’un suffrage universel restreint, ou bien donnez-lui son intégralité complète, c’est-à-dire en nous conviant, nous autres femmes, qui avons au moins autant que vous nos charges, nos responsabilités, nos propriétés, nos angoisses et nos impôts, à voter comme vous-mêmes, pour la réglementation de ce qui nous intéresse au même titre que vous.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites là, chère belle-mère; mais enfin les mœurs n’y sont pas. Nous ne sommes point encore à ce degré.
— Eh bien , il faut y arriver. Il faut être radical en tout ou ne pas s’en mêler. Les femmes auraient plus de bon sens que les hommes, c’est moi qui vous le dis; et si vous nous refusez l’intégralité du suffrage universel, c’est que vous savez bien qu’il en est ainsi.
Voyez donc ce qui se passe en ce moment.
Comment! vous êtes quatre cent cinquante mille à Paris, et vous vous dites, mais là carrément et sans vergogne, au moins une certaine partie d’entre vous : Nous autres Parisiens, nous sommes des imbéciles, des crétins et des goitreux ; parmi nous , il n’y a personne qui soit capable de nous représenter devant le pays. Il faut décidément aller chercher quelqu’un à Lyon. Et vous choisissez un Monsieur que vous n’avez jamais vu, qui n’a jamais vu Paris, ** G6
et qui ne s’est fait connaître que par des maladresses ou des balourdises!
Tenez, vous me faites pitié; la ville qui a produit le citoyen Molière , le citoyen Voltaire et tant d’autres , est donc bien déchue et bien appauvrie, pour aller quérir au loin, pour la représenter, ce qu’on appelle en termes commerciaux, des rossignols , des laissés pour compte d’une petite boutique de province qui travaille pour l’exportation!
Allons donc ! allons donc !
Que des Parisiens représentent Paris dans le régime actuel, c’est là le moins; et c’est à peine si j’y vois d’autres que des provinciaux.
— Mais cependant, Paris est le centre où...
— Laissez-moi donc la paix avec votre centre , puisque partout on cherche à décentraliser !
Moi, je vous soutiens que si le suffrage universel est intégral et complet, et que nous autres femmes nous y prenions enfin notre part, les choses n’en iront que mieux; la bêtise de l’homme sera corrigée par l’intelligence de la femme; la grossièreté par notre finesse; les déréglements par l’ordre de notre conduite.
— Oui, mais cela n’est pas possible.
— Eh bien, alors, ne pensez plus au suffrage universel, puisque vous vous plaisez à le mutiler d’une façon si brutale et si inconvenante.
Quant à moi, ma conclusion sera celle-ci : Il nous faut, ou bien la véritable intégralité du suffrage universel et son intégrité aussi , si cela peut vous faire plaisir; c’est-à-dire le vote non-seulement de tous les hommes, mais de toutes les femmes, de tous ceux, en un mot, qui participent aux charges de l’Etat , ou bien le suffrage restreint des hommes suffisamment éclairés pour agir en pleine et véritable connaissance de cause.
Ainsi, mon cher gendre, faites tous vos efforts pour nous faire obtenir enfin le suffrage universel complet tel que je l’entends, sinon, je vous le déclare , j’ai le droit de faire mon testament; les hommes n’ont pas été jusqu’à nous retirer cela, à nous autres femmes. Je laisse ma maison du boulevard de Sébastopol aux orphelins de la guerre et à mes Sœurs de la Salpêtrière.
Voilà ce que me répète chaque jour ma belle-mère depuis que cette fièvre d’élections s’est emparée de nous à Paris. Vous voyez que ma belle-
LE SUFFRAGE DES FEMMES
mère, qui possède parfois quelque bon sens, n’a plus le sens commun lorsqu’il s’agit de politique; mais comme elle a des qualités d’autre part et, outre sa maison du boulevard de Sébastopol, un certain nombre d’actions au porteur, et quelque argent mignon qu’elle administre réellement avec une certaine lucidité, je patiente de mon mieux, je ronge mon frein sans en avoir l’air, et je ne dis pas grand’ chose; mais enfin je suis bien forcé de l’entendre.
LES BELLES-MÈRES
Je suis belle-mère et je suis mère aussi, c’est pourquoi je ne crains point de demander la parole pour un fait personnel.
Les hommes, vous le savez, ont fait les lois, et, de plus, ils disposent en maîtres des journaux, des ironies et des calomnies de la plume , des clichés de toute sorte et des préjugés ayant cours.
Iis ont donc beau jeu contre les femmes, gent taillable et corvéable à merci, quoi qu’ils puissent dire, et dont ils se plaignent à tout propos , sous quelque forme qu’elles se présentent dans leur vie : maîtresses, épouses, belles-mères.
Les mères quelquefois, mais pas toujours, hélas! jouissent d’une exception à leurs yeux.
LES BELLES-MÈRES
Comment résister dans une lutte inégale avec des armes si inéquitablement préparées, si ce n’est en appelant à son aide toutes les ressources des vaincus, la finesse, la ruse, la diplomatie, quand l’abnégation et la tendresse sont venues tristement échouer?
S’il arrive donc que, dans ces luttes, les hommes soient atteints cruellement parfois, et qu’ils ressentent quelques profondes blessures, à qui doivent-ils s’en prendre, si ce n’est à eux-mêmes? et ne doivent-ils point le plus souvent se frapper la poitrine en se demandant pardon de nos fautes?
Je laisse de côté les tristesses subies par les jeunes filles dont les hommes se font un jeu, et les femmes auxquelles ils imposent des devoirs et des obligations auxquels ils trouvent plaisant, naturel, je dirai presque légitime, de se soustraire. J’arrive au point qui nous concerne, nous, pauvres mères et belles-mères, sur le chapitre desquelles chacun de vous, plus ou moins, trouve de bonne guerre de déblatérer.
J’imagine une femme honnête et sage, mariée comme nous nous marions, épousant un homme qui épouse notre dot, lui vouant, en dépit de tout, la tendresse et l’affection dont il use à son gré et quand il lui convient de le faire, subissant avec résignation et sans mot dire les petites trahisons et les mensonges, je veux bien dire véniels, dont il brode sa vie et la nôtre, voyant clair malgré nous dans l’existence qu’il nous fait et dans celle qu’il se fait à lui-même , fermant douloureusement les yeux quand il serait cruel de trop bien voir, et nous renfermant en silence dans le cercle de nos devoirs et de notre intérieur.
Une fille est née de nos entrailles, de notre vie, de notre sang. Sa naissance fut pour nous à la fois une souffrance et une joie. Nous avons vu un jour, jour heureux et bien cher, ses yeux s’ouvrir et nous reconnaître, ses petites joues devenir roses et fraîches , ses lèvres nous sourire, se presser contre nos lèvres et tirer la vie de notre sein. Elle grandit, nous faisons naître peu à peu dans ce petit être adoré les idées qui sont le parfum des choses , et les mots qui représentent les idées.
Nous guidons ses premiers pas, nous veillons sans nous lasser à tous ceux qu’elle fait ensuite , nous cherchons sans relâche à lui inspirer les sentiments affectueux et tendres , à collectionner dans cette petite tête , tout notre espoir, les connaissances, le savoir et les talents dont elle doit avoir besoin plus tard, et qui doivent en faire un jour l’être accompli que nous avons rêvé.
Nous nous faisons un devoir d’être toujours là près d’elle , attentive, vigilante, émue, écartant tout ce qui peut être un froissement, une souillure, si légère qu’elle soit, ou un obstacle.
Nous couvons de toute notre sollicitude et de toute notre tendresse cet être que nous trouvons adorable et charmant, dans lequel nous avons reporté ce qui est notre espoir et notre vie. Cela dure vingt ans.
Un jour, un Monsieur arrive, un Monsieur que nous ne connaissions pas le mois passé. Ce Monsieur, un notaire le précède; on parle d’argent, de convenances, que sais-je? C’est le glas du mariage qui sonne aux oreilles de la mère.
Il le faut cependant; le mariage est décidé. La mère sent que ce trésor amassé pendant ces douces années de soins , de sollicitude et de tendresse , devient à jamais le partage d’un autre. La jeune fille émue, ü’oublée, mais curieuse et inquiète de l’inconnu, subissant la loi de la nature, passe dans les bras de celui qui devient l’arbitre de sa vie. Elle jette un baiser d’adieu à celle qui fut son guide depuis qu’elle a vu le jour. Et la voilà partie.
Pauvre mère ! elle a cessé ce rôle qui était son soutien et sa jouissance ! Elle est devenue belle-mère.
Heureuse si elle trouve dans celui qui est son gendre, et qui entre si inopinément dans une famille où personne ne le connaissait naguère, le cœur dévoué, les sentiments délicats et élevés qu’elle a rêvés pour celui qui devait être le maître de son enfant.
Mais si ce rêve n’est pas réalisé, si le caractère de ce mari se démasque et montre une nature sèche, âpre, discordante, se plaisant à détruire l’œuvre
LES BELLES-MÈRES
maternelle, froissant à chaque pas les sentiments et les délicatesses, oubliant peu à peu les obligations et les devoirs.
Si la mère, qui a presque passé l’oubli sur les tristesses, les déconvenues de sa propre vie, les voit poindre à l’horizon de la vie de sa fille, sur laquelle elle a reporté son existence tout entière, ne voyez-vous point ce tourment nouveau qui lui est imposé , ce tourment sans compensation ?
N’est-ce point à elle, qui s’était plu à écarter jusqu’ici les moindres fétus du chemin de son enfant, à chercher maintenant à en éloigner toutes les épines?
Son expérience lui apprend ce qui menace, et elle souffre par anticipation de toutes les angoisses qui doivent peser sur sa fille , qui l’ignore , et dont celle-ci ne peut encore prévoir encore toutes les rigueurs.
Lejeune mari voit avec dépit ce gardien vigilant, qui sent et qui prévoit, et il en prend une impatience qui ne tarde point à devenir de la haine. Parfois il arrive à briser un instant le lien si cher qui tenait la mère et la fille.
Quant au père, lui, il ne voit rien, ou ne veut rien voir. Il s’est fait un fonds d’indulgence , basé sur les exigences de sa propre conscience et de sa propre vie.
Beau-père est bien rarement le pendant et le synonyme de belle-mère. Le beau-père et le gendre savent qu’ils doivent se faire de mutuelles concessions.
Six mois après le mariage de la jeune fille, on sait que ces Messieurs se retrouvent au club.
Il arrive, on le prétend, qu’ils se rencontrent parfois ailleurs. Mais, comme nous l’avons dit, ils se sont fait de l’indulgence une loi.
Ah ! Messieurs , si vous saviez comme une mère est heureuse quand il plaît à son gendre d’en faire, je ne dirai plus une belle-mère, le mot est pris en mauvaise part, mais une seconde et reconnaissante mère !
Madame X...,
Belle-mère.
LE YACHT
C’était, si je ne me trompe, en l’an de grâce 1859. M. Fourdinois , qui vient de mourir tout récemment, laissant peut-être un renom équivalant à celui de Boule, sous Louis XIV, ou de Gouthière, sous Louis XVI, venait d’exécuter ce qu’il considérait sans doute comme son œuvre maîtresse , œuvre de laquelle dépendaient à coup sûr et sa fortune, et son avenir, et ses honneurs.
Il s’agissait du yacht de l’Impératrice.
Les crédits étaient illimités : on voulait une merveille. Il fallait réussir, et Fourdinois n’avait rien négligé.
Bref, l’œuvre était terminée. On était arrivé au jour solennel de la réception, et une commission ad hoc avait été nommée par la maison de l’Empereur.
C’était un jeudi, je crois ; le yacht était amarré sur le quai de Saint-Cloud. Je le vois encore : une merveille d’élégance, de finesse et de ton, se profilait gracieusement sur l’eau du fleuve, et sur les coteaux opposés, inondés de lumière et de soleil.
A deux heures , la commission arriva. M. Fourdinois, en habit noir, gants blancs, cravate blanche, l’attendait sur le petit pont volant qui rattachait le petit bâtiment au rivage.
La Commission se composait d’un amiral, un grand et gros homme vigoureux, à l’œil sévère et convaincu, bonne et haute mine, se'rieux et calme; il était en grand costume , toutes décorations dehors, un grand cordon de la Légion d’honneur en sautoir, des plaques de toute sorte et de toute forme alignées le long de la poitrine.
Un capitaine de vaisseau l’accompagnait, bardé d’autant de croix peut-être, et plus solennel encore que son amiral ; puis un ingénieur en chef de la marine; un lieutenant de vaisseau, chargé du rapport; un colonel d’étatmajor; un officier de guides; deux chambellans en habit rouge galonné d’or, et la clef réglementaire brodée dans le dos; puis enfin deux privilégiés, parmi lesquels j’avais l’honneur d’être.
LE YACHT
Le bon Fourdinois était ému. C’était évidemment une grosse partie qui se jouait en ce moment.
La Commission se promena d’abord sur le pont, inspectant scrupuleusement chaque détail de la construction. Tout à ravir : le moindre écrou ciselé avec soin, la tente de velours semée de fines abeilles irréprochables, le parquet de bois des îles adorable , et la fine machine à hélice brillante, soignée comme une délicate pièce de bijouterie.
On descendit l’escalier à rampe de velours vert, retenue par des anneaux d’argent, qui conduisait à l’appartement réservé à l’Impératrice, et dans lequel Fourdinois avait évidemment tenu à se surpasser lui-même.
En vérité, c’était un réel tour de force que celui qui avait été accompli dans un espace relativement aussi restreint : il s’agissait de trouver la place d’une salle à manger, d’un petit salon et d’un cabinet de toilette.
La salle à manger, pour débuter, un chef-d’œuvre ! Toutes les délicatesses de la plus fine sculpture sur bois couraient en frises, en bas-reliefs délicats, tout le long des parois ; une petite table à quatre couverts , et une suspension d’argent ciselé et niellé, des bijoux véritables !
Encadrés dans les boiseries, deux tableaux d’une richesse de ton incomparable représentant des fleurs, fruits et animaux; l’un d’eux avait pour sujet principal le Rat philosophe retiré dans son fromage; pour tout dii'e , il était signé Philippe Rousseau.
Le jeune lieutenant de vaisseau rapporteur prenait consciencieusement des notes. La commission était évidemment des plus satisfaites.
On passa dans le salon , véritable bonbonnière Louis XVI pure et réussie ; les boiseries, d’un ton doux et gris, agrémentées de filets d’or. Ici, ce ne sont plus des Philippe Rousseau ; le pinceau de Chaplin a peint un lumineux plafond , à travers lequel s’envole une nichée d’amours, poursuivant des papillons et des oiseaux qui s’échappent de guirlandes fleuries.
Sur les panneaux du même maître, quatre sujets allégoriques peints dans cette pâte douce, harmonieuse et tendre qui distingue si particulièrement le peintre cher aux jolies femmes.
Deux canapés-divans et deux fauteuils gris et or, recouverts en étoffe de ce suave bleu clair dont le secret nous vient des bords du Yan-tse-Kiang. Le tapis persan , de ce ton rompu , calme et cependant coloré qui sert si bien de base aux bouquets du peintre et du coloriste.
Dans un coin, un excellent piano de Pleyel, en bois des îles, précieusement fouillé de fines sculptures.
L’un des chambellans, un blond charmant, un de ceux qui brillaient dans ** 67
leur gloire aux réunions du lundi, un coryphée du cotillon, s’était assis devant le piano et jouait une harcarolle.
L’instrument était une perfection : son doux, harmonieux, nourri, rien n’y manquait.
La commission n’avait qu’à approuver; M. Fourdinois rayonnait.
En ce moment, on entre dans le cabinet de toilette.
Autre merveille : des garnitures d’un marbre blanc sans crudité, dentelles et guipures en profusion , des armoires ménagées avec précaution , une foule de tiroirs, une glace sans pareille, dont le cadre, une guirlande d’amours et d’oiseaùx finement fouillés, est un chef-d’œuvre. Les panneaux que ne garnissent pas les tables de marbre fournies des précieux engins de toilette , encastrés, par crainte de quelque roulis, sont peints par Voillemot, dans ce ton délicat et argenté qui lui est si personnel. Le plafond, éclairé par une lampe mystérieuse aüx teintes opalines, et de nombreuses appliques style Louis XV, aux bougies transparentes, promettaient la lumière aussi complète que pouvaient la réclamer, à un moment donné , les exigences des dames de service.
— Tout cela est parfait, fit l’amiral, qui inspectait avec soin et satisfaction fous les détails ; mais est-ce là tout ?
Le jeune chambellan blond continuait à jouer la barcarolle :
Dites, la jeune belle ,
Où voulez-vous aller?
— Il me semble que tout n’a pas été complètement prévu, fit l’amiral.
M. Fourdinois s’avança discrètement vers un panneau qui représentait une nymphe rougissante fuyant vers les saules.
Le panneau glisse sans bruit sur sa rainure. Je pensais en ce moment à ces vers du chevalier de Parny :
Elle en sort confuse et légère ,
Elle en sort pour y revenir,
Et jamais , princesse ou bergère ,
Sans y laisser un souvenir.
LE YACHT
Ce que M. Fourdinois nous laissait voir était disposé avec un art exquis. Le théâtre, comment dirai-je? représentait une sorte de bosquet mystérieux; des oiseaux couraient et se cachaient dans le feuillage, et le bosquet ne semblait éclairé que par quelques lucioles lumineuses et transparentes.
Était-ce un trône? était-ce un autel? Je ne sais. Mais on y montait par deux marches recouvertes d’un tapis gazonné et semé de fleurs.
On voyait que le tout avait été médité à la fois avec prévoyance et avec respect.
Mais le sentiment que nous éprouvâmes tous était celui de l’exiguïté du bosquet, de l’autel, du tout, en un mot.
Le capitaine de vaisseau prit la parole :
— C’est impossible, dit-il, tout cela est trop petit.
— Mais non, fit l’ingénieur de la marine.
— Mais si !
— Mais non.
— Comment voulez-vous que Sa Majesté !...
— Mais certainement.
— Mais songez donc, on ne peut pas se retourner.
— Et cependant...
— Mais vous n’avez pas pensé à la tyrannie des crinolines.
— Mais si .
— Mais non.
— Mais je vous certifie que si J
Le pauvre Fourdinois était plus mort que vif pendant la discussion; il était devenu d’une pâleur effrayante. Un peu plus, il se trouvait mal.
Un pareil échec ! une semblable erreur au bout de sa tâche, c’était tout à refaire ! c’étaient sa faveur, sa fortune compromises , son avenir arrêté.
Ce pauvre homme faisait mal à voir.
Tout à coup, l’amiral, pour trancher la difficulté, s’avança vers le petit autel du fond, écarta les basques de son habit et s’y assit gravement.
Je vois encore ce brave et sérieux amiral , traversé de tous ses rubans , constellé de toutes ses décorations et broderies, assis et faisant tableau sur ce fond de feuillage d’oiseaux et de fleurs.
- — Eh bien ! vous voyez, dit-il en ouvrant ses bras d’un geste rassuré, je crois pouvoir maintenant déclarer que cela suffit parfaitement.
On entendait à la cantonade le jeune chambellan blond :
Dites , la jeune belle ,
Où voulez-vous aller?
La voile ouvre son aile ,
La brise va souffler.
— Amiral, vous avez raison! répéta toute l’assistance comme un seul homme.
Le brave Fourdinois renaissait à l’existence; le sang revenait à ses joues pâles ; il reprenait peu à peu le souffle qui venait de lui manquer pendant la discussion.
Un peu plus, il allait embrasser l’amiral. îl lui prit la main avec un geste d’homme ramené à la vie. Des larmes de reconnaissance et de triomphe à la fois brillaient dans son regard.
La cause, un moment compromise, était gagnée.
Huit jours après, il fut promu chevalier de la Légion d’honneur.
Nous n’avons jamais su le fin mot, mais il est à croire que Sa Majesté n’avait pas eu à se plaindre de M. Fourdinois.
Certains sages de l’antiquité professaient le mépris des richesses. Celui qui, de nos jours, ouvrant publiquement un cours , professerait ce même mépris et formerait un nombre prépondérant d’élèves réellement convaincus , rendrait un éclatant service à l’humanité.
Vous pouvez bien dire, comme jadis un homme riche de beaucoup d’esprit, mais dont la richesse d’esprit était alors compensée par l’indigence de son portefeuille :
« Dieu lui-même a le plus profond mépris des richesses. Voyez plutôt ceux à qui il les donne I »
Mais au fond, la conviction chez vous n’est pas bien assise, et si quelque revirement inattendu conduit la déesse Fortune dans vos poches, il est bien à croire que votre opinion sur elle et sur ses dons se modifiera sensiblement.
L’homme pourvu de beaucoup d’argent, que ce soit vous ou votre voisin, aura toujours beaucoup d’admirateurs, de flatteurs et d’amis. Pour celui qui n’en a pas, ce sera tout le contraire.
Il y a de notre temps trop de gens observateurs, et ces observateurs n’ont pas été sans regarder à combien d’usages agréables cet argent pouvait pratiquement servir.
Aussi le désir de conquérir cet argent , qui contient tant de satisfactions et de délices rêvés, conduit-il ceux qui en veulent à toutes les démarches, à tous les actes, parmi lesquels on rencontre parfois les honorables et trop souvent les pires.
Les gens qui n’ont pas d’argent se vengent en l’appelant l’infâme capital, jusqu’au moment où ils peuvent en saisir pour eux quelques petites parcelles, et lui donnent alors des noms plus doux.
L’âge mûr est celui où s’exaspèrent le désir intense de l’argent et la rage d’en gagner à tout prix.
On vient de traverser, parfois la bourse trop vide, l’époque de la vie où l’on peut ressentir toutes les jouissances , et où il paraîtrait si bon de cueillir, sur les deux bords de la route, la moisson dorée à l’aide de laquelle on les obtient.
Mais les blés étaient encore verts.
Souvent alors on les fauche en herbe.
J’aime mieux, disait un jeune, vivre riche et mourir pauvre que de vivre pauvre et mourir riche.
C’est là une opinion qui peut avoir son prix dans la jeunesse, mais sur laquelle il est toujours regrettable plus tard de s’être réglé.
On se rappelle l’histoire de ce riche Anglais qui, s’étant fait un programme de soixante années de vie, avait aménagé sa fortune de manière à vivre magnifiquement jusqu’au moment de sa mort présumée. Mais il vécut soixante-dix ans, et pendant les dix années imprévues, il traîna les plus tristes haillons dans les rues de Londres , puis mourut misérablement dans une maison de refuge, en expiant, par toutes les privations, les jouissances dont il avait perdu jusqu’au souvenir.
Dans l’âge mûr, la passion qui survit à presque toutes les autres est donc celle de l’argent, ou du jeu , ou des grandes enlreprises, une autre espèce de jeu qui procure l’argent.
Et puis encore celle des honneurs et des dignités qui l’entraînent.
Cet âge est donc aussi celui des grandes catastrophes et celui des crimes contre le prochain ou contre la société tout entière. C’est l’âge où l’on pile sans pitié son voisin ou son parent dans un mortier pour en extraire un peu de ce métal, dont on n’aura pas même l’occasion de jouir.
L’argent, disait un homme sage, est un bon compagnon, mais il est un mauvais conseiller.
L’âge mûr est aussi l’âge où les vieux chiffonniers légendaires, les donneurs d’eau bénite et les aveugles du pont commencent à mettre les pièces d’or dans leur paillasse et dans leurs vieux bas de laine, afin d’avoir un jour la consolation de mourir de privations sur un grabat capitonné de possibles jouissances, et d’étonner le commissaire de police chargé d’en faire l’autopsie.
L’argent, nous l’avons vu, joue son rôle, le rôle le plus important dans toutes les comédies que nous avons passées en revue, depuis la comédie du
mariage et celle de la dot, jusqu’à celle de l’héritage et même de la mort.
On a vu des fantaisistes se ménager une suprême satisfaction comique par des testaments à surprises, destinés à faire rire la galerie aux dépens de ceux qui croyaient s’être ménagé un dénouement fructueux, et avaient, sans prudence, commencé à monnayer leurs espérances.
Ceux qui veulent se réserver ce dernier sourire d’outre-tombe ont généralement soin de machiner leur combinaison de façon que la scène de haut comique qu’ils ont élaborée avec un soin jaloux ne manque pas à la représentation.
Mais parfois il arrive qu’une circonstance imprévue fait échouer la pièce.
Voici ce qu’on nous a raconté il y a déjà bien longtemps.
Un homme riche d’années, encore plus d’écus et de valeurs de toute sorte, avait eu cruellement à se plaindre de son gendre et même de sa fille. Il vieillissait sournoisement le plus qu’il pouvait, afin de livrer le plus tard possible à cet ennemi intime ce qu’il attendait de lui, songeant à lui laisser uniquement la part restreinte que la loi commande.
Mais la vieillesse a ses limites. Il fallut un certain jour arriver à faire ses dernières dispositions. Un notaire dont il était sûr fut mandé près de lui , et la pièce à surprises, rédigée avec une clarté, une lucidité, une verve comique merveilleuses, lui fut donnée, signée et contre-signée avec le plus grand soin.
Le lendemain , le vieillard était mort , calme , tranquille , et le sourire sur les lèvres.
Mais il avait compté sans son hôte. Jadis, avant même d’avoir fait la fortune dont on se promettait tant de liesse, et lorsqu’il ne commençait guère qu’à en asseoir les fondements , il avait fait un testament dans lequel il disposait de son avoir.
Ce testament, oublié par lui, habitait depuis quelque temps la poche du gendre prudent, qui le gardait avec un soin tout religieux.
Le notaire sortait, le dernier papier dans les mains; le gendre s’avança gracieusement vers lui. Le papier, enlevé d’une main habile, ne fit qu’un saut dans la cheminée où brillait le feu le plus ardent.
— Grand Dieu ! fit le notaire, y pensez-vous? c’est le testament!
— Erreur, mon ami; le testament le voici. Et il lui i-emit le papier conservé avec soin , plus une large enveloppe remplie de certaines liasses de papiers à dessins bleus contrôlés par la Banque.
Le notaire, tremblant, éperdu , prit le tout et s’enfuit.
Le testament eut son effet, à la grande satisfaction du prestidigitateur et aussi du notaire. Il n’y avait qu’un seul héritier, la chose passa comme une lettre à la poste.
Depuis ce temps, tout ce monde est mort, entouré de considération, d’honneurs et de respect.
Et voici comment un auteur doit penser à tout à l’avance, lorsqu’il ne peut assister lui-même à la représentation de son œuvre.
La comédie de l’argent mène donc souvent au drame et à la tragédie.
L’argent est le lien social, dit-on ; c’est lui cependant qui brise les liens de famille, ménage les tromperies, combine les bassesses, brouille les frères avec les sœurs, et sert de prétexte à toutes les infamies qui attristent l’ humanité.
Et cependant on le désire , car il sert à tout , au bien comme au mal. Ceux qui savent en tirer parti trouvent dans son usage des jouissances et des bonheurs inconnus à bien d’autres. Il en est heureusement qui, avec son aide, se plaisent à jouer le rôle de la Providence, lorsqu’elle s’oublie autre part.
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