‹ La comédie de notre temps ... études au crayon et à la plumeChapitre 123 sur 200 · MADAME LA GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

MADAME LA GÉNÉRALE

Une femme de tête, conduit le général à la baguette, et élève les petits sous-lieutenants à la brochette.

l'année dernière une traduction d'Horace; le procureur et son substitut. Le directeur des domaines, une fourchette émérite et un connaisseur en diners; l’ingénieur en chef du département. Enfin, l’un des ingénieurs qui vient de se marier il y à quinze jours, et qui présente pour la première fois une jeune Parisienne, sa femme , une primeur. Les deux dames de Saint-Gleton, qu’il était important d'inviter pour ne

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| | | | | pas s’en faire de dangereuses ennemies, et leur cousin, un des conseillers

municipaux de la ville.

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Le commandant de gendarmerie, deux ou trois conseillers généraux, et deux ou trois maires de la circonscription chère à mon oncle.

Voilà le menu des dineurs.

Quant au menu du diner, tout le monde le connaît : il est le même, frappé à l'emporte-piece et cliché pour Paris, la banlieue et les départements.

Deux potages : la purée Crécy et le potage jardinière.

Le turbot sauce aux câpres ou sauce genevoise, etc., etc.

Suit la litanie obligée, entrecoupée de madère après le potage, le bourgogne au premier service, le bordeaux au second, le champagne frappé, ensuite les vins d'Espagne au dessert.

Il n’y a que la purée de gibier qui se détache comme un phare lumineux sur l’ensemble, et le général en sourit paternellement dans sa moustache.

Cela n’a pas été une mince affaire de distribuer les places, afin que personne ne subisse de froissement, et que l’amour-propre de chacun soit à peu près sauf.

Dans un diner donné l’année dernière, le préfet, le premier personnage du département, avait été forcé par les convenances de laisser la première place à l’évêque; le général commandant le département ne venait qu'en troisième. Le général a été furieux, il ne retournera pas dans cette cassine.

Lorsque le préfet n’est pas de la fête chez ceux que ne lie aucune attache

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officielle, la première place appartient de droit à Monseigneur. Le général ,

en ce cas, prend un air demi-respectueux, demi-narquois. Cedant arma

togæ, dit-il en souriant; et il se rend sans murmurer à la seconde place. Mais passer à la troisième, c'était trop dur.

Ici, l'absence de l’évêque a tout aplani; le curé de la cathédrale est placé à la droite de la préfète, et ne s’en trouve pas mal; il s’agit d’une œuvre pour les jeunes rétameurs.

A droite de l’amphitryon la préfète, à gauche la générale; à droite de la générale, le receveur général, puis la nouvelle mariée. Mesdames de Saint- Gleton, près de M. le préfet et du général, puis l'intendant, l'ingénieur en chef, les conseillers généraux, le directeur des domaines, le commandant de

gendarmerie, etc., etc.

Le diner se passe à merveille, les vins circulent doucement. Théodore, en homme prudent, met de côté quelques bonnes bouteilles, au quart entamées. Je pense que c’est pour boire à notre santé dans l'office.

Au dessert, mon oncle fait une motion généreuse, et porte un toast au grand parti de l’ordre et à la liberté sagement aménagée. Le général approuve, et le préfet, solennellement ému, semble bénir l'assemblée.

Les dames de Saint-Gleton sourient en se pinçant les lèvres, et ne quittent pas du regard le receveur général, qui s’est montré des plus attentifs pour la nouvelle mariée, et le vicaire, qui baissait les yeux sur son assiette, afin de ne pas subir les distractions séculières offertes par le corsage à gaze transparente situé à sa gauche, et par l'absence de corsage à sa droite.

Retour au salon pour prendre le café.

On forme quelques aparté.

MADAME DE SAINT-GLETON, — Quel niais que notre cher député! un imbécile de plus à la Chambre.

MADÉMOISELLE DE SAINT-GLETON. — Quel sot important que notre préfet !

LE COUSIN. — Quel abruti que notre général!

MADAME DE SAINT-GLETON. — Et Ie receveur général!

MADEMOISELLE DE SAINT-GLETON. — Un sac prétentieux sentant le patchouli.

MADAME DE SAINT-GLETON. — Avez-Vous vu comme il regardait cette petite Parisienne, la femme de cet imbécile d'ingénieur? Quelle folie de se marier avec une pareille poupée! Celui-là est sûr de son affaire!

LE COUSIN. —— Un homme à la mer!

MADAME DE SAINT-GLETON. — Le directeur des domaines n’a rien dit, ni à droite ni à gauche. Rien ne le dérange de ses fonctions; c’est un estomac.

MADEMOISELLE DE SAINT-GLETON. — Et il est si bête! Par exemple, mon voisin, le commandant de gendarmerie, est un puits de science.

LE COUSIN. — Un puits ? allons donc! Je l'ai regardé boire tout le temps; je parie qu’il ne renferme pas une goutte d’eau.

MADAME DE SAINT-GLETON. — Eh bien! cet homme est brave comme son épée. Boire comme il l’a fait de tous ces vins détestables, frelatés, ridicules, c’est faire preuve de dévouement à l’amphitryon. Voilà qui est d’un ami véritable. Moi, je nai bu que de l’eau.

MADEMOISELLE DE SAINT-GLETON. — Et ce diner froid, mal servi!

LE COUSIN. — Par exemple, il y avait la purée de gibier, la purée du général, une primeur!

MADEMOISELLE DE SAINT-CLETON. — Ici, à Z..., c'est une purée obligatoire.

LE COUSIN. — Et laïque.

MADAME DE SAINT-GLETON. — Pas du tout, j'en ai encore subi une chez le

curé dimanche; mais au moins c'était mieux servi.

LE COUSIN. -— Triste, triste, s’il n’y avait pas eu le filet de bœuf!

MADAME DE SAINT-GLETON. — Un empoisonnement. Je n’ai rien mangé ; je me ferai servir quelque chose ce soir en rentrant.

MADEMOISELLE DE SAINT-GLETON. — Ce pauvre petit vicaire, entre ces deux dames décolletées jusqu’à la ceinture! Quelle nésinsnene

MADAME DE SAINT-GLETON. — Heureusement que ce qu’on lui montrait était énorme et horrible à voir. C’est à guérir à tout jamais du péché.

LE COUSIN. — Peut-être, il y en avait tant! La quantité quelquefois compense la qualité.

MADAME. DE SAINT-GLETON. — Si nous faisions notre petite partie de whist avec un mort?

LE COUSIN, riant — Celui-là, au moins, ne dira du bien de personne.

LA GÉNÉRALE, à la maitresse de la maison. — Chère madame, je suis au désespoir, je ne savais pas que vous auriez le curé et son vicaire. Je n’ai pas mis de corsage de tulle. Le curé a soixante-quinze ans, très-bien! mais ce pauvre

vicaire ! J’ai été malheureuse pour lui tout le diner. | LA MAÎTRESSE DE LA MAISON. — Consolez-vous, ma chère, il ne sera pas damné pour si peu.

LA GÉNÉRALE, — C’est égal, vous auriez dù le mettre à côté de mademoiselle de Saint-Gleton, üne planche véritable.

LA MAÎTRESSE DE LA MAISON. — En ce cas, c’eût été une vraie planche de salut.

LE GÉNÉRAL, à son aide de camp. — Ces femmes de province, c’est sot, laid et prétentieux.

L'AIDE DE CAMP. — Il y a des exceptions, mon général! Ce n’est pas pour la

maitresse de la maison que je dis cela.

LE PRÉFET, à son secrétaire. — Mon Dieu, que ce député est bête! LE SECRÉTAIRE. — Mais il est bien dévoué.

LE PRÉFET. — Ça ne dira rien à la Chambre, mais ça votera. # * Ù LE MAÎTRE DE LA MAISON, à sa femme. — Décidément, le préfet n’est pas fort;

quant au général, il est ramolli.

MADAME. — Le diner a été très-bien. C’est un peu cher, il est vrai, mais cela a produit un excellent effet.

LE MAÎTRE DE LA MAISON. — Et ca nous donne des racines sérieuses dans le

département.

puo. — Et maintenant, à Paris!

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