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DE LA CONFORMATION DE L'OEIL AU POINT DE VUE DE L'ART

Il est dans le domaine de l’art, comme dans tous ceux où se trouvent circonscrites d'autre part les intelligences humaines, des tyrannies devant lesquelles il faut se courber et des servitudes qu’il est impossible de ne pas subir. Je veux parler de celles que nous imposent les dispositions particulières de notre nature et de notre conformation,

De même qu'il est difficile d'imaginer un fantassin dépourvu de pieds, de même aussi il n’est guère possible de concevoir un peintre sans yeux. Les pieds ne sont pas sensiblement plus nécessaires à la profession de fantassin que les yeux à l’art du peintre.

Du moment où les pieds s’affirment, le fantassin commence; du moment où les yeux sont à leur poste, le peintre devient possible. Mais il y a peintres et peintres, comme il y a fantassins et fantassins, comme il y a fagots et fagots.

Le moindre sergent instructeur vous dira comment de la conformation du pied dépend le degré de valeur du piéton, et la classification militaire qu'il convient de lui donner.

Nous croyons, nous autres, que de la conformation de l’œil dépend la classification artistique dans laquelle il convient de ranger le peintre et le degré de sa valeur, suivant qu’il a pu discipliner son intelligence et sa main à ne pas dépasser les limites que la nature s’est plu à lui assigner.

Il eût été anssi impossible à Delacroix de faire du Meissonier qu'à Meisso-

nier de faire du Delacroix. Rubens n’aurait pas mieux réussi dans l'emploi des Albert Durer que Rembrandt dans celui des Miéris ou des Abraham Mignon.

La conformation particulière de leurs yeux portait ces hommes, qui tous, à des litres différents, furent de grands peintres, à suivre le vœu de leur nature, et ils n’ont été grands peintres que parce qu’ils Pont suivi.

Selon nous, les peintres doivent être partagés en deux grandes catégories : les myores et les PRESBYTES.

Les myopes sont ceux que leur nature rend forcément amoureux de la précision des détails, de la délicatesse des lignes, de la finesse et de la netteté du contour, puisqu'ils ne voient les choses qu’en les examinant de fort près.

Ils font l'analyse de la nature.

Les presbytes en font la synthèse. Ce qui les préoccupe, eux qui ne voient qu'à distance, ce sont les grandes localités, les grandes masses de couleur. Pour eux, les lignes se fondent dans les harmonies des tons, les détails disparaissent dans les combinaisons des nuances et des effets, des lumières et des ombres.

Les myopes tendent donc à être dessinateurs, les presbytes à être coloristes. Alors que le célèbre myope Gérard Dow, la loupe à la main, consacrait quatre jours à peindre, fibre à fibre, le manche d’un balai microscopique, Rembrandt, le grand presbyte, recevant dans son atelier un personnage qui exa-

minait son tableau de trop près : « Éloignez-vous, monseigneur, lui dit-il

« d'un ton bourru; mon tableau ne doit pas être regardé ainsi, la peinture « est malsaine. »

La conformation de l'œil, chez les myopes, ne leur permet pas d’embrasser les vastes compositions, les grands espaces, de même que les presbytes ne sauraient ciseler les précieux détails d’un tableau de chevalet.

Dans le développement même du talent et du faire d’un artiste de génie, l'influence de cette loi naturelle se reconnaît à chaque pas.

Prenons Raphaël, par exemple, le plus complet peut-être parmi les peintres : son œil est d’abord à la recherche des choses infiniment ténues, des plis délicats, des brins d'herbe et des cheveux détaillés pour ainsi dire un à

un, comme dans son petit Saint Michel et ses panneaux de première manière,

Peu à peu, à mesure que par suite du travail des années, la cornée de son cristallin s’aplatit et ne lui permet plus de voir d’aussi près, les détails le saisissent moins, l’ensemble lattire davantage, son cadre s'agrandit, il peint la Vierge au voile, sa seconde manière.

La nature de son œil se modifiant encore, il obéit graduellement à cette modification et arrive à sa troisième manière, qui est la plus grande, la plus large et la plus éclatante, celle de la grande Sainte Famille, de la Transfiquration et des Stanze.

Au fond, Raphaël est toujours resté quelque peu myope; il n’a pas cessé d'être dessinateur et n’a peut-être pas eu le temps de devenir tout à fait coloriste.

Les grands presbytes comme Tilien, Véronèse, Rembrandt, Murillo, Velasquez , Van Dyck, sont des coloristes par excellence.

Moins doués que Raphaël du côté du style et de l'élévation de la pensée, ils ont reçu de la nature un œil moins sensible aux lignes et aux finesses, mais mieux combiné pour percevoir les masses colorées et les prestigieux ensembles.

Chez eux, le détail et la ligne sont les humbles serviteurs de l'impression et de l'effet, — ce qui est le contraire chez l’autre,

Dès leurs premières œuvres, on comprend cette influence particulière et primordiale de l'œil. On sent qu’ils ne sont pas courbés sur leur toile. Leur peinture se fait à distance, à bout de bras, pour ainsi dire, et l’œil ne s'égare pas à la poursuite de minuties dont le rendu aurait pu nuire aux larges harmonies de la masse générale.

Les grands myopes comme Holbein, Albert Durer, les Mignon, Terburg, Gérard Dow, Metzu, Miéris, ne sont pas condamnés à n’être pas coloristes, mais ils le sont dans la mesure mathématique que permet chez eux l’organisation de l’œil et le champ que la nature leur a distribué.

Mais il y a des myopes ambitieux, comme il est des presbytes inconscients.

Le jour où le peintre Gérome, homme d’un vrai talent du reste, s’est plongé la tête la première dans les cent mètres superficiels de peinture que réclamait sa composition /& Clémence d'Auguste, il a fait un malencontreux

essai qu’il ne recommencera plus à coup sûr.

E. Delacroix, au contraire, élait mal à l’aise lorsque sa brosse fougueuse n'avait pas à couvrir des voûtes et des murailles entières. Sauf en deux ou trois

toiles exceptionnelles faciles à citer, comme le Tasse dans sa prison ou

l’Amende honorable, il était embarrassé, gauche, maladroit même lorsqu'il voulait contraindre son œil, fait pour de grands espaces, à se concentrer sur des petits.

N'y a-t-il point là un enseignement précieux? et combien n’ont point atteint la place et le talent auxquels ils pouvaient prétendre, pour n’avoir pas suivi les conseils dictés par leur nature!

N’ayez garde que Meissonier, le premier à coup sûr parmi les myopes de notre temps, se lance dans de pareilles aventures ! Son premier tableau, le Liseur, avait dix centimètres de largeur sur douze de hauteur. Peu à peu, la manière de l'artiste s’est agrandie, il est vrai, mais prudemment et avec circonspection. Après quarante années d’exercice, il est arrivé, par la force des choses, à vingt ou trente centimètres dans les deux dimensions.

Il n’en sortira pas, et il fera bien. Dans cette mesure, il voit vrai : la forme est précise et fine, la touche est juste, colorée, spirituelle; son œil couvre le sujet et le domine.

Depuis dix années, un grand tableau de quatre-vingts centimètres de largeur sur soixante de haut, Une Sieste au temps de Louis AV, commencé dans un moment d’ambition irréfléchie, reste inachevé sur son chevalet.

Il n’ose pas encore terminer ce tableau; il attend que l’âge, exerçant son aclion sur le cristallin, lui permette enfin d'aborder ces dimensions supérieures. Il le réserve pour ses vieux jours.

Et il n’a pas tort. — S'il eût forcé sa dimension, il fût devenu une sorte de Picot ou une manière de Delaroche.

À la suite de Ingres et derrière Meissonier, les plus illustres myopes modernes jusqu'ici, marche le bataillon à lunettes de la haute myopie contemporaine : les Gérome, Detaille, Bouguereau, Worms, Leloir, Berne-Bellecour, Fichel, Brillouin, Vibert, Toulmouche, Desgolfes, etc.

Derrière Géricault, Delacroix et Corot, les grands chefs des presbytes modernes, on distingue Rousseau, Decamps, Troyon, Baudry, Regnault, Chaplin, Courbet, Ribot, Roybet, Vollon, etc.

Entre ces deux démarcations, les myopes purs et les presbytes convaincus, sé trouve cette classe d'artistes à vue intermédiaire, ni myopes ni presbytes, ni déssinateurs ni coloristes, sans parti pris d'aucune sorte, sans défauts flagrants, ne prenant place dans l’art que par adjonction de certaines facultés d'invention, de goût littéraire ou politique, tels que sont Ary Scheffer, Delaroche et beaucoup à leur suite, et à qui leur nature même refuse les moyens matériels d'arriver à certain degré permis à d’autres, mais qui peuvent néanmoins, en raison de leurs qualités intellectuelles, atteindre la réputation, la popularité, la gloire même.

En admettant cette classification puisée dans l’observation physiologique, on est frappé à l'aspect des tableaux réunis au Salon, d’un symptôme tout particulier : la grande peinture s’en va, la petite peinture est au pouvoir; les myopes arrivent, les presbytes disparaissent.

A cela rien d’extraordinaire ; à notre époque de lorgnons, de lorgnettes, de binocles, de monocles et de lunettes, de petits appartements, de voyages, de déplacements , de déménagements et de photographie, le succès est à la peinture de myope et aux tableaux précieux de dimension restreinte.

Les fortunes se créent vite et disparaissent de même. Les grands hôtels inféodés aux vieilles et riches familles, aux situations jadis inébranlables, tombent chaque jour sous la pioche du démolisseur ; à leur place, les petits | hôtels, les appartements coquets et mignons, où se succèdent les luxes éphémères et viagers.

Les grandes peintures, les grandes machines des coloristes et présbytes deviennent donc chose encombrante, irréalisable à un moment donné, et

pour ainsi dire immeubles par destination.

Il faut, pour les besoins de l’époque, des objets d'art, mobiliers le plus possible, faciles à transporter, négocier, aliéner de toute manière. Il faut des tableaux se prêtant aux dimensions exiguës des panneaux, pouvant être maniés, retournés, regardés de près par le vendeur et l’acheteur, prêts à partir pour l'étranger, disposés pour toutes les exportations.

Aussi se forme-t-il chaque jour des artistes en vue de ces besoins. Les grands prix atteints par les Meissonier, les Gérome, les Detaille, ont fait naître une troupe de précieux, de fins, de mignons, de ciselés, œuvres faciles à emballer, à mettre en poche, à accrocher partout.

Les myopes seuls réussissent complétement dans ces produits de Part, du goût et de l'esprit français que l’on vient de toutes parts chercher ici, à des prix inconnus naguère. Il y a place pour les intermédiaires; mais que les

presbytes se fassent avocats ou notaires.

Place aux myopes!

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LE temps n’est plus où Granduille pouvait dessiner un aveugle, disant à son chien qui allait solliciter de son écuelle la bourse de deux passants :

— Mais tu ne vois donc pas que ce sont des artistes!

Cet aveugle, clairvoyant alors, cesserait de lêtre aujourd’hui.

Ce n’était même pas encore le temps où Delacroix vendait trois cents francs à M. Thomas un petit tableau vendu depuis en vente publique trente et un mille cinq cents francs.

Alors il ne vendait pas du tout son tableau; et s’il donnait deux sous à aveugle du pont des Arts, il se livrait à une munificence.

Alors Meissonier faisait pour une cinquantaine de francs, à l’éditeur Curmer, quelques-unes de ces petites merveilles de finesse et de dessin dont le prix se solderait maintenant par plusieurs milliers d’écus, et M. Ingres, dont plus tard un seul tableau a pu atteindre deux cent mille francs, devait se contenter

d’une femme de ménage pour faire sa petite pot-bouille et lui cirer ses bottes.

Lorsque vous parliez d'un artiste au plus modeste commerçant, au plus simple bonnetier et quincaillier, on levait invariablement les épaules.

Introduire un peintre ou un sculpteur dans Vintérieur de la famille d'un débitant de calicot ou d'argent, était considéré comme une sorte d’énormité.

Un artiste, invité par tolérance, devait gagner son invitation en amusant joyeusement le public. Au dessert, on lui faisait raconter les désopilantes charges d’atelier. On lui enjoignait de faire des tours, et d’imiter d’une façon réaliste le cri des bêtes ou le chant des oiseaux. Après diner, quelques artistes reconnaissants poussaient la condescendance jusqu’à faire des cabrioles et marcher sur les mains.

Lorsque le maître de la maison voulait reconnaître à la fin cette somme de sacrifices, il commandait, pour un billet de mille francs, à son désopilant convive , le portrait de madame en robe décolletée, celui de son petit bonhomme en hussard, ou le sien en officier de garde nationale, posé fièrement de trois quarts et la main sur son cœur.

Si par hasard le fils de la maison, séduit par la fantaisie de l’invité et par le miroitement artistique, après avoir imité comme lui le chant du coq et la barcarolle du matou jeune premier, s’avisait de pousser limitation jusqu’au bout et de s’enrôler dans le régiment des artistes, e’était contre lui un cri unanime dans toute la famille. Il était immédiatement cassé aux gages, déconsidéré. Les pères terribles conduisaient le drame jusqu’à l'interdiction ou la malédiction.

Si la fille de la maison semblait tourner un regard complaisant du côté du

jeune homme aimable chargé d’égayer les soirées :

— Mais, ma chère, lui disait-on en chœur, comme l’aveugle du pont Royal, tu ne vois donc pas que c’est un artiste ?

Et on consignait vertement mon artiste à la porte, si par hasard il n’était pas doué de quelque père ou oncle bénévole né dans le sucre, le notariat, le café, ou la mousseline de laine.

La gent artistique se vengeait bien de tous ces déboires, en infligeant aux fabricants, marchands de pommade, de confection, négociants ou hommes en place, la dénomination, qu’ils trouvaient injurieuse, de Philistins ou bourgeois ! mais ce n’était là pour eux qu’une revanche d’un ordre purement moral et contemplatif.

CEUX QUI POSENT

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