‹ La comédie de notre temps ... études au crayon et à la plumeChapitre 145 sur 200 · FANTAISISTE · texte numérisé non relu

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Mais un beau jour le moment de la revanche réelle a sonné.

Un beau jour la passion des arts s’est emparée du public français ou autre : c'était le moment où l’on achetait des actions de chemins de fer cinq cents francs, pour quelque temps après les revendre mille.

Plusieurs banquiers, coulissiers ou matadors de la finance, ne tardèrent pas à remarquer aux ventes publiques après décès, ou pour cause de déconfiture, que certains tableaux ou objets d'art se vendaient avec faveur un prix sensiblement plus élevé que leur prix d'achat. On se raconta comment un petit tableau, acquis un jour de condescendance au prix de cinq cents francs, avait été revendu par M. Pillet, rue Rossini, quelque chose comme trois mille francs.

— Mais la peinture est une affaire ! se dit-on en chœur.

— Mais les peintres sont donc quelque chose? répéta le public.

— Mais un tableau vaut mieux qu'une action de chemin de fer, ou d’industrie, ou de crédit, répétèrent les gens qui parlent d’or.

Aussitôt le décor et les accessoires se mirent à changer.

On s’empressa d'acheter des tableaux, comme on achetait des titres, — non pas pour le placement, mais dans l'espoir de les revendre avec bénéfice. On fit la hausse sur les tableaux et aquarelles, comme on l'avait faite sur les chemins de fer, les actions industrielles et les fonds publics.

On se prit à considérer avec plus d'attention les charmes du peintre.

— Mais c’est qu'il n'est pas mal du tout ce garçon! dirent les papas.

— Mais c’est qu'il est très-bien ! dirent Les petites filles.

— Mais c’est que je voudrais bien en faire autant que lui ! dirent les fils.

Jadis la mode et l'ambition, dans le monde bourgeois, étaient de marier sa fille à un notaire, à un préfet, à un homme en place, à un banquier ou à un agent de change. Quelques-uns parmi ces honorables ayant mis la clef sous la porte, ayant joué indignement les fonds confiés, ou s’étant échappés par de funestes tangentes, ou bien tout simplement ayant été ruinés par les catastrophes politiques et les changements de gouvernement, on se mit à réfléchir. Quelques pères voyant d’autre part que les peintres n’avaient pas été touchés dans les luttes, et que leurs prix se maintenaient, alors que la valeur des titres tombait au-dessous du pair, que les charges baissaient de moitié, que les banquiers faisaient faillite, et que les préfectures allaient tenir mélancoliquement compagnie aux vieilles lunes, ces pères observateurs se prirent à considérer la situation des artistes.

— Mais, se dit un futur beau-père, la peinture n’a pas baissé; au contraire, elle monte. La peinture est un état, et un bon état. |

Il n’y a pas de révolution qui tienne. On part avec sa boîte et son pinceau ; on va en Angleterre, en Hollande, en Russie, en Amérique; on n’a même pas besoin de savoir de langue , pif! paf! le pinceau se promène sur la toile.

Et voilà des roubles, des sequins, des bank-notes, ou des dollars.

C’est bon !

Et il dit au peintre :

— Topez là, vous aurez ma fille.

Et il dit à la peinture :

— Topez à, vous aurez mon fils.

La peinture est devenue une situation; la sculpture suit plus timidement, mais elle suit.

Somme toute, comme la supériorité du sentiment et du goût artistique est incontestable en France, et qu’elle a survécu sans conteste à toutes les autres momentanément disparues, les artistes ont pris une prépondérance qu’ils n’avaient pas jadis.

— Diable! diable! dit-on en invitant un artiste, voici un personnage !

On se raconte que Meissonier a vendu son dernier tableau deux cent mille francs. Il peut en faire quatre dans son année, disent les teneurs de livres en partie double.

Si notre fils pouvait s'engager dans les Meissonier !

Si notre fille pouvait épouser un élève de Gérome, ou de Cabanel, ou de

G. Doré, ou de Baudry, ou de Bonnat, ou de Detaille! disent en chœur les pères et les mères de famille. |

— Si tu es bien sage, dit un père prudent à sa fille, je te trouverai un gentil petit artiste, avec lequel tu seras très-heureuse.

Ça ne te ferait rien qu’il soit myope? cette partie est la plus avantageuse.

— Ça m'est parfaitement égal, papa, dit la jeune première, qui a déjà distingué un petit jeune homme porteur d’un carreau dans l'œil, lequel s’est fait un nom pour sa manière magistrale de peindre un verre de Bohême conversant avec un citron à moitié pelé, et une douzaine d’huîtres d'Ostende.

Et l’on va au Salon suivre les Expositions, pointer les débutants, puis rue Drouot et rue Rossini pour contrôler les ventes.

Et l’on court les ateliers, pour connaître les maîtres actuels, deviner les maîtres de l'avenir, et acheter les tableaux un bon prix , — pour les revendre plus tard un prix meilleur.

Aussi les artistes ont totalement changé leurs allures. Sauf quelques-uns, qui font leurs études dans les caboulots ou brasseries , et portent les longs cheveux, la barbe de modèle, et le chapeau pointu mis à la mode jadis par le bric-à-brac romantique de 1835, ils s’habillent à peu près comme tout le monde.

— Ceux qui font des tours et persistent à marcher sur les mains, le font uniquement sans y être forcés, ou pour l'amour de Part. Ils n’y sont contraints en aucune facon. Maintenant, un arliste a le droit d’être spirituel si la chose lui va, mais il lui est permis d’être ennuyeux comme le premier député,

le premier notaire, ou le premier banquier, ou le premier ==

commerçant venu, si tel est son bon plaisir.

Il est posé, il est coté.

La tenue des artistes s’est donc modifiée de la manière la plus complète :

Artiste gentleman, Artiste aux allures d'officier d'état-major. Artiste notaire.

Artiste gommeux et à brochette.

Le réveur. Le funcbre. Le jovial.

Il y a aussi celui auquel on ne pardonne rien, celui qui ne gagne rien.

Car la concurrence ne perd pas ses droits, et de même qu’en ce temps où les avocats sont rois, il est des avocats sans cause, il est aussi des peintres qui ne

* trouvent pas d'acheteurs.

Heureusement les uns et les autres se consolent en méprisant les arrivés

et en se disant : L'avenir est à nous!

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Artiste sans facon auquel on pardonue tout.

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