L'HÔTEL DES COMMISSAIRES -PRISEURS
ALLEz derrière l'Opéra, au confluent de la rue Drouot et de la rue Rossini : là se carre un vaste bâtiment dont l'extérieur imite à ravir la forme d’une chaufferette ou d’un fourneau économique. Les côtés de cet édifice sont constellés d'affiches bleues, rouges, vertes, jaunes, qui grimacent sur les murs dans toutes les formes et toutes les dimensions. Vous lisez au front cet exergue : Hôtel des commissaires-priseurs.
Vous ne passez point par les fourches Caudines d'aucun tourniquet; vos vingt sous restent tranquillement
bercés dans les profondeurs de votre poche. Poussez tout simplement une porte verte, vous êtes arrivé.
Aussitôt une senteur auvergnate vous saisit à la gorge; un tumulte croas-
sant et glapissant vous étourdit, car ils sont tous là, revendeurs, revendeuses, regrattiers, repiqueurs, raccommodeurs, marchands d’habits, marchandes à la toilette, cambrioleurs à la flan; c’est la Comédie humaine, à Balzac! Ils sont tous là qui grouillent, suent, s’agitent, se culbutent. La tribu des Remonencq est là, et madame Cibot, et le cousin Pons, et la mère Nourrisson; l’ignoble Asie elle-même et la fille aux yeux d’or. Ils sont là tous, jusqu'à Nucingen, jusqu'à la marquise de Maufrigneuse, jusqu'à l’élégant Rastignac.
Ici s’apportent, se colportent, se vendent, s’arrachent , toutes choses nommées et innommées , tout ce qui sert à orner l’opulence, à enlaidir la pauvreté : soies, brocarts, dentelles, tableaux, raretés, bijoux, grabats et chiffons, cachemires parfumés, haillons puants et sordides, tout ici trouve son acquéreur.
Et quel peuple pullule dans ce pandémonium de la vie parisienne ! Le long
des bancs, sur tous les gradins, sont assis ces mornes vieillards que l'absence des banquettes a chassés de la Bourse; tristes épaves laissées à sec par le flux et le reflux du cinq et du trois pour cent; ceux-là même qui s’échelonnaient autrefois en galerie dans les maisons de jeu du Palais-Royal. C’est le dernier asile où, chaudement assis, ils puissent encore trouver un spectre d'émotion dans la vue d’un alea quelconque. — À quelle maison Vauquer ces pères Goriot, ces Ferragus, demanderont-ils asile cette nuit? Qui le sait? Mais ils étaient là hier, ils y sont aujourd’hui, ils y seront demain.
Montez le large escalier qui est béant devant vous, et voyez.
Là viennent s’entasser les bahuts, les porcelaines rares, les tableaux de prix, les fines sculptures, les émaux délicats, tous ces précieux bibelots dont le caprice et la fantaisie encombrent les étagères à la mode.
Cest là que se font les ventes de tableaux dont nous devons nou$ occuper ici : vous êtes dans la Bourse des Arts.
Et cette Bourse est bien sœur de la Bourse sise rue Vivienne. Comme celle-ci , elle a ses agents de change, ses coulissiers, courtiers, remisiers, carottiers; ses spéculateurs, ses dupeurs et ses dupés. — Un fil électrique semble les réunir toutes deux. Si la Bourse Vivienne est sans affaires, la Bourse Drouot languit abandonnée ; si la Bourse Vivienne monte, la Bourse Drouot grimpe à faire des folies; si la Bourse Vivienne baisse, la Bourse Drouot dégringole. Ce sont les mêmes, en effet, qui subissent toutes les bourrasques, qui profitent de toutes les embellies. Chose étrange! ces cœurs de financiers, de boursiers et de spéculateurs, qui semblent morts pour toutes choses, ct plongés à jamais dans la saumure du chiffre et du calcul, con-
servent vivant le sentiment et le goût de la peinture et des arts. Tel banquier qui ne daignera jamais fatiguer ses yeux à parcourir les pages profondes ou charmantes de Balzac, de Sand, de Karr, de Dumas, de Gautier, etc., etc., s’exfasiera devant un Ingres, un Decamps, un Meissonier, un Baudry, un Vidal, un Rousseau, etc., etc. Il préfère de beaucoup les œuvres complaisantes, qui, suspendues aux murs de son cabinet, n’imposent à leur propriétaire aucune contention d'esprit, et attendent, toutes feuilletées, et ouvertes à l'endroit réussi, un regard qu’il peut économiser entre une multiplication et une soustraction.
Osons le dire, ils ont beaucoup de bon, ces gens d'argent tant calomniés depuis quelques années; et quand ce ne serait que dans l'intérêt de la peinture et des arts, on ne saurait trop encourager l’élève du millionnaire et son engraissement précoce.
Ce qu’il y a de certain, c’est que les acquéreurs de tableaux se recrutent parmi les industriels, les banquiers, les agents de change, les coulissiers, les boursiers , les chanteurs et les dentistes. Pourquoi les dentistes? On n’a jamais pu le savoir; mais il est un fait : c’est que depuis Stevens jusqu’à Fattet et Seymour, MM. les dentistes possèdent de charmants tableaux bien choisis, qu'ils payent fort cher et en bons écus bien trébuchants. Hommes généreux, vous tous, soyez bénis ! — Se connaissent-ils en peinture, tous ces amateurs
chéris et acheteurs très-précieux ? Peu importe; ils achètent, c’est le principal ; ils payent, c’est l'essentiel. — Sauf une dizaine, qui sont fort connus, peu d’entre eux savent distinguer une œuvre bonne d’une médiocre ou même
d’une mauvaise. Ces dix privilégiés du goût sont imités avec jalousie, copiés avec fureur. Un jour, M. B..., l’un d'eux, fut subitement atteint d’une violente passion pour les Diaz : il en mit trois dans sa galerie. Aussitôt le Diazmorbus se déclara dans toute la banque et dans toute la finance, où il sévit encore avec acharnement. Je vous défie de citer un seul coulissier qui n’ait pas au moins un Diaz dans son cabinet. — Les Troyon ont excité le même enthousiasme ; les Isabey, les Chaplin, etc., etc. Du reste, les préoccupations du jeu n’abandonnent jamais ces fortunés spéculateurs. V... s’empresse maintenant d'acheter un Baudry, un Pils, non parce que la composition est charmante, le dessin fin ou accentué, la couleur puissante et vigoureuse, non ; mais il sait queles Pils et les Baudry sont vivement demandés : par conséquent, il doit y avoir hausse sur la valeur.
L'important pour un peintre est donc d’avoir quelque tableau placé dans le salon d’un de ces dix hommes de goût, que les autres acceptent volontiers pour modèles. Nous ne les nommerons pas ici, de crainte de leur attirer trop
de visites intéressées. Mais le peintre assez heureux pour accrocher une de ses toiles à cette place enviée voit immédiatement son nom classé à la cote de la rue Drouot. Aussitôt les marchands de la rue Laffitte s’éveillent, se remuent, étudient la route qui conduit à son atelier. Il est lancé.
Les rudes gaillards que ces marchands! et quel nez! Comme ils savent flairer la trace de votre tailleur, qui fut trop pressant ce matin! Comme ils devinent que Marco désire un burnous, que le propriétaire s’est montré dépourvu de gaieté ! etc. C’est alors qu’ils obtiennent pour cent écus ce qu’ils revendront huit cents francs demain.
Quand ces messieurs les marchands ont ainsi bibeloté et récolté à droite et à gauche un certain nombre de tableaux d’artistes connus ou à faire connaitre, ils couvrent tout à coup les murs et les journaux d’affiches et de réclames.
À vexpre la magnifique collection de tableaux modernes réunie par les soins du célèbre M. X..., etc., etc.
L'exposition se fera tel jour, hôtel des commissaires-priseurs ; la vente se fera tel autre jour. Qu’on se le dise!
Aussitôt les journalistes amis embouchent le trombone de la louange, de l'admiration, de l'enthousiasme : Un tel a du dessin! Chose a de la couleur ! Machin a du génie !! Tous sont de grands hommes. Baoum ! baoum! Entrez, suivez le monde, profitez de la vente, prenez vos billets |
Les tableaux sont disposés avec art dans l’une des salles ; arrive le public. Des hommes de choix forment les groupes chargés de chauffer le spectateur et de donner le ton : c’est le chœur antique. — Quelle finesse, monsieur, quel modelé ! Voyez donc un peu quelle transparence dans les ombres ! — C’est d’une pâte excellente! et quelle touche spirituelle ! C’est la couleur du Titien, c’est la suavité du Corrége, c’est le dessin de Raphaël! ! — II faudrait ne pas avoir deux mille francs dans la poche pour se priver d’un pareil tableau !
On entend de tout dans cette salle.
— Mon bébé, dit une naïve enfant en se penchant onduleusement sur le bras de son jeune premier, moi je ne suis pas exigeante, je ne te demande point un grand tableau ; mais si tu es gentil, tu me payeras ce tout petit-là. — La blonde jeune fille a vu qu’il était signé Meissonier; c’est pour elle comme la signature de Garat ou de Decrouzas-Cretet. On connaît sa petite place financière. Il n’est pas plus défendu de laver un Meissonier que vingtcinq Nord ou vingt-cinq Mobilier.
— Sapristi! dit un autre, ce Diaz est trop large pour ma place libre; ma
foi, tant pis ! je le ferai scier par le milieu, ça me fera deux Diaz; Norzy n'en
a qu'un!
— Quelle chance! reprend M. F***; voici un Troyon. MM. A. Dumas, Goldsmith, Adolphe Moreau en ont deux. Il faut que je m'applique celui-là. Les vaches sont bien en feutre, mais c’est du feutre première qualité ! On va m’abandonner le 30 une prime dont 1 sur 18,000. Je pousserai jusqu'à six mille francs !
Les messieurs blancs ou gris-pommelé qui ont eu la jeunesse aimable et possèdent un âge mûr folichon, s’empressent autour des baigneuses, des Susanne au bain, des jeunes filles timides délaçant leur corset, articles charmants qui provoquent parfois des enchères insensées. C’est la valeur de placement par excellence, celle qui, sans contredit, est de toutes la plus demandée. Rien de M. Courbet.
CDS
Les désirs excités, la convoitise aiguisée, l’heure de la vente sonne.
C’est alors qu'apparaît l'agent suprême, le Deus ex machind, cet homme qui mène tout de son bâton d'ivoire, comme les sénateurs romains de l’ancien régime. Ombre de Bonnefonds de Lavialle, où es-tu? C’est toi dont la grande figure personnifie la vieille école du commissaire-priseur, toi qui eus l'honneur d’être chanté par Balzac !
Nul, en effet, ne possédait comme Bonnefonds de Lavialle l'œil rapide et scrutateur, la profonde intelligence de la physionomie et du cœur, les brusques fiertés du langage, l’éloquence qui entraîne jusqu’à faire jaillir l'argent des goussets rebelles.
Les hommes plus jeunes qui ont succédé à ce glorieux vétéran de la vente, bien qu’ils ne puissent encore lui être comparés, possèdent cependant les intelligences et les finesses du métier. Ils savent tous deviner dans la foule qui les entoure ceux qui pourront être entraînés par le mirage de l’objet présenté. Ils reconnaissent de suite celui chez lequel s’allumera le désir, celui qui passera du désir à la convoitise, de la convoilise à la passion. Si parmi ceux qui sont présents ils découvrent un homme, ils en découvrent deux, ils en découvrent trois qui frémissent à l’aspect du marteau d'ivoire suspendu, oh ! alors, tout est chaleur, passion, frénésie ! Hourra ! hourra ! les enchères vont vite ! Hourra ! les francs succèdent aux francs, les centaines aux centaines, les milliers aux mille. Hourra ! hourra! le marteau tombe avec un bruit sec et strident. L’art du commissaire a valu vingt pour cent de plus à la vente. L'acheteur, heureux d’abord et glorieux, reste étonné, presque honteux : le tour est fait.
Les aides et accessoires du commissaire-priseur ne sont pas non plus à
dédaigner. D’abord l'expert, dont le ton tranchant fixe la mise à prix; puis le
crieur, dont la voix éclatante l'annonce. C’est Jean, l’illustre Jean, qui repré-
sentait le type idéal du crieur. Jean semblait une de ces figures fantastiques rêvées par Hoffmann ; il avait des tics et des grimaces inconnus, des gestes éperdus ou enthousiasmés, des accents de colère, de dédain ou d’éncouragement, qui miroitaient devant l'acheteur, l’'étourdissaient et l’enlevaient à sa propre conscience. Jean n’est plus, mais il a laissé des imitateurs et des.élèves.
O vous, promeneurs désœuvrés qui étiez entrés sans but, et qui pouvez être surpris par un désir, il ne faut pas tourner les yeux vers ces messieurs quand ils travaillent! Un coup d'œil vaut dix francs, un regard vaut cent francs, un signe de tête vaut mille francs. Garde à vous |
Autour des acheteurs bénévoles et sérieux sont échelonnés les allumeurs, hommes bien couverts, gantés, à breloques, à lorgnon; ce sont eux qui commencent les enchères, qui simulent la passion, qui se laissent entrainer à propos, qui s'arrêtent à temps, pendant que les gogos continuent à fond de train leur course échevelée.
Tous les marchands, quelques artistes, dit-on, mais c’est un faux bruit, je pense, se servent avec habileté de ces Romains d’un autre genre, et savent ainsi faire atteindre à leur valeur les cours inespérés.
Ainsi qu’à la Bourse Vivienne, il est vrai, les tableaux restent parfois entre les mains des allumeurs et des marchands, comme les actions entre celles des banquiers; mais ce n’est qu'une affaire remise. Les prix n’en sont pas moins pointés, enregistrés, et serviront de base à la vente prochaine : la cote est faite.
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— Ce bibelot est superbe ; je vous le garantis neuif. — J'aimerais mieux que vous me le garantissiez wieux. — Alors il faudra le maquiller et le salir un peu. Ce sera vingt-cinq francs de plus.
E caractère particulier à notre époque est de me pas en avoir.
Quelles que soient les prétentions et l’habileté de nos contemporains, il ne fait doute pour personne que ce dixneuvième siècle doit laisser sa trace uniquement par le côté industriel.
Pour le reste, littérature, ameublement, peinture, sculpture, architecture, à de rares exceptions près, il doit apparaître plus tard comme le siècle des imitations, des contrefacons, des
compilations de toute sorte. C’est de toutes parts, politique comprise, un
gigantesque musée des copies.
On imite la phrase de Voltaire, de Beaumarchais , de Jean-Jacques et de Rivarol. On contrefait ou l’antique, ou Clodion, ou Coustou, ou Germain Pilon ; ou compile Chardin, Debucourt, Boucher, les anciens Hollandais , les anciens Flamands. On calque aveuglément les œuvres et les meubles du passé, les Boule, les Gouttière, les Riesener, et l'on bâtit sur le plan des vieilles églises, des hôtels et des palais de l'ancien temps!
Chaque époque jusqu'ici aura présenté un style personnel et bien particulier. L’antique, le grec et le romain, le gothique, le Moyen âge, la Renaissance, puis le style Henri I], Henri IE, Louis XIIT, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Styles tous variés en art, tous caractéristiques et caractérisés, n’émanant de rien autre que d'eux-mêmes.
Sauf les chemins de fer et leurs gares, les halles centrales et les grands marchés qui les imitent, et les poteaux alignés de nos lignes télégraphiques, notre époque n'aura rien produit d’intime et de personnel.
Pour tout le reste elle pastiche effrontément les objets d’art des temps passés, dont elle fait, au gré du moment, des amalgames, des combinaisons de toute sorte, ou tout bonnement, quand elle est bien inspirée, de simples copies.
Les glorieuses conquêtes de 89 ont eu pour premier résultat, au point de vue artistique, de jeter à tous les vents le style charmant, coquet et enrubanné de Part Louis XVI; depuis, tout style a disparu.
Car ce qu'on nomme improprement le style du Directoire et celui de l'Empire, ne fut autre chose que limitation maladroite des monuments, des ajustements, du mobilier de l'antique, introduite par David et ses élèves pour la glorification des anciennes républiques de Grèce et de Rome, embourgeoisée par le mauvais goût des nouvelles couches arrivant trop rapidement au pouvoir.
Le style pendule et troubadour, qui suivit, n’était qu’un pauvre compromis entre l'Empire et les vieux souvenirs mal restaurés.
Une révolution nouvelle, celle de 1830, se fait. Louis-Philippe arrive. Sous ce potentat, l’art inquiet se bouleverse. Alexandre Dumas, Victor Hugo, s’écrient d’une voix forte :
Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ? Et les voilà qui découvrent la tour de Nesle, le gothique, le moyen âge,
secouent la poussière des dressoirs et des bahuts, fourbissent les vieilles dagues, arborent les vieux drapeaux, décrochent les arquebuses à rouet,
chaussent les souliers à la poulaine, déploient avec fracas les grandes barbes
et les longues chevelures, se coiffent des feutres Henri Il ou Louis XII.
Les artistes peintres, sculpteurs et dessinateurs les suivent dans cette voie. Au lieu de représenter leur époque, les voilà, comme les hommes de lettres,
lancés à corps perdu dans les époques disparues. Ils dépeignent et peignent
à l’envi ce qu’ils connaissent mal, et des personnages qu’ils ignorent.
Qui pourra nous dire, dans quelques centaines d'années, l’époque précise où vécut Meissonier ?
Ces petits bonshommes poudrés, à perruque, à bas de soie, à souliers à boucles, le peintre a-t-il vécu avec eux? leur a-t-il parlé? les'a-t-il vus ? s’est-il promené à leurs côtés sous les boulingrins au temps de Louis XV et Louis XVI? A-t-il peint pour ce financier ou pour ce marquis à cadenettes ?
Paul Delaroche a-t-il vécu sous la Ligue ou sous Henri II?
Quand florissaient au juste Ingres et Delacroix ?
Ainsi des autres qui ne se plaisent qu'aux époques lointaines et semblent vouloir ainsi échapper au contrôle.
Mais, pour ceux qui regardent avec atlention, quel mérite se dégage de ces œuvres, où l’on sent, en dépit du talent de l’auteur, le modèle jouant la comédie d’une époque dans laquelle on comprend qu’il n’a pu vivre!
Ils sont rares ceux qui peignent tout simplement le temps où ils vivent, celui qu’ils voient et qu’ils connaissent, comme faisaient jadis Molière, La Fontaine, Regnard, Beaumarchais, Rubens, Van Dyck, les Flamands, les Français, les Italiens, les Espagnols !
Comme ont fait, de nos jours, les Balzac, les Dickens, les Dumas, les Sandeau, les Augier, les Gavarni, et, ne craignons pas de le dire, les Paul de Kock !
Les littérateurs et artistes de toute sorte, à qui l'art simple et vrai manquait, ont donc cherché à le remplacer par le décor, et se sont livrés au pastiche du passé.
Mais au moins ils voulaient le sauver et intéresser par les accessoires. Le règne du Bibelot était venu.
Quelques hommes érudits, épris des temps disparus , de leur science , des formes variées de l’art, dans lesquelles ils étaient si grands maîtres, avaient
commencé à réunir, en quelques collections, les vestiges conservés de ces précieuses époques.
Les artistes, qui avaient besoin des anciens objets pour les représenter dans leurs tableaux, firent comme eux.
Les bourgeois en visite dans les ateliers trouvèrent le coup d’œil vivant, chaud d’aspect, agréable, et ils se mirent à imiter les collectionneurs et les artistes.
Des ateliers, le goût de toutes ces choses se mit à déborder dans les cabinets, les boudoirs et les salons. Le bibelot et le vieux meuble s'étaient emparés du pouvoir.
Le cousin Pons, de Balzac, fit école, comme tous les personnages de ce grand maître, un de ceux dont l’art fait exception, au milieu de la pléiade moderne, et tout le monde s’y mit.
Ce fut une chasse générale dans toutes les vieilles maisons, dans toutes les bourgades, dans toutes les chaumières. L’acajou, qui naguère avait dominé ce monde, fut relégué honteusement au grenier, et tout ce qu’on y rencontra de vieux fut triomphalement tiré de la poussière.
Quand on ne trouva plus assez de vieux, et que toutes les vieilles couches furent épuisées, on en fabriqua de tous côtés.
On fit du similivieux.
Le faubourg Saint-Antoine se mit avec ardeur à sculpter des bahuts Henri II et Louis XIIT; tous les tourneurs de chaises tournèrent des pieds tordus pour les tables moyen âge. Le Marais surmoula du Boule, et du Gouttière, et du Riesener.
Ce fut une moisson d’horloges, de plats en cuivre, de glaces de Venise, de buires, de candélabres, d’épées, d’armoires, d’étoffes antiques et de lustres.
Les objets une fois fabriqués, on leur procura la patine et la couleur antiques. On inventa les petites et délicates vrilles pour imiter la piqüre du ver; on
trouva des acides pour altérer savamment les bronzes et polir les arêtes que le neuf accusait avec trop d'énergie.
Les objets ainsi grimés, comme pour une comédie, réalisaient de magnifiques succès d'argent.
On les disséminait avec précaution chez les portiers, chez les paysans, dans les auberges avoisinant les stations thermales.
Le portier, le paysan, laubergiste, dressés avec soin, jouaient la comédie du bibelot avec des larmes aux yeux, comédie du sentiment ou de l’avarice.
Le bibelot, fabriqué trois mois auparavant, avait sa légende datant de plusieurs siècles : pieux souvenir, monument d'une race antique disparue, on ne s’en séparait qu'avec le cœur déchiré.
Total, mille francs extirpés au touriste enthousiaste et ravi, en échange d’un pauvre bibelot dont on n’aurait pas obtenu deux cents francs en vente à Paris.
Quelques naïfs se laissent encore prendre à ces malices cousues de fil de toutes les couleurs; mais généralement le goût s’est formé, et l’on commence à savoir reconnaître, au milieu de l’art, les traces évidentes et palpables de l'industrie.
Quelques commerçants, hommes convaincus, élevés à l'école de M. du Sommerard, fondateur du Musée de Cluny, gens instruits et experts en toutes choses, comme le vieux Mombro ou Recappé, conservent, avec un soin jaloux, la spécialité du véritable et respectable vieux, ne s’abandonnant jamais aux caresses trompeuses du similivieux.
Presque tous les autres ne dédaignent pas ces compromis fâächeux, source de joyeux bénéfices; et ceux qui franchement, comme Tostain, vous donnent des copies authentiques, faites avec soin, choisies parmi les plus beaux et agréables modèles du temps passé, tout simplement parce que ces modèles sont plus riches, plus heureux de lignes et plus agréables à voir, et moins coûteux que les modèles du temps présent, ceux-là sont rares.