TROISIÈME ACTE
Irma. — Je dois vous avouer franchement que j'attendais des glaces. Tony BouLor. — Vous n’y pensez pas, Madame, c’est ce poulet truffé qui vous attend patiemment au Café Anglais; des glaces maintenant ne seraient
pas hygiéniques.
Oscar. — La lecon de danse, voilà qui a du chic. Je retrouve enfin mon Offenbach, celui de mes rêves. Et allez donc, Mesdemoiselles, une, deux, le pied à la hauteur du front; bravo, bravo ! voilà qui me plait!
Maxime. — Jusqu'à présent la partie littéraire n’est pas corsée. Meilhac
sans Halévy, c’est un bâton qui a perdu son aveugle. Ça nuit ter... terriblement à mon entrain.
Oscar. — Monsieur Maxime, si je n’élais pas avec des femmes comme il faut, après un mot pareil...
Towy BouLor. — Nous arrangerons l'affaire au souper.
Juurre. — Scène d’amour entre le père Couder et mademoiselle Revilly, c’est toujours cocasse, ces choses-là. Mais c’est égal, je ne comprends pas grand’chose à la pièce.
Toxy BouLor. — Il n’y a pas de nécessité à ça. Les opéras comiques n’ont jamais été destinés à être compris. Tiens! voilà Capoul qui est réellement mieux qu’au premier acte.
Oscar. — C’est sans doute que ses moustaches ont un peu repoussé.
Tony Boucor. — Observation pleine de justesse.
Irma. — Voici le mariage de la fin, demandez nos manteaux à l’ouvreuse.
Oscar. — Tu sais, Irma, il ne faut pas inquiéter si le journal n’est pas encore paru ce soir. On vient de me dire qu’il ne paraïtrait qu’à la seconde.
(La toile baisse. Applaudissements frénétiques.)
M. Palianti, en notaire, vient respectueusement nommer MM. Meilhac et Nuitier, et le maëstro Offenbach. Les applaudissements redoublent.
JüuierrE. — Ils ont tous l'air très-content. On applaudit vigoureusement, du reste. Je ne m'y connais pas. Si vraiment la pièce est bonne, je verrai ça demain dans mon journal.
Oscar. — Allons, mesdames, au Café Anglais.
\ xl N
De madame la baronne de X... à madame Fanny Z..…. à Cannes.
J'ai enfin vu une première ! Depuis longtemps j'étais assiégée de l’incommensurable désir d'assister à une de ces fêtes de l'intelligence et de l'esprit, comme dit mon journal, un journal bien pensant, cependant, je te supplie de le croire.
Mon désir avait pris des proportions telles, un véritable désir de nonne, comme aurait dit notre bon la Fontaine, qu’il fallait absolument céder et se
rendre, ce que j'ai fait consciencieusement.
Justement mon mari venait de partir il y a huit jours pour aller faire sa tournée électorale dans le Midi, car il aspire à représenter notre département, ce cher Gontran.
J’ignore, en vérité, ce qu'ils y gagneront, ces bons électeurs. Si mon mari est élu, que va-t-il leur promettre ? Je n’en sais rien, ni lui non plus, c’est probable. Sa nature est bonne au fond; et étant assez habile, comme je l’espère, pour ne rien promettre du tout, il sera, je crois, de force à tenir sa promesse.
Bref, il était parti, ét moi quelque peu libre de mes actions. Ne s’était-il pas permis un beau jour, je ne sais pourquoi, un tel pronunciamiento à pro-
pos des premières, aux Bouffes notamment, que jamais je n’aurais osé insister ; mais laiguillon ne se faisait que plus sentir.
Le baron Paul de S..., que tu as vu cet été au château, un garçon d'esprit, un peu littérateur, un peu artiste, un peu flâneur surtout, qui connaît tous les mondes et qui les traverse chaque jour sur la pointe du pied, a bien voulu devenir mon cicerone et mon complice.
Ma tante de P... et mon oncle ont consenti à couvrir mon escapade de leur présence tutélaire. Je riaïs en pensant au tableau. Ma bonne tante et son mari en anges gardiens, ailes blanches déployées sur fond d’or ; le baron représentant Lucifer, moi vaporeuse et flottant au milieu.
Je parie pour dix tableaux du même genre à l'Exposition prochaine. Il na fallu que six jours de négociations, à peine autant que pour l'affaire francobelge. Le septième, la loge a été enlevée d'assaut, et il y avait des intelligences dans la place. On a dû, n’a-t-on dit, user de corruption.
Qu'importe ! quand on accepte une faute, il faut accepter complétement. Ce qui m’a été le plus dur, je l’avouerai, c'était de céder si lâchement le lundi de la semaine sainte : une énormité, je le sais; mais l’esprit de résistance n’y était plus, ce soir-là j'aurais jeté mon bonnet jusque par-dessus la butte des Moulins.
Quand nous sommes entrés, on finissait une petite pièce, et les acteurs ne semblaient jouer que pour la forme; ils auraient été remplacés par deux poupées de carton que personne évidemment n’aurait cherché à s’en apercevoir.
C'était un concert de portes qui s'ouvrent et se ferment, un conflit de petits bancs , des conversations à haute voix, des bonjours, des saluts et des exclamations à n’en plus finir.
Tous ces gens-là avaient l'air de se connaître et d’être chez eux. Quelquesuns semblaient même nous regarder avec un étonnement qui ne paraissait pas joué; jen ai vu chuchoter en souriant : j'aime à croire que c’était à cause de ma tante.
Les acteurs, eux, jouaient toujours, dévidant leur petite affaire entre eux, et nul n'avait l’'indiscrétion de les écouter.
Enfin la toile s’est baissée, et vraiment j'en ai été bien aise ; car je souffrais pour ce bon petit domestique et sa Frischen.
Les stalles d'orchestre et celles de balcon se garnissent de messieurs décol-
letés… la véritable fleur des pois. Le baron me les nomme les uns après les
autres. Ces messieurs appartiennent à différents clubs très-connus : celui-là est le fils d’un banquier célèbre, celui-là est un coulissier en renom. Voici le héros et le ténor d’un merveilleux journal dont je: suis véritablement honteuse de n’avoir jamais lu une seule ligne. Je ne me rappelle plus même les noms de toutes ces célébrités, que le baron ne me signale qu'avec admiration. Toutes ces illustrations se confondent et se bousculent dans ma pauvre cervelle. Machin, incomparable nouvelliste ; Chose, qui a tant de style et de couleur, et ce prince du crayon, et cet archiduc de la palette. Jai demandé
à voir Emile Augier, dont je connais et admire le talent ; je ne sais pourquoi il
n'était pas venu. On prétend qu’il serait quelque peu en délicatesse avec un des auteurs. Jules Sandeau n’a pas pu bouger ce soir. Michelet serait accouru, mais des considérations politiques lont retenu. Quant à Montalembert, la semaine dans laquelle nous vivons est une excuse. Mérimée est encore souffrant, Thiers occupé de ses élections, Alphonse Karr à son jardin, Jules Janin a la goutte, etc., etc. Mais que de riches compensations !
On mesignale quelques membres de la haute diplomatie étrangère : trois petits ducs, dont lun très-rachitique, mais d’un rachitisme très-distingué ; deux princesses, quatre marquises et sept baronnes : ce sont de jolies femmes, bien mises , et je n’ai pas le temps de vérifier leur généalogie.
Dans une avant-scène viennent d'entrer deux femmes charmantes, ce sont des célébrités de la haute galanterie : elles sont peinturlurées, blanchies, les yeux soulignés de noir. Mais cette belle grande blonde a un chapeau merveilleux ; son corsage est coupé de la façon la plus inattendue et la plus charmante. Jamais je n'ai vu une garniture de point d'Alençon plus délicate et placée plus habilement sur une étoffe. J'ai supplié le baron de me savoir l'adresse de la modiste et celle de la couturière. Il me la trouvera coûte que coûte, et j'aurai un chapeau comme cela demain.
Figure-toi une passe légèrement plus élevée sur la droite que sur la gauche ; un fouillis gracieux et adorable de gros de Naples blanc et de fine Angleterre, une aigrette sur le côté droit, un papillon de diamants posé sur le côté gauche, un autre retenant à l'origine du cou les brides qui prennent leur naissance derrière l'oreille, et sur lesquelles brillent des boucles d’oreilles montées en brillants. Rien n’était plus habillé et plus élégant. Les cheveux blonds s’échappent en boucles mêlées de tresses par derrière, et tombent gracieusement sur le corsage. Quel dommage que de pareilles toilettes soient consacrées à de telles créatures ! Ces messieurs viennent les uns après les autres saluer et échanger quelques mots avec ces dames, qui les écoutent d’un air si
singulier et si bizarre, C’est là une bonne étude à faire.
Je n’ai jamais osé mettre une pointe de noir sous mes yeux; je remarque cependant que cela leur donne une vivacité particulière.
Pendant tout ce temps on a déjà joué l'ouverture, qui a été saluée par une
salve d’applaudissements. Cependant on ne semble pas écouter beaucoup. On se lorgne, on s’envoie des petits signes de tête et de doigts, on fait comme nous dans notre loge, on cause prodigieusement avec son voisin ou sa voisine.
Enfin la toile est levée, c’est la chambre de la diva, qui n’est encore que simple couturière. Arrive une troupe de petites filles, ses compagnes, qui viennent chanter un chœur très-amusant.
Madame Thierret fait ensuite son entrée dans un costume des plus étranges. Elle a l'air d’un gros homme en peignoir, qui vient de se faire raser. Toute l'assistance rit. Durant toute la pièce, madame Thierret embrasse quelqu'un ou quelque chose, cela paraît fort drôle à tout le monde. Le garçon de café lui demande un pourboire, elle lembrasse; puis elle embrasse son neveu, puis Galuchet, l'ami de son neveu, puis le marquis, puis le domestique, puis le souffleur, puis les acteurs; l'effet ne manque jamais sur le public.
Enfin voici la diva en toilette de mariée et fleurs d'oranger : couplets quelque peu égrillards sur cette fleur. On rit, on s’amuse beaucoup à l'orchestre. Je ne sais pourquoi, je ne ris guère. La fiancée n'arrive pas, le mariage est manqué. Mademoiselle Schneider fait monter du charbon pendant que toutes ses amies mangent du fricandeau à l'entre-sol; elle se serait fait périr, si Désiré, le jovial Désiré, n’arrivait pas à temps pour casser un carreau. Voici le premier acte.
Au second acte on est dans la loge de la diva, et ses compagnes y arrivent en costume, On joue Ariane à la cantonade. Toutes les jeunes filles ont leurs jupes d’un court, mais d’un court. c'est à peine si j'ose les regarder. Il y en a surtout une qui joue le rôle de l'Amour. Je vois du coin de l’œil les yeux de mon oncle qui brillent d’un éclat que je ne leur ai jamais vu. Ma tante est furieuse et indignée.
Voici la diva dans des costumes superbes; elle change deux ou trois fois de vêtement sur la scène ou derrière un paravent. La mère Thierret arrive pour embrasser quelqu'un, puis le comte, esclave de la diva, puis des Prussiens en même temps, qui chantent une tyrolienne à mourir de rire. Les
figurantes défilent en chantant les plus jolis rantaplans du monde, et une petite chanteuse , nommée Bonelli, enlève trois fois l'assistance à bras tendu avec six notes qu’elle détaille merveilleusement. Le marquis vient chercher le
comte, son neveu, qui l'envoie promener. Voilà le second acte. On le voit, l'intérêt se soutient.
Dans le troisième, on se trouve sur la scène où se joue Ariane. Madame Thierret est en Minerve et veut se livrer aux derniers embrassements ; la diva fait Ariane. Chacun sur la scène parle à tort et à travers de je ne sais qui et de je ne sais quoi; je ne comprends plus rien; du reste, personne dans la salle ne s'inquiète de comprendre. Entre deux coups de lorgnette et quelques plaisanteries dites au voisin, on entend un chœur bien enlevé, un petit morceau bien dit, une mesure entrainante, voilà tout ce qu’on demande. Qu'importe le motif? Comme les auteurs le disent eux-mêmes, ce n’est pas précisé-
ment du Molière, — La toile baisse, on applaudit tant qu’on peut, et l’on jette sur la scène force bouquets.
Un ou deux messieurs soufflent dans leur clef. Pourquoi, je vous le demande un peu ? Les pièces que j’ai vues précédemment de ces mêmes littéraleurs me paraissent exactement les mêmes : prétexte à couplets, à danses et chansons à boire.
Qu'en pensent tous les illustres qui peuplent la salle? Le baron n’a pas pu me le dire positivement. — Pendant un entr’acte, deux messieurs parlaient dans le couloir à côté de la loge.
— La jolie petite rousse à gauche, disait l’un, l’as-tu remarquée ?
— Oui.
— Eh bien! c’est la petite de Gontran.
— C'est celle qu’il avait l’année dernière ?
—— Parfaitement.
Je ne connais nullement ce monsieur. Il n’y a pas que mon mari qui s’appelle Gontran. Cependant cela n'a fait froid... Est-ce donc pour cela qu'il ne
pouvait m'entendre parler des Bouffes-Parisiens ? Le baron me dit que ces
messieurs lui sont inconnus. Si Gontran les connaissait, il les connaïtrait de même. Ce n’est donc pas lui.
Nous sommes descendus. Sous le péristyle, chacun attend sa voiture. La grande blonde et les deux amis, je les revois encore au passage. Elle a un pardessus sortie de bal en cachemire blanc soutaché d’or : impossible de rêver mieux. Mais son chapeau est idéal. J’en veux un pareil, et je te donnerai l'adresse.
BaRONNE DE X...
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