UN APOTRE DE SALON
ONSIEUR Du Rand est un homme de bien. Vous l'avez rencontré sans doute dans quelque salon du faubourg Saint-Germain ou dela Chaussée-d’Antin ; c’est un petit homme d'une cinquantaine d'années, encore vif et alerte; un léger embonpoint, qui rappelle celui des chanoines, s’épanouit sur toute sa personne et donne plus de consistance et de sérieux à sa physionomie. Sa tenue exhale un parfum tout à fait ecclésiastique; son langage est plein d'une pieuse onction, et quand il dit : Bonjour, madame, ou : Je voudrais bien un peu de poulet, il semble qu'il dit: Dominus vobiscum, et l’on est tenté de lui répondre : ET cum spiritu tuo.
Ses moustaches, car il porte des moustaches, détonnent seules dans cet ensemble, qui, sans elles, emprunterait par trop son allure à la sacristie ; elles lui donnent je ne sais quel air masculin, coquet et militant, qui le distingue de la gent purement cléricale, et lui permettent, vis-à-vis de toutes les belles madames, une tenue plus amicale et des soins plus empressés. De temps en temps il peut aussi glisser, non sans quelque esprit, une de ces petites anecdotes qui, bien que dépassant rarement les saines plaisanteries du séminaire, n’en ont pas moins le pouvoir de dérider de jolis visages.
Tous ces avantages, M. Du Rand les a consacrés à la recherche du bien ; toutes ces influences, péniblement conquises à force de visites, de compli-
ments bien placés, de compérages adroits, il les met sans réserve à la dispo-
sition des bonnes œuvres. Car il est le promoteur, l'initiateur, le propagateur empressé de tout ce qui se fait à Paris sous ce nom. C’est lui qui à inventé l’œuvre des Petits Chinois, l'œuvre des Jeunes Goîtreux, l’œuvre des Petits Balayeurs, etc., etc., et en dernier lieu l’œuvre des Petits Ébénistes, dont on parle {ant aujourd’hui.
Si la première préoccupation de M. Du Rand est de faire le bien, disons-le tout bas, la seconde est que personne ne l'ignore ; mais, je vous le demande,