LE JEU ET LES JEUX
Nous faisons connaissance avec les troupes du prince : toute la gendarmerie est sur pied pour nous recevoir. Les gendarmes sont deux, et ils nous rappellent, par leur bonhomie, ceux de Geneviève de Brabant.
Ici pas de conscription, pas d'impôts. Un véritable pays de Cocagne. — Où sont donc les contribuables? — Les voici qui descendent en ce moment du bateau à vapeur. Vous et moi, cher monsieur.
Un splendide omnibus attelé de quatre chevaux anglais attend sur la route ; les contribuables, hommes et femmes, sont entraînés au petit galop. En trois minutes nous arrivons sur la plate-forme de l'hôtel de Paris.
Quelques charmantes et quelques gommeux de toute provenance sont étalés à l'ombre des orangers et des citronniers fleuris. Des palmiers aux longues tiges s’élancent vers le ciel, d'un bleu pur.
Autour de nous, sur les pelouses, assise sur les bancs des promenades, s’agite une foule souriante et parée, exactement pareille à celle que l’on retrouvait à certains jours au parc de l'Exposition universelle.
Il est bientôt deux heures, et l’on sent qu'un événement se prépare. Un orchestre merveilleux s’époumone à faire retentir la côte des motifs les plus chers au dilettante, mais ce n’est pas du côté de la salle d'orchestre que se tournent les pas.
Et nous nous empressons, comme tout le monde, du côté de la salle de jeu. C’est une salle énorme, construite avec élégance et goût, ornée de peintures d’un ton brillant et clair ; une douzaine de grandes fenêtres d’un style monumental laissent apercevoir les palmiers, les cactus, la mer toute bleue, et, dans le fond, le rocher de Monaco couvert par étages de ses vieilles maisons et couronné de son vieux château au style demi-italien , demi-moresque, un véritable décor d'opéra.
Deux gigantesques tables sont dressées au milieu de cette salle. Sur l’une, tous les journaux du monde entier; toutes les revues étalent leurs formats différents , leurs couvertures et leurs vignettes variées; des hommes et des femmes feuillettent d’un air distrait ce monde d’opuscules et de papiers ; on comprend que leur esprit et leur attente sont ailleurs.
Tout à coup un mouvement se déclare, les revues se ferment comme par
enchantement, les journaux sont rejetés dédaigneusement, hommes et femmes se lèvent : deux heures viennent de sonner.
Quatre domestiques en grande livrée, culotte courte, se sont approchés respectueusement de la seconde grande table et ont enlevé le tapis vert.
Il nous est enfin donné de voir ce que c’est que la table de la roulette.
Un cortége imposant s’avance, c’est la banque.
Silence, voici MM. les croupiers. Ils sont huit.
L’un tient le sac à l'or, l’autre l’argent, un autre les portefeuilles bourrés de billets; chaque banque est de cemt mille francs.
Les domestiques ont garni les places des croupiers et des joueurs de longs râteaux d'ivoire destinés à ramener de loin au bercail l'or, l'argent et les billets.
Chacun prend sa place, le visage souriant, l’œil animé.
Trois tabourets de chaque côté de la table sont destinés aux croupiers qui dirigent la partie. Celui du milieu est plus haut, afin que le croupier puisse planer sur la table et surveiller les payements et les mises.
À chaque bout de la table un autre croupier, muni d’un râteau, complète le système de surveillance nécessaire pour que justice soit rendue à chacun, à la banque et au joueur.
— Faites votre jeu ! dit une voix qui retentit comme le clairon au milieu de la foule devenue silencieuse.
C’est à vous maintenant, cher lecteur, de faire sauter la banque quatre ou cinq fois, plus même si vous pouvez, et si la chance vous rit aux éclats, ainsi qu'elle daigne faire pour certains dont l’histoire vous est racontée sous les orangers et les citronniers en fleurs.
Sinon, et si tout simplement vous avez payé votre contribution en vous faisant décaver de quelques louis, vous avez au moins pris un bain de soleil, de lumière et de parfums, et vous avez pu rêver pendant quelques jours un départ encombré de plusieurs centaines de mille francs.
Gouvernements, chassez tant que vous pourrez les vendeurs du temple et les joueurs des maisons de jeu, c’est une besogne à laquelle vous ne pourrez suffire. Il y a trop d'acheteurs pour que les vendeurs ne persistent point , trop de
joueurs pour que le jeu ne s’obstime et ne repousse victorieusement là où on
a cru l’arracher.
Ceux qui ne jouent ni aux billes, ni aux cartes, ni à la Bourse, ni aux courses, ni à la roulette, jouent à quelque autre chose.
LE JEU ET LES JEUX. o8!
Il y a le jeu de la politique, dont les trônes ou les portefeuilles sont le prix ; il y a le jeu des institutions , le jeu des partis.
Quand on a joué ce jeu de la politique, la passion prend des proportions dangereuses et insensées.
S | . L3 . r « L'homme qui, une fois, a tenu ces terribles cartes et a commencé à les
brouiller dans ses mains, continue presque toujours à les brouiller jusqu’à son dernier soupir.
Rares sont ceux qui se retirent à temps.
Qu'importe à l'homme possédé de cette passion de jouer une partie ou une autre, pourvu qu’il joue |
Le vieux politique est un joueur qui joue jusqu’à la mort, et souvent jusqu’au suicide.