‹ La comédie de notre temps ... études au crayon et à la plumeChapitre 178 sur 200 · LE JEU DE LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

LE JEU DE LA POLITIQUE

Puisque le régime parlementaire semble reprendre certaine faveur en notre

beau pays, nous croyons rendre quelque service en groupant ici des observa-

tions consciencieuses destinées à épargner des recherches et des études à ceux qui sont appelés à jouer un rôle dans nos Assemblées.

L’orateur habile est celui qui sait le mieux écouter et se taire à propos. Le parfait orateur serait peut-être celui qui ne parlerait pas.

Pour peu que l’on parle, on arrive assez facilement à dire un beau matin le contraire de ce qu’on a dit quelque temps auparavant, et les adversaires en abusent lächement. La force des majorités semble, depuis de nombreuses années, avoir toujours consisté en ceci : Voter toujours et ne parler jamais.

Quel est l'homme capable d’assurer que, libéral aujourd’hui, il ne sera pas autoritaire demain, et réciproquement ?

L'homme absurde est celui qui ne change jamais, a dit le Sage.

Sachez donc changer et varier à propos suivant les circonstances, — de même que le nautonier habile change sa voile, sa direction, et tourne la barre de son gouvernail, suivant que le vent souffle d’un coin ou de Pautre de l'horizon.

Sachez changer, mais avec calme, tranquillité, sans bruit et sans fracas.

Trop parler nuit, dit le proverbe. C’est souvent pour avoir trop parlé qu'un orateur imprudent se trouve un beau moment obligé de conserver vis-à-vis du public une opinion qu'il n’a plus et qui le gêne aux entournures.

Que diriez-vous d’un homme qui aurait juré de conserver pieusement son habit de première communion, et de le mettre dans toutes les circonstances importantes de sa vie, pour faire la cour à sa future, se marier, entrer à la Chambre, au ministère, voire même au Sénat ?

Tâchez que votre opinion soit comme ces chemises dont vous changez périodiquement et suivant les circonstances. Mais ne changez voire opinion que lorsqu'elle aura traîné, qu’elle aura perdu son lustre et sa fraîcheur. Changezla seulement pour en remettre une autre, blanche, éclatante, bien repassée, et qui vous fera bien voir.

Évitez de faire comme ce fameux Duclos, du Palais-Royal, qui, ayant une fois mis une chemise propre, avait juré de ne pas en mettre d’autres, et l’a

trop héroïquement , hélas ! conservée jusqu’à son dernier soupir.

Pénétré de ces sages observations, ne craignez pas de prêter le serment que l’on vous demande, prêtez-le avec intérêt, réflexion et sérieux ; examinez autour de vous des hommes considérables et considérés qui ont prêté trois ou quatre serments, tous différents, et qui ne s’en portent que mieux. — Un serment ne se donne point, — la sagesse de la langue française a prévu les nécessités de la vie politique.

Le triomphe des avocats dans les Assemblées parlementaires se base généralement sur la faculté qu'ont ces messieurs de changer d'opinion immédiatement, suivant la nature des causes qu’ils ont à soutenir ou à défendre.

Les magistrats ont le malheur de ne voir jamais qu’un côté des choses, ce qui explique comment ils sont toujours politiquement étranglés par MM. les avocats. Il en est de même de MM. les professeurs.

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Un homme sage et instruit, bègue de naissance du reste, assurait qu’un progrès énorme serait celui qui établirait lincompatibilité entre la profession d'avocat et celle de député.

Plus d'éloquence! s’écriait-il, de la même façon que l'on dit : Plus d’oignons brülés ou plus de mal de dents! L’éloquence met sa gloire à établir pérémploirement, à un moment donné, que le blanc est le noir, ou que les vessies sont des lanternes. Certes, il est parfois utile d'établir passagèrement des idées de cet ordre dans certains esprits, mais il ne faudrait pas faire de cela un abus. |

Le rêve de cet honorable bègue est irréalisable, car, à tout prendre, il est impossible de ne pas conserver quelques avocats pour occuper et amuser la galerie. Si personne ne parlait, les Assemblées prendraient une véritable physionomie de tristesse. Assurément le silence est souvent éloquent, mais voici encore une éloquence dont il ne faut pas trop abuser.

En résumé, comme il faut dans une Assemblée se résigner, quelle que soit

la répugnance à se montrer parfois orateur, — quand ce ne serait qu’une fois par hasard, pour dire, soit : nbate nos libertés, ou : Vous nous guidez à l 1 ou : " nous rappelez les plus mauvais jours de notre histoire ! ou simplement : La clôture, la clôture ! — Nous allons examiner

quelle est la tenue, la manière, le geste, l'expression dont il est convenable que se serve l’homme appelé par sa destinée et par ses concitoyens à l’honneur de siéger dans une Assemblée parlementaire.

Le premier soin de lorateur français doit consister à se choisir une place conforme à son opinion du moment, c’est-à-dire, celle qu’il vient de choisir pour les circonstances de son élection.

Que cette place soit disposée de telle sorte qu’elle ne lengage pas d’une manière trop violente, et que les petites évolutions de nuances puissent se faire sans trop attirer l’attention.

Choisissez d’abord un couteau à papier léger à la fois et solide, — le maniement du couteau à papier est des plus intéressants à étudier, et joue un rôle tout à fait important dans l’attitude d’un parlementaire.

JL ES

Ayez dans votre pupitre des plumes, du papier à lettres avec l’en-têle de votre département, du papier à lettres personnel, avec chiffre ou armes, suivant votre position de famille, — papier parfumé et ambré pour les correspondances qui demandent de la recherche et de l'élégance; un arsenal d’enveloppes de toutes facons, depuis l’enveloppe mystérieuse jusqu’à l'enveloppe à papier ministre et à décrets; ayez un Bouillet pour vous rendre compte d’une allusion d'histoire que l’orateur du moment y aura prise cinq minutes auparavant, et ne négligez pas une excellente lorgnette qui vous permettra d'interroger la physionomie des belles dames qui trônent dans les tribunes.

Etudiez votre extérieur ; c’est l’extérieur qui vous donnera votre caractère

tangible et la forme plastique destinée à vous graver dans le souvenir de vos électeurs.

— Populabundus agros, homme des champs, protecteur de l'agriculture, cette mère nourricière de la France. O fortunatos nimium ! Ayez une mise simple, sans prétention; que votre redingote, verte, s’il se peut, soit longue, ample, et semble due au ciseau du tailleur du village ou de la Belle Jardinière : pantalon gris poussière, gilet à raies croisé sur la poitrine, faux-col naïf, cravate noire ou à pois, souliers vigoureux bien équarris, à double et forte semelle, chapeau à bords un peu larges. Tâchez que votre visage soit sainement coloré de ces teintes rurales, honneur du cultivateur et du propriétaire foncier; parlez du pays, du sol de la patrie, de l'honnêteté de la campagne, de l'atmosphère empestée des villes.

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— Ludovicus rex. Vous êtes homme de traditions, vous avez le culte des

souvenirs: laissez-les dormir dans le reposoir intime de votre cœur, mais 7%

qu’on le sache. Soyez un peu chauve; si vous le désirez, vous pouvez porter

toute la barbe, comme le roi Henri. Que la coupe de votre jaquette soit élégante, mais fasse comprendre le grand propriétaire, l’homme attaché au sol par les racines profondes de la famille, de la propriété et de la religion, élégant malgré lui par les tyrannies de sa forme, de ses proportions et de la race ; chaussures fines, mais non étroites, faisant supposer un pied aristocratique ; linge recherché, beaucoup de politesse, ornée d’une petite gouaillerie fière et légèrement impertinente. Bonhomie avec les inférieurs, surtout avec les paysans. Parlez des grandeurs de l’histoire du pays, du sol de la patrie, de l’honnêteté de la campagne, de l'atmosphère empestée des villes.

Napoleo imperator. Vous êtes l'homme du dévouement, fidèle au culte des grandeurs passées. Portez de grosses moustaches militaires, même si vous n'avez été que marchand de vin : tenue correcte, habit ou redingote bleus, boutonnés; bottes fortes, faux-col et cravate de général en pékin, chapeau à ailes retroussées , légèrement incliné sur la gauche; soyez brusque dans vos paroles et dans vos gestes; soyez à la fois rond et carré dans vos allures, parlez des frontières, des éternels ennemis de la France, du sol de la patrie, de l'honnêteté de la campagne, de l'atmosphère empestée des villes.

Respublica me juvat ou delectat. — Vous croyez être un homme de lavenir. Que votre tenue soit simple, sans prétention, négligée même et comme insoucieuse du présent. Que votre chevelure soit un peu tourmentée et comme agitée, soit par le bouillonnement de votre cerveau, soit par le souffle des inspirations démocratiques.

Boutonnez votre habit, comme pour contenir les élans tumultueux de votre cœur; laissez voir peu de linge. — Barbe naturelle; tâchez de lui donner une tournure prophétique. Ayez la chaussure large et aisée de l’homme qui doit gravir à pied les pentes escarpées; le chapeau à grands bords et à forme haute, un peu terni par le contact du soleil et de la pluie; un sourire indulgent pour les victimes du présent et du passé, la sérénité du regard qui voit, au-dessus de la tête des générations actuelles, s'épanouir les générations futures. — Soyez fort, puissant dans vos gestes et votre tournure; un peu de violence de temps à autre. Parlez du pays, du sol, des éternels ennemis de la

France et de la liberté, de la patrie, de l'honnêteté et de Pintelligence des villes, de l'ignorance empestée des campagnes.

Auri sacra fames. — Vous représentez l'argent, ce nerf de la paix et ce muscle de la guerre. Soyez sérieux d'aspect, calme et digne. Songez que vous êtes la puissance véritable à notre époque. Pesez vos paroles. Parlez peu. Vous savez le proverbe : « La parole est d'argent, le silence est d’or.» N’affichez aucun dévouement ni aux hommes ni aux idées. Sachez faire comprendre que la politique n’est que la réunion des intérêts. Que votre tenue annonce du soin, mais seulement le soin de votre valet de chambre. Votre extérieur ne doit vous préoccuper en aucune façon. Vous êtes sûr de réussir tant qu’on vous supposera des fonds. Les considérations de personnes sont pour vous des considérations secondaires ; les chiffres seuls vous frappent. Redingote noire, pantalon et gilet gris, des favoris de légiste, cravate un peu haute et rigide. Abord froid et discret, une main sur vos poches pour que l’on ne s’avise pas d'y puiser. La seconde main dans la poche des autres, quand ce ne serait que pour savoir ce qu’elle peut contenir.

Faites du reste comme vos confrères : parlez du pays, du sol, de l’industrie, des éternels ennemis de la propriété, de la famille et de la société, de l’honnéteté des campagnes, de latmosphère empestée des villes.

Et si par hasard vous avez une main inoccupée, mettez-la sur votre cœur, quand vous parlez de la patrie; dans le cas, bien entendu, où cela n’est pas de nature à inspirer de crainte aux actionnaires, ou bien encore si vous êtes vendeur à découvert, et qu'il vous faut un peu de baisse.

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Quand un orateur d’un parti contraire à celui que vous avez jugé convenable de prendre est à la tribune,

Vous pouvez lui témoigner de plusieurs façons le peu de cas que vous faites de ses arguments.

Pour montrer combien ce qu’il dit est faible et sans portée, vous vous renversez gracieusement en arrière et vous souriez sensiblement, en tenant votre couteau à papier, dont vous vous frappez de temps en temps le menton.

Ce n’est pas sérieux. Ce n’est que bouflon.

Généralement cette attitude est notée à Officiel par : (On rit). Si lorateur persiste, vous prenez

votre genou dans vos mains, toujours sans quitter votre couteau à papier, et vous vous renversez plus fortement en arrière, en affectant dans votre rire une nuance accentuée de pitié. Ceci senote : (fire général).

Si la chose devient plus forte, vous vous tenez les mâchoires comme on tient ses côtes, risum tencatis, et

C'est trop fort! vous vous laissez peu à peu aller à des éclats non contenus.

Ceci se note à l’Officiel : (Rire universel sur tous les bancs).

HA NANDE

On offre peu d'intérêt. Hilarité générale. O mon pays! inspire-moi.

Si le rire est un rire d’assentiment ou répondant à des facélies prononcées

à la tribune et dans le sens de votre parti, vous saurez facilement nuancer votre rire, afin que personne ne puisse s’y tromper.

Si vous voulez démontrer que lorateur adverse est ennuyeux, vous le

Parfait! Trés-bien! La question fait un bruit ronflant..

dans les bureaux.

désarconnez facilement en bâillant avec conviction d’abord, puis en vous

laissant aller à un sommeil réparateur. S'il vous arrivait de ronfler, l'argument serait irrésistible.

N'oubliez pas de temps à autre de prendre votre front, comme pour

l'empêcher d’éclater sous la pression des vastes pensées qui y sont

enfermées, et que lavenir, un avenir prochain, doit révéler sans aucun doute.

Si vous apercevez dans les tribunes quelque électeur influent, prenez de temps en temps l'attitude du penseur.

Si l’orateur est le chef de votre parti, écoutez avec componction; que de

Allons donc! allons donc! Hésitation sur plusieurs bancs. C'est la vicomtesse de Bel. OEil.

temps en temps un très-bien ! vigoureux semble sortir comme de lui-même et malgré vous du fond de votre conscience.

Si celui qui occupe la tribune se permnet une incartade contre vos opinions du jour, prenez votre couteau à papier ett livrez-vous à un petit roulement sur l'air des Lampions.

Si l’orateur redouble, mordez-vous Iles doigts avec ardeur, comme pour

empêcher l'explosion d’une indignation qui commence à gronder en vous. Variez par une attitude qui peint à la ffois et votre embarras et votre mépris

de voir un confrère, un compatriote, capable de se livrer à de telles turpitudes. S'il y à persistance, tenez vigoureusement vos mains, comme si vous

vouliez empêcher vos bras de tomber à laudition de pareilles inepties.

Vous atlaquez ce que nous avons de plus cherr. C’est une infamie!

Si, malgré tout, on continue, vous; levez les bras au ciel et vous les brandissez avec terreur, comme pour: jurer les dieux infernaux, et vous

La question. La clôture! C'est insensé ! A l'ordre, à l'ordre !

laissez tomber votre couteau à papier, comme sous l'impression de lindignation profonde et du découragementt.

Puis vous rejoignez les mains au-dessus de votre tête, en signe d’effroi, d’épouvante et de pitié.

Ou bien, cédant à un irrésistible mouvement ou à un ressort intérieur, vous jaillissez de votre banc, et, temamt votre couteau à papier comme un glaive, vous vous écriez d’une voix étrranglée par l'émotion :

« À l’ordre, à l’ordre! la clôture, Ila clôture! »

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L’orateur français peut quelquefois: être dans la nécessité de quitter le rôle d’auditeur pour aborder résoläment ceellui de parleur.

Il faut prévoir le cas où quelques; électeurs influents, ou un journal quelconque de votire localité, soit le Veilleur de la Tour-Penchée, soit l’Impartial de Saint- Macaire, s’aviseraient de prétendre qu’une paralysie du pharynx vous menace et serait de nature à priver à l'avenir votre circonscription de son mandataire dévoué ;

ou bien encore la session est à la fim, et vous devez aller -

Franchissez les degrés

Alors vous ne devez plus hésiter. avec dignité.

revoir prochainement l’urne qui a été’ wotre berceau.

Préparez-vous sérieusement. Mettez-vous en haleine par des interruptions lancées à pleine poitrine. Développez Îles cordes un peu hautes. Sauf quelques légères exceptions, les voix de ténor,, comme celle de M. Thiers, sont celles qui s'entendent le mieux à la Chambre.

Vous commencerez par des exclamiations monosyllabiques , comme : Won ! non ! ou Oui ! oui! suivant les circonsstiances ; puis vous aborderez celles de deux mots, telles que : Très-bien ! tréèsi-bien ! Puis de trois, quatre et même cinq mots, comme : Vous attaque:z la Constitution ! ou bien : Voilà les résultats du système personnel ! ou biien encore : Le pays décidera !

Lorsque vous vous serez un peu entraîné par ces exercices phoniques, que nous ne saurions trop vous recommander ; lorsque l’émission de votre voix se fera nettement, et qu’en l’emtendant vous-même sortir de votre appareil parlementaire, vous n'aurez plus cet effroi qui tout d’abord fait hérisser le cheveu sur les têtes les plis chauves, vous préparerez ce que vous pensez devoir dire pour frapper le cowup nécessaire.

Une fois le sujet de votre discour:s bien arrêté dans votre esprit, votre

premier devoir, et le plus nécessaire, doit être celui d’aller visiter avec soin le bureau des accessoires.

Les vieux parlementaires, rompus aux luttes de ces cinquante dernières années, et pour lesquels, en dehors de toute conviction, la gymnastique oratoire est une mesure tout à fait hygiénique et éminemment conservatrice des forces musculaires, vous diront combien l'usage des accessoires est d’une importance de premier ordre.

Le conservateur en chef des accessoires vous renseignera, du reste, avec l’affabilité la plus éprouvée. Il vous dira comme certains accessoires sont plus ou moins en faveur et sont plus ou moins influents dans tel

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