UN ENTERREMENT DE DERNIÈRE CLASSE
Un petit corbillard sec et nu, pas de voiture de deuil, la bière recouverte d’une serge noire est sous la porte de lallée, un rameau de buis dans une assiette; on jette de l’eau bénite en passant, les femmes font le signe de la Croix.
On monte, le petit logement est plein, la femme sanglote dans un coin, le fils a les yeux rouges et gonflés.
L’ordonnateur à suivi l’un des derniers arrivés.
— Quand il plaira à ces messieurs.
On enlève la bière, et le cortége suit; il y a des ouvriers et des voisins en costume de fravail.
Le fils est cruellement pâle. Les oncles et cousins l’'accompagnent sans rien dire.
Cinquième rang.
— Pauvre vieux, il s’est éreinté de travail, et voilà. — Son patron est à. C’est ce gros qui a le nez rouge.
— C'est bien à lui d’être venu. Fera-t-il quelque chose ? —— On dit que oui. Quinze ans d’atelier chez lui, c’est un bail. — Heureusement aussi que son garcon reste pour la mère.
Dixième rang. — Voilà ce que c’est, ce qui l’a mené là, c’est la boisson. — Fallait pas qu'il y aille.
— Bonhomme, tout de même.
— Mais pochard !
— Avec ça que tu n’aimes pas à te rincer le goulot.
— Dame !
Ouinzième rana. — Faut dire qw il a vite lâché la rampe. Ç q
Derniers rangs. — Qui c’est-y qu’on enterre?
— Un vieux qui est mort de je ne sais pas quoi.
— D'où esl-il?
— De l’atelier en face, je crois. On dit que c’est la boisson.
— Pas du tout, c’est le travail. Il faut que ce soit le travail. Les classes déshéritées, l'abus des forces humaines. Je vas te leur dire ça sans le mâcher.
— Moi j'ai lâché l’atelier, javais un poil dans la main : c’est la troisième fois de la semaine.
— Oùs qu’on va après le cimetière ?
— Le rendez-vous est chez le mannezingue à gauche.
— Le frère du vieux, un de notre atelier, nous y a donné rendez-vous.
— On rigolera un peu, jen suis.
— Et ce soir, tu sais, à l'Elysée-Monimartre.
Ainsi les enterrements sont de plusieurs classes : depuis la première à panaches et à chevaux richement costumés, cochers superbes à visages enluminés, l’église tout habillée de noir, le clergé splendide et nombreux, du monde à l’orchestre, des barytons, des basses, des ténors, et l'orgue qui pleure,
Jusqu’à la dernière classe, où les chevaux sont tristes et nus, les planches de la voiture, sèches; les cochers, maigres et gringalets ; les tréteaux pour
poser la bière, efflanqués; un pauvre vieux prêtre pour dire les prières avec un porte-croix grognon et un enfant de chœur fripé.
Les prières seules sont les mêmes.
L'égalité, la véritable égalité commence.
Cette dernière classe comprend le convoi du pauvre. Trois sortes de convois du pauvre :
Celui où il y a des amis;
Celui où il y a un chien ;
Celui où il n’y a pas un chat.
Quelle que soit la classe, la comédie est finie ; l’acteur ou l'actrice ont terminé leur rôle; ils sont applaudis ou sifflés, loués ou blâmés, placés dans le souvenir ou jetés dans l’oubli, — l'oubli surtout.
La farce est jouée, a dit un sceptique.
L’homme s’agite et Dieu le mène, a dit un sage.
Où ? — Le but suprême, le but officiel, est le même pour tous,
Il y a encore l’enterrement civil, protestation et réclamation dernière de la vanité humaine, obstinée à ne pas reconnaître le principe maître et souverain qui lui a prêté Ja vie et qui la reprend.
L’enterrement civil, nous n’en parlons ici que pour mémoire, celui-là
jusqu'ici ne rentrant pas dans la civilité.
Il est certains hommes désireux du néant, qui, sur les tombes entr’ouvertes, ont proscrit le mot Adieu.
Et pourtant la dernière et touchante marque de civilité à donner à ceux
qu’on aime et qui s’en vont, c’est de leur dire adieu, ce qui est leur dire : Au revoir.
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