ENTERREMENT DE PREMIÈRE CLASSE
La porte de l’hôtel est tendue de noir : les armoiries du défunt ou sa lettre initiale sont placées en chef au-dessus de la porte.
Sous la porte, le défunt dans sa bière, au milieu d’une sorte de chapelle ardente.
Devant la porte stationne un corbillard velours noir et argent couronné de panaches, attelé de quatre chevaux empanachés comme le corbillard, habillés comme lui de velours et argent.
Le cocher porte le chapeau à cornes , l’habit noir à la française, les aiguillettes etles galons d'argent, les grandes bottes à l’écuyère. Les cochers des voitures de deuil sont vêtus comme le cocher du corbillard.
Au milieu de tout ce monde s’agile M. l’ordonnateur, correctement vêtu de noir, cravaté de blanc; un pelit rabat s’étage sur son gilet; il est couvert d’un manteau de deuil, coiffé d’un chapeau à cornes, et porte une épée.
Les voitures et les équipages arrivent de tous côtés.
Le billet de faire part a annoncé
la cérémonie pour onze heures; il est midi, c’est prévu.
Les invités, cravatés de blanc, gants noirs, se pressent dans le salon, où les reçoivent les membres de la famille.
— J'ai bien pris part...
— J'ai pris une part bien grande.
— Ah ! c'était un vieil ami!
— Croyez à ma plus profonde sympathie.
— Je ne veux pas être le dernier. …, etc.
Ceux qui ne se sentent pas suffisamment orateurs se contentent de serrer la main ou les mains de la famille, et se perdent immédiatement dans la foule des autres habits noirs.
Midi vient de sonner.
Entre l’ordonnateur, il s'incline à la porte et prononce d’une voix forte ces simples mots :
— Quand il sera agréable à ces messieurs.
Les membres de la famille sont couverts de manteaux de deuil, et lon descend à leur suite, pendant que le corps est porté dans le corbillard.
Derrière la voiture, qui se met en marche, un maïître des cérémonies porte les insignes du défunt; suit toute la domesticité en grand deuil.
Puis la famille silencieuse et le front découvert, les amis et les proches, quelques-uns les yeux rougis de larmes.
Vers le dixième rang, le silence est moins complet.
—— Quel malheur !
— Ah! c’est cruel!
— Un vrai coup de foudre.
— Qui aurait pu sy attendre ?
— Cependant l’âge y était.
— Oui, mais rien ne pouvait faire craindre.
— Quand je pense qu’il y a huit jours, je lui parlais comme je vous parle à vous en ce moment.
-— Quel vide!
Quinzième rang. (Quelques-uns n’ont pas la tête découverte.)
— Je n'aurais jamais cru ça.
— Ni moi; il y a six semaines environ, le pauvre garcon était d’un gai !
— Voilà, mon cher, ce que c’est que de nous.
— ÂAllez-vous au cimetière ?
— Et vous ?
— Moi, il le faut bien.
— Moi, je ne peux pas faire autrement. C’est bien gênant.
Vingtième rang. (Les trois quarts ont remis leur chapeau.)
— C'est triste pour lui, c’est vrai.
— Mais enfin, il a bien vécu !
— Raison de plus pour regretter.
— Ah bien ! que voulez-vous! Le fait est qu’il doit laisser quelque chose de coquet.
— Deux cent bonnes mille livres de rente au soleil !
— Soleil ou non, du moment que les deux cent bonnes mille livres y sont.
— Âllez-vous au cimetière ?
— Impossible, une affaire qui ne saurait être remise.
— Moi je suis obligé d'aller jusque-là, à cause de Gontran; je tiens à ce que Gontran me voie, et puis, je suis son notaire.
— Oh! alors.
— Venez donc avec moi jusque là-bas, je vous ramènerai en voiture.
— À condition qu’au retour vous me jetterez chez la petite baronne.
Vingt-cinquième rang. (Quelques chapeaux encore à la main.)
— (a été rondement.
— Ah bien! tant pis ! il a eu la vie douce, il ne se refusait rien.
— Etil n'avait pas tort.
— Le fait est qu'on ne vit qu’une fois.
— Regardez-moi donc la tête que font les héritiers.
— La chose en vaut la peine.
— 1] y a le petit Gontran qui va faire joliment sauter les billets de mille. -— Ma foi, on le tenait assez rudement pour qu’il se rattrape.
-— On l’aidera. Cest la petite Irma qui va être contente!
— Je lui fais une visite dès ce soir.
— Tu vas au cimetière?
— À cause de Gontran, je ne peux pas m’en dispenser.
— Moi, je n'y vais pas. Ce soir aux Français, rendez-vous à neuf heures.
Trentième rang. (On remet graduellement son chapeau.) — En voilà un qui a été vivement enlevé.
— Vlan ! plus personne.
— Ça fait réfléchir, ces choses-là.
— Îl n’y a pas trois semaines que je l'avais vu à la Mère Angot.
— C'était un vieux farceur.
— Un peu canaille. On dit qu’il laisse trois cent mille francs de rente, tout cela volé un peu de toutes manières, à droite et à gauche.
— À droite, surtout.
— Ses héritiers vont faire sauter tout ça.
— Tant mieux ! ça reviendra au bon public.
— Vous n'allez pas au cimetière?
— Ah ! bien merci !
— Moi, je vais chercher des places à la Quenouille, ce soir, aux Bouffes, c’est pour la femme de mon chef de bureau.
— Vilintrigant!
Quarantième rang. (Tout le monde a son chapeau.)
— Il n’y a pas à dire, on a beau avoir de l'argent, des voitures, et tout, il faut laisser tout à la porte quand on se retire au cimetière.
— C'est trop juste.