VI NE
LE GOMMEUX
À chaque époque de lhistoire française, un nom plus ou moins fantaisiste a servi à désigner ceux que l'élégance, la prétention, ou le succès, ou le chic, suivant l’expression moderne, mettaient particulièrement en évidence.
Les mignons, au temps de Henri Il et Henri I.
Les beaux fils, au temps de. la Fronde.
Les menins, au temps de Louis XIV.
Les roués, au temps de la Régence.
Les merveilleux, sous Louis XV.
Les incroyables, au temps du Directoire.
RT
SSS ax SAS
RAA LUE À
MH
RG
Les fashionables, à l'époque des alliés.
Les dandys, sous la Restauration.
Les lions et les gants jaunes, sous Louis-Philippe.
Sous le dernier règne, nous avons vu surgir des dénominations plus bizarres encore.
Alors que les petites dames commencaient à circuler régulièrement au Bois et recevaient la dénomination de biches, les jeunes beaux qui les suivaient ou poursuivaient, et ceux qui se faconnaient d’après leurs allures, ont reçu le nom de daims.
De daims est venu peu après le nom de gandins.
Puis les petites dames sont devenues des cocottes.
Et les jolis petits messieurs, des cocodès.
Les allures grêles et mourantes que se plaisaient à prendre les cocodeés, ont donné à Nestor Roqueplan, ce Parisien émérite, l’idée de les intituler petits cr'evés.
Le mot a prévalu. — Les cocottes sont devenues dès lors des creveltes.
De même, que l’on s’honorait d’être appelés jadis ou incroyable, ou lion, ou fashionable, ou dandy, ou cocodès, on s’est honoré d’être nommé petit crevé.
La guerre ayant démontré que les petits crevés se battaient aussi bien et savaient mourir sur le champ de bataille aussi bravement que les autres, le mot qui semblait contenir une accusation de faiblesse ou d’impuissance est tombé en désuétude.
Aujourd’hui, les jeunes gens qui jouent la comédie du chic se nomment des gommeux.
C'était Léon Gozlan qui avait donné droit de cité au lion, Nestor Roque-
plan au petit crevé. C’est le journal la Vie parisienne qui a eu la puissance
d'inaugurer le gommeurx.
Les jeunes gens élégants font partie de la gomme, les gens très-chic sont de la haute gomme.
On a cherché à se rendre compte du motif qui a conduit à cette dénomination épalante, comme on dit parmi ces messieurs.
Comme s’il était nécessaire d’avoir un motif réel pour quelque chose en France !
Certains historiens prétendent que le terme a pris naissance dans un des clubs et débordé de là sur les autres et de là dans la Vie parisienne, d'une habitude réglementaire, qui consiste à passer certains noms à la gomme sur les listes des joueurs, parmi les membres du club, lorsqu'il y a des observations à faire sur leur moralité.
LE GOMMEUX
LE GOMMEUX. 115
Au jeu ou ailleurs, ceux dont le nom n’a jamais été effleuré par la gomme sont des gommeux.
Une origine plus simple et plus naturelle a été découverte, et nous la livrons à l’érudition des linguistes futurs.
Lorsqu'un homme perd sa position, sa fortune, ou sa place, ou son rang, on dit qu’il est dégommé.
S'il est dégommé par suite de cette catastrophe, il faut en conclure, ce n’est pas douteux, qu’il était gommé précédemment.
Il était donc saturé de gomme, il était gommeux.
Le gommé ou gommeux est l’antithèse du dégommé.
Celui donc qui est bien en vue, qui brille, qui est envié pour sa toilette, sa position, son genre et son chic, est un gommeux.
Si cette version ne satisfait pas complétement l’ami lecteur, et il serait difficile, nous avouons ne pas en avoir d’autre à notre disposition.
Et l’on prétend qu'il est facile d'écrire l’histoire !
Quelle que soit son origine, le gommeux, en ce moment, est en possession incontestable de lhéritage laissé par la dynastie des incroyables, des cocodès et des pelits crevés.
Qui sait combien de temps durera son règne, et à quel héritier bizarre et fantaisiste il passera la main !
Au moment où notre mère Êve cessa de se parer de sa simple beauté, l'antique feuille de figuier fit ses débuts en qualité de costume et d'abri.
Depuis ce temps, que de modifications et transformations de toute sorte a subies cette modeste feuille, qui, de nos jours, atteint qualorze ou quinze mètres grande largeur, sans compter les fioritures, les passementeries, les dentelles, et les condiments assortis |
N'est-ce point notre ami Alphonse Karr,
parfois un peu irrévérencieux sur la question féminine, qui définissait ainsi la
femme :
Un être qui s'habille, babille et se déshabille.
Admettons un instant cette définition et voyons comment elle s’habille maintenant, et même comment elle se déshabille, puisque souvent c’est sa manière à elle de s’habiller.