COMMENT ON MONTE UNE MAISON
ADAME, vous voulez recevoir cet hiver; il s’agit pour vousd’accepter la difficile et délicate mission de plaire aux uns, de ne pas blesser les autres, de ménager celui-ci, d’exalter celui-là, de faire miroiter mesdames de X... et de C..., de mettre sur un piédestal mademoiselle de *** sans abaisser la vicomtesse de Z... ou éteindre la marquise de C...
Un gouvernement véritable, mais avec le contact direct des vanités et des
exigences sociales, c’est là une rude et multiple tâche, Madame, à laquelle il faut toute votre fortune, tout votre esprit, toute votre beauté, je dirai même toute votre abnégation, pour y suffire.
Je ne vous demanderai pas quels sont les motifs qui vous engagent dans
cette voie semée de chausse-trapes et de piéges. Permettez-moi de penser que ces motifs doivent être réels et sérieux, ou bien que vous n’avez d’autre but, condition la meilleure pour réussir, que de faire rayonner au soleil de Paris votre goût, votre esprit, votre richesse et vos relations.
D'abord il faut qu'une maîtresse de maison s’occupe avec soin de recruter ses gens. Il n’y a pas de réussite possible sans un groupe rompu au service,
intelligent et homogène. L’honnêteté vient en seconde ligne, ce n’est plus qu’une affaire de frais généraux. Ainsi un vieux domestique, dit de confiance, à cheveux blancs, fait bien; une certaine familiarité respectueuse, un empressement affectueux de la part du vieux serviteur pour le maître de la maison qu’il a sans doute vu dans le berceau, semblent indiquer une continuation de fortune et de bien-être rivés pour ainsi dire depuis plusieurs générations dans la famille.
Evitez, si faire se peut, que le vieux domestique ait le nez rouge; l'effet
moral que vous recherchez pourrait en subir quelque atteinte.
Deux valets de pied pour l’antichambre; autant que possible, deux anciens
carabiniers ou cuirassiers, sortant du service. Examinez avec soin la jambe, tous les carabiniers ne sont pas aptes à porter la culotte courte; la livrée doit avoir de léclat sans être criarde. Si vous avez quelque droit à porter des armes, un galon d'or, d’une largeur moyenne, sur lequel ces armes sont tissées ou brodées, se porte avec beaucoup de faveur sur les coutures et les parements de la livrée.
Le costume est pareil pour le cocher, qui doit être gros, vigoureux, et occuper largement son siége. Arborez la perruque dans le cas seulement où vous appartenez à la haute aristocratie française ou étrangère; dans le cas contraire, vous courez risque de voir les gens se méprendre et vous classer dans la haute bohème parisienne.
Pour servir à table, sauf dans les grandes circonstances de haut gala, il est de bon goût que la livrée.ne paraisse pas.
Le choix du maître d'hôtel et des domestiques a une réelle importance. —— N’admettez que des hommes dont la taille soit moyenne et bien prise, minces et alertes. — Une certaine distinction dans les allures est indispensable. — Évitez avec soin que leur aspect puisse rappeler un instant celui du garçon de café ou du restaurant à la mode. Les moustaches totalement prohibées. — Favoris en côtelettes. Quelque chose qui tienne le milieu entre le garçon
d'hôtel et le juge suppléant.
L’habit noir doit être coupé d’une manière discrète, le gilet laissant voir peu de linge, le pantalon demi-collant. — Les souliers découverts.
Les gants doivent être de coton; choisissez-en ni trop larges ni trop courts. Les doigts des gants, lorsqu'ils sont trop longs, se permettent trop souvent
des immersions dans les profondeurs des assiettes et des plats, ce qui amène de fâcheuses promiscuités dans les coulis et les sauces.
S'ils sont trop courts, la main prend avec difficulté Passiette et la laisse fréquemment se répandre sur les dineurs ou sur le parquet, ce qui est sérieusement à redouter.
Le domestique chargé de servir à table ne doit être ni trop jeune ni trop vieux, capable de ne pas subir les influences ou plutôt de ne rien laisser paraître de ses impressions.