‹ La comédie de notre temps ... études au crayon et à la plumeChapitre 57 sur 200 · MENUS CONSEILS AUX GENS DE SERVICE · texte numérisé non relu

MENUS CONSEILS AUX GENS DE SERVICE

En vous penchant avec réserve à l'oreille de madame la comtesse, si vous lui jetez discrètement ces mots : « Poularde bressane; acceptez-vous? »

évitez scrupuleusement de jeter un coup d'œil trop prolongé sur des exhibi-

tions que vous savez bien n’avoir pas été préparées à votre intention. Voyez, s’il vous est impossible de ne pas voir, mais surtout ne regardez pas.

L’émotion pourrait peut-être produire quelque maladresse regrettable et que vous ne sauriez arriver à faire excuser. — Les étoffes ne pardonnent pas. La maïîtresse de maison ayant toujours soin d'inviter quelque artiste, quelque littérateur ou quelque vaudevilliste de tout repos, pour donner un

peu d’entrain au diner, que les exigences de la magistrature ou les nécessités de la diplomatie pourraient plonger dans l’atonie, il peut arriver qu’une petite folichonnerie vienne vers l’aurore du second service dérider un peu les blanches épaules de ces dames.

Sachez conserver votre sang-froid.

Si l’anecdote est heureuse, et que vous ne l’ayez pas encore lue dans les colonnes de votre Petit Journal, abstenez-vous de toute marque d'approbation ou d’assentiment.

Si le maître de la maison ou quelque personnage d’importance dit une balourdise, ce qui par hasard pourrait bien se présenter de temps à autre, ayez soin de ne jamais vous laisser aller à aucun rire intempestif.

Dans le cas où la tentation deviendrait trop impérieuse, délournez-vous vivement vers le fond de la salle, et essuyez vigoureusement une assiette.

Vous vous retournerez lentement lorsque vous aurez su reconquérir toute votre gravité.

Si quelque gros financier parle avec enthousiasme d’une valeur de Bourse,

et engage son voisin à en acheter, ne laissez rien voir sur votre physionomie, et si, par hasard, vous avez de cette valeur, dès le lendemain empressez-vous de la vendre.

Si Pune de ces dames vous paraît plus belle et plus charmante que les autres, il faut totalement éviter de lui montrer une préférence quelconque, en Jui disant gracieusement :

« Madame a bien tort de ne pas accepter de ces truffes, elles sont excellentes! »

Cette prévenance, marque évidente d’un bon cœur, il faut le dire, courrait le risque de n’être pas appréciée à sa juste valeur.

Si l’une de ces dames, en défaisant ses gants, les glisse dans le cornet de son verre à vin de champagne, ce qui est une marque de son mépris pour tout ce qui n’est pas le suc des fleurs et le parfum des roses, n’essayez

d'offrir que le vin d’Espagne aux régions du dessert.

Si un verre ne vous semblait pas offrir à l’œil une transparence irrépro-

chable, évitez, surtout en présence des dineurs, de soufiler dans le verre et de le frotter proprement avec votre serviette pour lui rendre Péclat désiré.

Et maintenant, Messieurs les maîtres, n'ayez pas de domestique élevé dans vos terres, qui, connaissant M. le préfet du département, en profite pour crier à tue-tête à la porte du salon :

« Monsieur le préfet, sa dame et leur demoiselle! »

Ce qui pourrait être désagréable à ce fonctionnaire et enlever quelque chose à la majesté de son entrée.

Les visiteurs titrés doivent être annoncés d’une voix vigoureuse et claire.

Les barons avec fermeté.

Les comtes et vicomtes avec chaleur.

Les marquis avec grâce.

Les princes avec ferveur, surlout s'ils sont princes romains.

Appuyez d’une façon plus respectueuse pour annoncer les ducs, surlout si ce ne sont pas des ducs à brevet.

Si par hasard il se présente un prince du sang, lancez son nom dans une acclamation, comme si vous entonniez l'air de Vive Henri IV !

Le nom des visiteurs dépourvus de titres doit être lancé d’une manière plus discrète, à moins que le nom n’ap-

partienne par un coin quelconque à la célébrité dans la politique, les sciences ou les arts.

Ayez toujours un Dictionnaire de Vapereau à la disposition du valet dé chambre ou du maître d'hôtel. Ils y trouveront quelques renseignements utiles.

S'il arrive quelque nom difficile à jeter au milieu du public d’un salon, le tact de l’huissier ou du valet de chambre lui indiquera sur quelles syllabes il faut glisser, et sur lesquelles il faut appuyer sans crainte.

On se rappelle l’histoire de M. Cucheval se présentant aux portes d’un salon ministériel.

— Annoncez M. Cucheval.

— Mais, monsieur, il y a des dames! fait l'huissier épouvanté.

Et M. Cucheval fut obligé d'entrer incognito, en se dissimulant derrière M. Paulin Limayrac.

Quant à M. Louis Lurine, dont le talent est encore présent à la mémoire de tous les Parisiens, après plusieurs tentatives malheureuses, on avait fini par renoncer carrément à l’annoncer.

Il passait dans une fournée.

Un domestique doit avoir le tact de reconnaitre, à l’air de politesse des gens qui se présentent, ceux qu’il est bon de ne pas recevoir.

Ce que demande la maitresse de maison, et ce qu’on lui apporte quand elle

est dans le salon, une lettre, une carte de visite, une brochure ou un journal, doit être présenté sur un plateau, petit, délicat, s’il se peut, artistique et élégamment ciselé.

C’est le valet de chambre en habit noir qui doit présenter le plateau et son contenu. À son défaut, le groom, facon page, vêtu de la petite veste anglaise à soixantequinze boutons.

Recommander tout particulièrement aux gens chargés de loflice de ne pas trop soigneusement s'inquiéter du degré de réussite que le punch ne saurait manquer d'obtenir.

Dans la soirée, le domestique chargé de faire circuler les rafraichissements, doit veiller avec soin à ce que les plateaux dont il est chargé puissent arriver intacts jusqu'aux dames assises dans les salons.

Généralement, les jeunes gens et le menu fretin des invités se précipitent sur les plateaux dès leur arrivée aux portes de la salle à manger et du premier salon. Les plateaux sont dévalisés dès l’abord, et parviennent jusqu’à l’endroit où les dames sont assises complétement veufs de leur contenu.

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