‹ La comédie de notre temps ... études au crayon et à la plumeChapitre 6 sur 200 · REVUE DES DEUX-MONDES · texte numérisé non relu

REVUE DES DEUX-MONDES

Le monde dans lequel nous nous agitons est un monde unique et bourgeois ; tout au plus se diviscrait-il en monde officiel et non officiel, — comme jadis les Moniteurs.

Il est vrai de dire que, dans notre société française actuelle, ivre d’égalité, dit-on, où la division par castes n'existe plus, il n’en subsiste pas moins, par tradition et aussi par vanité, une soif inextinguible de hiérarchie.

On crée des mondes à n’en plus finir, et ces différents mondes se classent eux-mêmes par le mépris qu’ils affichent pour ceux qu’ils se jugent inférieurs. C’est une cascade du mépris universel, du haut en bas de l'échelle sociale

Le monde des ducs anciens méprise le monde des ducs nouveaux, — qui méprise celui des comtes et des barons, — qui méprise celui des banquiers, lequel méprise celui des agents de change et des courtiers ; — le monde des rentiers méprise le monde des gens qui vivent de leur travail ; le monde des chocolatiers (remarquons ici combien, de notre temps, le chocolat mène aux honneurs), le monde des chocolatiers méprise le monde des confiseurs et

des marchands de thé; — le monde des militaires méprise le monde des péhins ; — le monde des notaires méprise le monde des avoués, qui méprise le monde des hommes d’affaires et des huissiers ; — le monde des magistrats méprise le monde des avocats ; — le monde des fonctionnaires méprise le monde des journalistes, qui le lui rend généreusement ; — le monde des marchands de denrées coloniales méprise le monde des épiciers ; — le monde des tailleurs méprise le monde des marchands d’habits ; — le monde des quincailliers méprise le monde des rétameurs ; — le monde des Auvergnats méprise le monde des Savoyards, ete., etc.

Dans le monde des littérateurs et des artistes, qui est pris en pitié, où peut-être en envie par tous les mondes, ceux qui écrivent des livres méprisent

ceux qui écrivent des journaux ; ceux qui écrivent dans les grands journaux méprisent ceux qui écrivent dans les petits. Les peintres d’histoire méprisent les peintres de genre, qui méprisent' les paysagistes, lesquels méprisent les sculpteurs, lesquels n’ont pas assez de mépris pour les architectes.

Telle est la loi générale, par le temps qui court.

Nous ne tiendrons pas compte de ces classifications. Que les hommes aient du mépris les uns pour les autres, il sont dans leur droit et souvent dans la justice ; ce n’est pas de cela qu’il convient de Les blâmer, bien que personne ne doive être juge dans sa propre cause.

À vrai dire, il n’y aurait peut-être que deux mondes, en ce temps de positivisme : le monde des gens qui ont de l'argent, et le monde des gens qui n'en ont pas. Et encore, il arrive (rès-souvent que les gens qui n’en ont pas font exactement comme s'ils en avaient.

Dans ce monde qui a de largent, ce nerf de la paix, ou qui fait semblant d'en avoir, ce qui revient au même pour la galerie, il ny a pas d'autre distinction à établir que celle de lélégance, de l'éducation, des bonnes manières et du savoir-vivre. — Le reste des vieilles traditions de la politesse française appliqué aux usages modernes, c’est là ce que nous avons à étudier.

MONSIEUR AUGUSSE.

Ouvre les portières, vend jes contre-marques, ramasse les bouts de cigar?,

est souvent lui-même ramassé par le sergent de ville.

MONDE

Un homme du monde est celui qui porte correctement son habits, sait saluer, se présenter, entrer et sortir avec à-propos; se conduit avec conve-

nance et politesse, et se conforme avec discrétion aux usages établis et au langage à la mode du jour.

Une femme du monde élégance, sans trop de est une femme qui sait se retard et sans trop d’a-

metilre avec une certaine vance sur les modes

courantes, sachant danser, valser et parler un peu des dernières pièces en vogue et du prédicateur en réputation.

Une femme du monde doit être notoirement et officiellement mariée; le plus possible accompagnée de son mari. Quand le mari est suffisamment connu sur la place, il lui est permis d’être veuve. Veuve ou mariée, elle doit se conduire avec discrétion, convenance et régularité.

Les femmes ni mariées ni veuves, qui ne peuvent plus prétendre à passer pour des demoiselles à marier, et qui veulent cependant être femmes du monde, n'ont d'autre ressource que de se faire nommer chanoinesses.

Une femme du monde peut parfaitement s'être vendue à son mari, ce qui est très-accepté. Une liaison est quelquefois tolérée , pourvu que la chose wait pas d'éclat, et que les pots ne soïent pas mi$ sur les 2, avec un caractère officiel.

La classification de monde et de demi-monde n’existe que pour les femmes ;

les hommes sont du monde ou n’en sont pas.

Une femme qui appartient notoirement à d’autres que son mari, et qui le

quitte, passe immédiatement au demi-monde; elle y reste tant qu’elle choisit et limite ses adorateurs.

Si ce choix ou cette limite n’existe plus, une femme cesse d’appartenir à un monde quelconque; elle appartient à tout le monde.

Point de départ.

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