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LE VÊTEMENT, LE COSTUME ET LA TOILETTE

si À notre époque, où l'apparence +

est tout, ou pour le moins joue un rôle considérable, le costume doit prendre la première place dans les préoccupations de notre livre, comme dans celles du public. Il faut avoir su s'imposer par beaucoup de talent ou par un peu de

génie, pour braver certaines irrégularités extérieures. —

Le costume de l’homme et la toilette de la femme sont donc choses primor-

diales : ils fixent le caractère de notre temps et servent de point de départ. %

L'HABIT

Depuis de longues années, un vieux proverbe crie sur les toits : « L’habit ne fait pas le moine. » Ce proverbe a vieilli. De notre temps, si habit ne fait pas le moine complétement, il en fait au moins les trois quarts.

« O mon habit, que je vous remercie!

s’écriait Béranger, dans un élan de reconnaissance. Béranger est un philosophe qui a su deviner toutes les fascinations de notre siècle.

L’habit vert et la redingote grise de Napoléon I sont restés dans la

mémoire des masses, autant que les victoires d’Austerlitz et d'Iéna ; et Napoléon I leur a dû beaucoup plus qu’à la création du Code et du Conseil d'Etat.

Qui niera le prestige d’un habit bien fait et bien coupé?

Un habit dont le collet s'adapte bien aux épaules, dont les manches ne sont ni trop longues ni trop courtes, ni trop étroites ni trop larges, dont les basques tombent gracieusement, sans se croiser comme les branches d’une paire de ciseaux, ni s’entr’ouvrir convulsivement comme les ailes d’un hanneton qui s'envole ; un tel habit est un talisman qui exerce son pouvoif” sur les autres, et sur celui-là même qui le porte.

La sécurité se fait dans l'esprit, l'intelligence prend son aplomb, les idées jaillissent facilement du cerveau, et les mots naissent sur les lèvres avec justesse et clarté. L'homme est en possession de lui-même et rayonne.

Mettez le même homme dans un habit étriqué, dont le collet, trop bas ou trop haut, se soulève en bâillant, dont les coutures blanchissent, dont les basques s'arrêtent avant l'endroit prescrit, ou le dépassent outrageusemeni ; supposez des boutons dont lun se balance ne tenant plus qu’à un fil, tandis que d’autres semblent retenir avec peine, de leurs bords usés, le moule blanc qui a fait éclater l’étoffe comme un fruit mûr.

Vous verrez cet homme inquiet, tourmenté, ramenant péniblement son bras sur les coutures indiscrètes, étudiant le jeu des revers pour masquer Île bouton subversif, dépensant les trésors de son énergie à vaincre Îles résistances de son collet. Son esprit est confisqué, son intelligence vacille ; s’il parle, ses idées sont vagues et interrompues; la parole est timide et embarrassée, le mot est trouble, l'esprit brumeux, comme une lampe qui fume et menace de s'éteindre. Voilà l'influence de lhabit. :

L'HABIT. 27 Étonnez-vous donc, maintenant, de l'énorme fortune que font MM. les lailleurs !

Et quand je parle de lhabit, j'y joins ses complices : le pantalon, le gilet, la cravate et le reste.

Un homme dont le vêtement est correct et irréprochable est comme celui dont la santé est sans atteinte. Celui qui ne souffre ni de son habit, ni de ses souliers, ni de son pantalon, est comme celui qui ne souffre ni de son bras, ni de sa tête, ni de son rhumatisme : Mens sana in corpore sano. H ne sent

pas le travail de la vie, il est une intelligence et une lumiere.

L’habit moderne est d'importation anglaise. Soixante années d'usage l’ont naturalisé Français, et semblent en avoir fixé la forme et la coupe. Le collet, il est vrai, s’abaisse ou s'élève quelque peu, de temps en temps, suivant la marée de la mode et la fantaisie du tailleur; les basques s’allongent ou se raccourcissent de quelques doigts, la taille se marque un peu plus, un peu moins haut, et les revers ont plus ou moins de largeur. Mais la base est toujours la même et repose sur des données immuables. — La queue de morue est l'arche sainte à laquelle on n’osera plus désormais toucher, et qui

semble immobiliser définitivement les idées d'élégance et de comfort.

Habit du gros commercant Habit de l'homme de loi, Habit du vieil employé. Habit du maraicher. Habit du danseur arrivé.

L’habit est, par excellence , le vêtement du soir. Le même habit, le même 2 P ») ?)

pantalon noir, la même cravate blanche, qui sont lélégance suprême et

inévitable à la-lueur des bougies et du gaz, sont burlesques ct ridicules dans

la journée et avant le coucher du soleil. Cela ne se discute pas, c’est un fait. J )

LE “ Habit du fonctionnaire important.

Habit de l'officier de cavalerie,

Habit de l'entrepreneur de meuuiserie.

Habit du general. Habit du colonel. Habit du professeur. Habit de l'ancien miuistie.

Les notaires en fonctions, les hommes d’affaires, les huissiers et les employés des pompes funèbres, sont les seuls qui persistent à porter l’habit noir et la cravate blanche avant l'heure du diner. Chez eux, c’est une. raison d’élat; aussi la plupart s’en vengent le soir en mettant une redingote bleue et un pantalon jaune.

Celui qui, par hasard, en dehors des fonctions susdites, parait durant le jour sur la voie publique revêtu de cette livrée du soir, glisse le long du mur d’un air inquiet. Il se fait un visage de tristesse et de circonstance. S'il n’appartient pas à quelqu'une des professions

ci-dessus indiquées, ce qui suffirait pour expli-

quer son air lugubre, vous pouvez être cerlain qu’il est de mariage ou d’enterrement, ces deux conclusions finales.

Comme nous l'avons dit, les grandes lignes de l’habit sont toujours les mêmes, mais les nuances et les délicatesses de coupe sont variées à l'infini. La queue de morue en arrière, — pour couvrir convenablement la retraite; — en avant, l’échancrure bien accusée pour faire voir la finesse de la taille, si l'on est un danseur ou un époux élégant, la majesté de l'abdomen et la carrure de la poitrine si Ven est un homme sérieux.

Habit du négociant en liquides ou en denrées coloniales.

Habit da docteur.

L'HABIT. 29

L’habit est noir nécessairement. Quelques audacieux ont tenté habit bleu à boutons d’or. Ils ont été repoussés avec perte. Un habit marron serait aussi impossible qu'un habit rose ou qu'un habit jaune.

M. Auguis, député sous Louis-Philippe, avait arboré un habit vert qui est reslé célèbre.

Un artiste seul peut saisir les nuances et les varier habilement suivant les sujets. Il en existe maintenant trois ou quatre à Paris, tout au plus, parmi les lailleurs, qui sachent comprendre toutes les finesses de habit.

Et le connaisseur distinguera facilement que tel habit doit être signé Renard, comme il reconnait tel dessin pour être un Gavarni, ou telle aquarelle pour un Eugène Lami.

L’habit doit suivre moelleusement les contours de la forme, si elle est satisfaisante, et la corriger avec art, si elle est défectueuse.

Un habit ne doit pas se plaquer brutalement comme une cuirasse, ni faire des plis comme une draperie. Il faut qu’il tombe avec grâce, et que son ampleur, habilement calculée, devine le mouvement probable et possible, pour ne pas lui donner une entrave, si légère qu’elle puisse être.

Un tailleur qui vous livre un habit capable de craquer dans le dos, est déshonoré. L'homme dont l’habit vient de craquer dans le dos au milieu d’un salon où il doit réussir, est un homme perdu.

Supposez un diplomate dans une conférence importante, ou un orateur dont lhabit craque dans le dos au milieu d’un mouvement oratoire : quelle cause ne serait immédiatement une cause ruinée ?

Offenbach, Meiïlhac et Halévy ont chanté les malheurs de lhabit qui a craqué dans (s dos.

Cet hymne à la fatalité vient de faire le tour du monde.

L’habit du jeune homme, beau danseur, conducteur de cotillon, habitué des balcons aux premières et des stalles aux théâtres à femmes, gandin, cocodès, petit crevé ou gommeux, découvre largement et à deux battants les deux perspectives du gilet à trois boutons et des plastrons éclatants de blancheur, illustrés parfois de bouillons, jabots délicats ou broderies.

Le revers, plat et large, recoit à la boutonnière une brindille de lilas blanc, un bouton de rose, ou un camélia. Souvent un petit flacon de vermeil, délicatement ciselé, accroché à la boutonnière et dissimulé dans le revers, reçoit la tige de la fleur, qui s’y baigne et y puise la fraîcheur et la vie, comme le corps épuisé dans le sein de la douce Revalescière.

À mesure que le porteur de l’habit avance en âge, l’habit revêt une attitude plus sérieuse et plus solennelle. Le revers diminue de largeur.

C’est la rosette rouge et non la fleur des champs qui fleurit à sa boutonnière. Ainsi dit le poëte, mais il se trompe quant à lhabit. Le ruban ne se porte plus le soir, qu'en petit comité. En temps de réception ou de gala, une

petite chaînette d’or, qui va de la première à la deuxième boutonnière, récolte les différents ordres du porteur.

Si le porteur est bien posé, la chaînette va de la première à la troisième,

et les croix se suspendent à la chaînette comme un chapelet d'honneur et de considération.

Une croix seule pendue à une chaîne ferait un triste effet. Mais, ainsi que la boutonnière appelle la croix, la croix appelle une autre croix : Abyssus abyssum invocat.

Les plaques et les crachats étincellent à l'ombre des revers de Phabit, qui se fait de plus en plus petit pour moins nuire à leur rayonnement.

Le ruban de quelques commanderies fait bien autour de la cravate, et les

ordres s’enchevêtrent harmonieusement au-dessous du nœud. Enfin, lorsqu'un grand cordon traverse de droite à gauche les lignes du gilet et du plastron, la petite fête de la devanture est complète.

Tels sont les habits dans le monde officiel et diplomatique.

Les uniformes et costumes officiels et de cour pourraient être l’objet d'un chapitre à part. Pour mémoire :

AC

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