LA COMÉDIE DU PARAITRE
naturellement plus inévitables, en raison même de l’état de fraternité, les conflits deviennent par suite et par là même d’autant plus inévitables aussi.
Nous ne discuterons point sur cette observation, brutale comme un fait.
Contentons-nous de constater que la fraternité se trouve forcément reléquée dans le monde des rêves et des utopies.
L'égalité, c’est autre chose.
L’inégalité de jadis a donné à tous une soif insatiable d’égalité.
Tous les hommes étant devenus égaux devant la loi, ils en ont conclu à l'égalité devant toutes choses.
On peut dire en somme que les idées républicaines n’ont amené ni la liberté ni la fraternité, mais qu’au moins elles ont amené autant que possible l'égalité.
En attendant que l’on puisse décréter l'égalité de la taille, celle du talent, celle du mérite, et même celle de la santé, on s’est préoccupé d'arriver autant que possible à l'égalité dans les jouissances, dans les satisfactions de toutes sortes.
Quand on n’est pas parvenu à l'obtenir, on a voulu au moins en avoir comme une sorte de contrefaçon.
En dehors de l’ordre physique et moral l'inégalité dans la richesse et dans l'argent étant la seule qui subsiste, malgré tous les efforts faits jusqu'ici pour la supprimer, on s’est efforcé d'obtenir au moins l'apparence de la richesse et de l'argent, la grimace du luxe et la caricature de l’opulence.
Notre époque est une époque de similipierre, de similimarbre, de similibronze, qui se complète souvent par des similititres.
Le ruolz y joue la comédie de l’argenterie, le zine y joue la comédie du bronze; le strass, la comédie du diamant; le coton, la comédie du fil et de la soie; l'homme d'argent, la comédie du grand seigneur; le pauvre, la comédie du riche; la cocotte, la comédie de la grande dame, et, parfois même aussi, la grande dame, la comédie de la cocotte.
Jamais le commerce des bijoux faux n’avait pris un développement pareil ! Ruolz et Christofle ont dû faire de colossales fortunes. L’imitation des
dentelles est en prospérité. On gagne des sommes colossales en faisant des sculptures sur bois en carton-pâte.
C’est le règne des faux-cols en papier, des chaînes d’or en cuivre, et des souliers à semelle de carton.
En vertu de l'égalité, chacun veut être décoré; beaucoup y parviennent.
Parmi ceux qui n’ont pas encore pu y parvenir, certains se plaisent à jouer la comédie de la décoration, et se fourrent un æillet rouge à la boutonnière.
À quinze pas, dit-on en le voyant arriver, ce Monsieur est un officier de la Légion d'honneur; à trois pas, c’est une fichue bête!
Notre époque est là tout entière.
Ah! les gros personnages ont des sculptures, des tableaux, des bijoux, des diamants, des dentelles! Attendez un peu, Messeigneurs, nous avons aussi de tout cela, nous autres. Voyez les choses : à quinze pas c’est tout pareil, la galerie n’y regardera pas de plus près.
De là les hôtels en carton-pierre, les rivières de diamants en caillou du Rhin, les peintures en chromo-lithographie, les pendules en zinc, les hommes et les fermes en imitation et en carton-pâte.
De là la comédie du luxe au milieu de la gêne, et de la richesse au milieu de la pauvreté.
De là les budgets outrageusement dépassés dans les plus petits ménages
comme dans les plus gros, — dans les petits États comme dans les grands.
I faut avouer cependant que,ces «aspirations au.mieux ne.datent pas positivement d'hier.
Le bon la Fontaine ne disait-il pas jadis :
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
Les choses n’ont fait que s’étendre, et la manie de limitation s’est de plus en plus infiltrée par tous les pores.