LA COMÉDIE DU PARAÎTRE
On veut paraître à tout prix.
Celui qui a diné à dix-huit sous vient se promener sur le boulevard armé d’un cure-dents, pour paraître avoir diné au café Anglais, chez Brébant ou à la Maison-d’Or.
Celui qui n’a pas de faux-col veut paraître en avoir, et s’en taille un dans une feuille de papier.
Celui qui n’a pas de cheveux veut paraître en avoir, et met une perruque.
Celle qui n’a pas de gorge veut paraître en avoir, et enrichit son corsage d’insidieux globes de coton.
Celui qui n’a pas de famille veut paraître en avoir, et se paye des ancêtres à quinze francs la pièce chez le marchand de bric-à-brac.
Celui qui n’a pas de maîtresse veut paraître en avoir, et s’écrit des lettres brûlantes d'amour qu’il va mettre à la poste lui-même, et montre ensuite avec discrétion à tous ses amis.
La femme qui n’a pas de teint veut paraître en avoir, et se badigeonne de rose et de blanc.
Celui qui n’a pas de talent veut paraître en avoir, et se paye des collaborateurs anonymes et au mois.
Celui qui n'a pas d'argent veut paraître en avoir, et en prend partout où il peut mettre la main.
Les bonnes, quand elles sortent le dimanche, portent un chapeau couronné de fleurs, une voilette en imitation, un faux chignon, une robe de soie, et un pardessus soutaché, comme Madame.
L’artisan dédaigne les vêtements de sa profession, et porte un habit, un paletot, un chapeau, comme Monsieur.
L’employé va au Bois, au théâtre, au bal, comme son chef.
Le commis d'agent de change entretient des danseuses, comme l'agent de change lui-même.
Le caissier donne des chevaux et des voitures à ces dames, comme son patron.
Le banquier donne des fêtes comme le grand propriétaire.
Le grand propriétaire, comme un grand-duc.
Et ainsi de suite.
Aussi parfois arrive-t-il que le grand-duc est mis à la porte, que le grand propriétaire est hypothéqué, que le banquier saute, le caissier file, le commis vole. Parfois l’artisan ou l’ouvrière s’accrochent à un clou ou bien s’enferment
avec un réchaud de charbon. Si bien que la comédie tourne à la tragédie. Et
cette contrefacon de la richesse ne parvient trop souvent à enrichir que les salles de la Morgue ou celles de la cour d’assises.