‹ La comédie de société au 18e siècleChapitre 17 sur 31 · LE SAVANT EN ES ET EN US · texte numérisé non relu

LE SAVANT EN ES ET EN US

Horace, et vous, divin Homère, Je vous lis toujours à genoux!

Rome, Athènes, ma double mère.

Rien n'est bon, s'il n'est d'après vous. 0 mon Sophocle, ô mon Virgile, Se peut-il qu'un siècle imbécile, Dans un parallèle insensé Ose comparer vos merveilles A des Miltons, à des Corneilles, Qui par eux-mêmes ont pensé?

LA BOURGEOISE TIMOREE A un abbé dont Véloquence est tout à fait tombée.

Mettons un terme à ma faiblesse.

Le monde en est scandalisé;

Je ne dois qu'au ciel ma sagesse,

Non à votre cœur épuisé.

Mes remords ne peuvent se taire,

J'éprouve une peur solitaire ;

L'éternité me fait rêver.

Ah! puisque Dieu me fait la grâce

Que votre feu pour moi se passe,

L'abbé, j'ai mon âme à sauver.

Après l'ode. Collé demande à lire un poème épique qui paraissait énorme, tandis qu'il n'y avait réelle-

ment que quatre feuilles écrites, et encore eu très gros caractères: les Coudées f^^anches, poème épique, en autant de chants quil me plaira. Dans une préface ratière, l'auteur avertit l'auditoire que les vers sont de tous pieds, de toutes couleurs, de tous genres ; des monosyllabiques, des vers comiques et tragiques, canoniques, lyriques et soporifiques, poétiques et prosaïques, satiriques et diaboliques ; alors il décrit fort gaîment le tombeau de sa famille, un tombeau admirable où gisent les ancêtres, tantes fort galantes de leur vivant, force maris trompés (tout n'est pas mort). Mais c'est surtout Dorie, cette furie, qui rend le tombeau cher à ses yeux :

C'était ma femme.

Que Lucifer Grille son âme Au feu d'enfer !..

Moi je m'écrie :

Vierge Marie, Rien n'est si beau Que son tombeau !

Laujon succède à Collé : avec mademoiselle Marquise et M. de Tourenpré, il chante des couplets de sa façon. Enfin, on joue un proverbe intitulé : Il y a un l dieu pour les ivrognes. L'ivrogne de Collé se trouve, par son défaut même, jeté dans une série de dangers dont le préserve sa bonne étoile : il laisse chez le traiteur un portefeuille rempli d'effets, on le lui

To

li<S LA COMÉDIE DE SOCIÉTÉ

rapporte ; une princesse fHrangère, dont il a parlé un peu légèrement, a aposté des bravi pour le tuer, la police avertie les arrête et on fait déguerpir la dame ; étant ivre, il a perdu au jeu cinq cents louis, un prêtre vient les lui restituer. Un grand seigneur fort séduisant courtise sa femme ; admirez le miracle ; sage sans bigoterie, pieuse sans pruderie, celle-ci aime son mari ou du moins sait rester fidèle. Enfin, on lui a promis, moyennant mille livres, les prémisses d'une fillette, mais fort à propos son chirurgien l'avertit de ne point s'y fier. C'en est trop : Tivrogne ne boira plus, il deviendra le modèle des maris. Enfin, Collé avait si bien masqué son proverbe que peu de personnes de la société du prince en devinèrent l'application : peut-être la difficulté de deviner provenait-elle de l'embarras du choix.

Le Journal historique et la Correspondance iîiédite comptent, à bon droit, parmi les documents curieux de l'époque : on y trouve d'abord un style simple, franc de collier, nourri d'expressions qui font image et exhalent comme un parfum de vieux terroir gaulois, des portraits à l'emporte-pièce, tracés un peu au hasard, à la billebaude, d'après l'inspiration du moment, l'histoire intime des théâtres et des comédiens, une nuée d'anecdotes piquantes. Collé a le sens de l'agréable, qualité plus rare qu'on ne croit, absolument indispensable aux faiseurs de mémoires, qui excuse ou atténue l'absence d'autres dons ; car il

ne suffît pas toujours d'écrire des livres fortement pensés, de combiner dans un ordre savant des raisonnements bien enchaînés ; il faut encore, si l'on veut faire balle sur le public, l'assaisonnement, le charme, et, pour un Pascal, un Bossuet, qui, à force de grandeur, entraînent tous les esprits dans le torrent de leur génie, combien d'écrivains, et parmi les plus illustres, n'ont pas dédaigné de plaire afin de mieux convaincre ! Sachons donc quelque gré aux talents secondaires des heures aimables qu'ils nous procurent : n'ont-ils pas aussi cette utilité de nous initier à des lectures plus austères, comme les livres d'images habituent les enfants à aborder sans ennui les ouvrages sérieux?

Voulez-vous un échantillon de portrait anecdotiquede Collé? Voici comment il nous présente l'abbé de Boismorand, surnommé l'abbé sacredieu^ parce qu'il jurait comme un païen ; homme d'esprit, prédicateur éloquent et joueur déterminé : « C'est lui qui a fait les factums pour les jésuites dans l'affaire de r^acadière et du Père Girard ; mais ce que bien des gens ignorent, c'est que la traduction du Paradis perdu de Milton est de lui, quoiqu'il ne sût pas l'anglais. M. Dupré de Saint-Maur, assisté de son maître d'anglais, lui rendait les phrases, et cet abbé mettait leur français en français véritable et y donnait cette âme, cette vie et cette chaleur que Dupré est incapable d'y mettre I C'est pourtant cette préten-

due traduction qui a valu l'Académie à cet automate... L'abbé de Boismorand a fait beaucoup d'ouvrages pareils qu'on sait ne pas être de lui... Le soir d'un matin qu'il avait prononcé un sermon très pathétique et qu'il perdait son argent au jeu, il regardait le ciel en donnant ses derniers écus et dirait :

— Eh ! oui, mon Dieu I. . . oui!. . . oui /. . . je V enverrai des âmes. — Une autre fois, après une perte considérable, il mit. par une forte gelée, son crucifix sur sa fenêtre et l'y laissa passer la nuit, afin de le punir du malheur qu'il n'avait pas empêché. Quelque grand jureur qu'il fût, il reconnaissait comme supérieur dans cet art un certain Passavant : un jour que tout son argent était parti, ne pouvant plus inventer de jurons, il regardait le ciel avec fureur en s'exclamant : Mon Dieu! mon Dieu l je ne te dis rien, je ne le dis rien, iuais je te reco^nma^ide à Passavant.

— Entin, ne se possédant plus : Je révélerai le secret de l'Eglise, répétait-il en frappant sur la table à jeu, je révélerai le secret de V Église. Il acheva de perdre tout son argent : — Eh bien ! l'abbé, lui dit-on, révélez-7ious donc le secret de l'Eglise. — Il n'y a pas de purgatoire ! cria-t-il, et il s'enfuit. »

Sous couleur d'écrire pour lui seul, de parler à son bonnet de nuit, Collé, dans le Journal historique, donne libre cours à sa bile, et sa morosité sarcastique s'épanche à larges flots sur le genre humain. Admettons que cette humeur chagrine,

i,K TIIKATUE DES PRINCES 151

apanage ordinaire de la vieillesse, ait augmenté avec les ans, mais, en vérité, ses ruades de franchise dépassent toute mesure et le goût ne trouve pas toujours son compte à ses fautes de goût. On pourrait presque intituler ce Journal : mes contradictions, mes mépris, mes rancunes. Ne lui parlez ni des musiciens, « qui sont tous des bêtes », à commencer par Rameau et à continuer par Philidor ; ni des comédiens, ces maroufles d'histrions dont l'impertinent aréopage juge à tort et à travers de la valeur des pièces : Préville, « le plus faux et le plus menteur des hommes, même des comédiens > ; mademoiselle Dangeville, « un petit automate » ; Lekain, ce monstre à figure humaine, ne sera jamais qu'un mauvais acteur : pas d'entrailles, fort peu d'intelligence, voilà son bilan en deux mots. Dévots, jésuites, philosophes, princes, gens de cour et de robe ; comédies larmoyantes et romanesques, pièces à ariettes, innovations de tout genre passent sous la férule et reçoivent les étrivières, à commencer par ce public imbécile qui ne sait même plus siffler; fait-il l'éloge de ses amis, il l'entremêle de réserves pénibles, révèle fort gaîment leurs turpitudes intimes : presque seuls, M. de Meulan et les siens échappent à ce massacre, mais comment eût-il médit d'amis auxquels il dut pendant près de vingt ans sa position, l'hospitalité la plus délicate, qui unissaient aux dons de l'intelligence d'exquises

i:)2 I.A COMKIiIK \)E SOCTKTK

vertus sociales el familiales ? Non qu'il <oit foncièrement méchant ou faux bonhomme, mais il accumule contre lui les apparences. A l'entendre, la réputation de Jean-Jacques n'aurait pas duré trente ans ; Voltaire est un lâche, un odieux Arétin, un Archiloque enragé qui a perdu le théâtre français, ses deux poèmes épiques : une congestion et une indigestion de beaux et jolis vers ; et d'éreinter avec une féroce volupté toutes ses pièces, de rapporter les épigrammes qu'on lui décoche, de de'noncer ses petitesses ; ce qui ne l'empêche pas, après avoir exécuté Sémvramis, d'ajouter cet aveu : « Mais c'est du mauvais Voltaire, je n'en ferais pas autant, ni l'abbé Leblanc non plus. » Quant à Grébillon père, grand homme au théâtre, il est dans la société un très petit homme, bien servile, bien bas, sans mœurs, sans esprit ^ sans agrément dans son commerce. Mais, à propos de ce Catilina qu'il mit vingt ans à composer, Collé reprenait plaisamment Grébillon fils, qui, selon sa coutume, raillait son père avec quelque méchanceté : « 11 est bien ridicule à vous, monsieur, de plaisanter monsieur votre père, un homme de mérite, un grand

1. On peut du moins citer une spirituelle réponse de Grébillon à son médecin, qui, pendant une grave maladie, lui adressait cette étrange requête : — « Monsieur de Grébillon, si vous mourez, laissez-moi ce que vous avez fait de Catilina. » — Le poète repartit fièrement avec ce vers de Rhadamisle :

Ah ! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ?

homme, qui a fait At7'ée et Thyeste, qui a fait Rhadamiste, qui a fait, qui fait et qui fera toujours Catilinal » Pour clore ce triste chapitre, Collé traite fort cavalièrement Louis XV, qui lui accorda une pension de six cents livres, récompense excessive d'une médiocre chanson, le comte de Clermont, qui le combla de prévenances, et il n'épargne guère le duc d'Orléans, qui se l'attacha comme lecteur aux appointements de dix-huit cents livres après l'avoir enrichi ' dans les sous-fermes, mais commit le crime impardonnable de ne pas lui continuer l'intérêt qu'il avait dans celles-ci ; donc ses autres bienfaits n'étaient qu'un leurre, on le pipait ^ Aussi comme il regrette ses épîtres dédicatoires, car il n'aime pas louailler ! au reste, ces épîtres sont une espèce de récitatif obligé, et notre homme confessera que pensions et sousfermes font que ses breloques (ses ouvrages) sont vingt fois plus payées que ne l'ont été les ouvrages de Corneille. Et de répliquer à ceux qui lui repro-

1. Un mot qui devait lui plaire beaucoup, c'est celui de Samuel Bernard à ce grand seigneur qui l'aborde en ces termes : « Je vais bien vous étonner; je ne vous connais pas et je viens vous emprunter cinq cents louis. — Je vous étonnerai bien davantage, repartit le financier, je vous connais et je vais vous les prêter. »

2. « Le peuple de valets qui habitent Versailles, et il y en a ici beaucoup, a peur apparemment de manquer de maître. Les rois et les grands doivent nousêtre aussi indifférents que nous le leur sommes; sans leur souhaiter ni bien ni mal, aimons-les autant qu'ils nous aiment, rien n'est plus équitable et ne sera moins gênant. » {Journal historique, t. .1", p. 218.)

chaient de ne pas draper assez ses portraits : « Comment voudriez-vous reconnaître une vieille édentée si on lui donnait la figure d'une nymphe de quinze ans? » Lasciva est 7iobis pagina^ vita proba est. A rencontre de ces auteurs qui mettent la vertu dans leurs livres plutôt que dans leurs actions, Collé réserve tout son libertinage pour ceux-là : galant homme dans sa vie privée, il a le sentiment de la dignité littéraire, tient à la considération personnelle, et, loin de considérer le mariage comme un droit furieux dont la mode passera^ il adore sa femme qui fut pour lui une amie, une maîtresse, une conseillère toujours écoutée. « C'est à elle, écrit-il *, que je dois le peu de vertu que j'ai ou que je n'ai pas. L'extrême douceur de son caractère avait réprimé l'impétuosité et la violence du mien ; la sagesse de ses vues arrêtait la précipitation des miennes et mon étourderie en affaires ; sa prudence seule avait arrangé complètement notre fortune ; son économie seule réglait notre maison en la tenant toujours de la fanon la plus honorable. Menant ses domestiques avec fermeté, elle avait trouvé l'art de s'en faire craindre, respecter et adorer. Elle joignait à l'esprit d'agrément celui des détails d'un ménage, ne dédaignant pas de descendre jusqu'aux moindres. Dans les affai-

1. Collé ne lui survécut que deux ans; il mourut en 1783, âgé de soixante-quatorze ans, de mélancolie plutôt que de vieillesse, quelques-uns même croient à un suicide.

res épineuses et difficiles, son grand sens lui fournissait les meilleurs conseils et son imagination les meilleurs expédients. C'est par ses avis que je jouis du peu de santé que j'ai ; c'est à sa raison que je dois la mienne qui était souvent, et très souvent, emportée par les écarts d'une imagination bouillante ; c'est à son goût exquis et à ses délicates critiques que je dois le peu de réputation littéraire que je laisse ; et je compte pour très peu de chose ce dernier article. Enfin, je n'ai jamais pu lui trouver d'autre défaut que sa mauvaise santé : j'ai été pendant trente ans sa garde-malade... »

Autrefois comme aujourd'hui le nombre des mauvais ménages était bien moindre que celui des bons : j'entends par bons, cette moyenne que la médiocrité humaine peut atteindre ; mais ces derniers font partie de la majorité silencieuse qui n'attire point les regards, et trouvàt-on chez les grands les vertus de famille, elles ne tentent guère la plume des auteurs, puisqu'elles ont la douceur, la monotonie sereine des lacs, et ne se prêtent guère aux descriptions brillantes dont vit le roman, aux péripéties du drame. Le bonheur conjugal intéresse ceux qui en jouissent, peu ou point le voisin, l'observateur, il ne commence à entrer dans l'histoire que lorsqu'il est menacé, compromis ou perdu : sans le serpent tentateur, personne n'aurait parlé d'Adam ni d'Eve. Le cas de Collé était plus rare : rencontrer Philémon et Baucis

au XVIII*' siècle, dans la maison d'un écrivain anacréontique, le voir donner à plein collier dans ce préjugé du tien et du mien que la femme de Piron estimait si ridicule, tracer une barrière infranchissable entre sa vie intime et sa vie littéraire, entre son foyer et les salons mondains, une telle antinomie vaut qu'on la signale aux partisans de l'unité des caractères, aux détracteurs d'une époque qu'on juge d'une manière trop sommaire, mais qui, tout bien pesé, présente à son actif la même quantité de mauvais, de passable et de bon que celle qui la précède ou celle qui la suit.

Mademoiselle Marquise, ci-devant danseuse à l'Opéra, était depuis neuf ans la maîtresse du duc d'Orléans : sa conduite envers lui, l'excellente éducation qu'elle donna aux trois enfants nés de cette liaison, la franchise de son caractère, son obligeance, un esprit naturel orné de goût lui conciliaient maint suffrage parmi les familiers du Palais-Royal. Mais le sentiment du prince avait subi la loi du temps : ses quarante ans avaient sonné, les femmes de sa cour désiraient le décazaner, le faire vivre avec elles, il tomba sous le charme de la marquise de Montesson.

Celle-ci venait de jouer avec lui la comédie à Villers- Cotterets, et l'impression produite fut aussi vive que profonde. Peu après, comme il allait partir pour la chasse avec Marquise, le duc de Chartres se présente inopinément (d'aucuns crurent la surprise fort bien concertée), sollicite la permission de l'accompagner, fait mille politesses à la favorite; quelques jours plus tard, elle reçoit une lettre, où, invoquant des motifs de décence, le prince la prie de ne plus revenir ni à Bagnolet, ni au Palais-Royal. La lettre, montrée à quatre ou cinq courtisans, devient aussitôt la fable des salons : et de gloser, de croire ou d'affirmer que monseigneur est arrangé avec madame de Montesson. Celle-ci étale une belle douleur, gémit, jure qu'elle ne paraîtra plus au Palais-Royal, et rencontre bien des incrédules.

Les sceptiques avaient en apparence beau jeu : mais cette émule de madame de Maintenon visait plus haut qu'un titre de maîtresse. Femme de gouvernement, plus intelligente que spirituelle, plus intéressante que sympathique, sa vie entière peut passer pour un chef-d'œuvre de raison calculée et de prudence. On ne lui connaît pas d'amant couchant S observe crûment Collé qui ne l'aimait guère. Toute

\. Mémoires de madame de Genlis,de madame d'Orberkirch.

— Journal historique de Collé. — Souvenirs du duc de Lévis.

— Correspondance de Grimm, de madame du Deffand. — Honoré Bonhomme : le dernier abbé de cour.

jeune, elle avait épousé le marquis de Montesson, déjà vieux, presque en enfance, pour le nom et pour le bien. Ayant donc inspiré un a^nour effréné au duc d'Orléans, elle sut, par un mélange habile de coquetterie et de dignité, le renvoyant toujours mécontent, jamais désespéré, l'amener insensiblement à lui offrir son nom. Sans parler des unions morganatiques, les mariages secrets, compromis entre les scrupules de la pudeur et l'élévation du rang, jouissaient alors d'une grande vogue : cette fois, il ne s'agissait plus de secret ; le prince voulut ou crut vouloir épouser publiquement : commentaires et brocards allaient leur train, et madame du Deffand, fort irrévérencieuse de son naturel, donnait à ses amis de Ghanteloup un logogriphe à deviner : le mot de l'énigme était Bourbon-Buse. On ne manqua point de clabauder le propos tenu par la Du Barry lorsque le duc vint la prier de l'appuyer auprès du roi : « Épousez toujours, gros père, nous verrons après. » Enfin, après bien des démarches, Louis XV donna son consentement, mais l'autorisation ne contenait que ces mots : « Monsieur l'archevêque, vous croirez ce que vous dira de ma part mon cousin le duc d'Orléans. » Il voulait que « le mariage restât secret autant que faire se pourrait >. Ainsi, tout le monde le connaissait en fait, personne n'avait le droit de le connaître, et le marquis de Garaccioli résuma l'opinion des gens du monde en disant que le duc d'Orléans, ne pouvant faire

madame de Montesson duchesse d'Orléans, s'était fait M. de Montesson ^

Laissons cependant la parole à madame de Genlis qui raconte les préliminaires de ce mariage de la manière la plus piquante : « Depuis mon mariage, ma tante me témoigna beaucoup d'amitié, et j'en avais pris une si vive pour elle, que ce sentiment avait triomphé de mes souvenirs et de mes rancunes. J'attribuais la dureté de ses procédés avec ma mère à sa légèreté, et à une avarice que je ne pouvais me dissimuler, qui était son défaut dominant ; d'ailleurs, elle avait une grande égalité d'humeur, de la gaieté; je la croyais franche et sensible, elle me caressait excessivement, j'étais persuadée qu'elle avait en moi la plus grande confiance et je l'aimais à la folie ; elle m'avait confié que M. le duc d'Orléans était amoureux d'elle, et qu'il était jaloux du comte de Guines. Madame de Montesson n'avait pu nier cet attachement mutuel ; elle protesta qu'il avait toujours été platonique, elle assura que le sentiment qu'elle avait pour lui ne finirait que par le changement du comte de Guines. Elle me disait toutes ces choses, ainsi qu'à M. le duc d'Orléans, et je les croyais comme lui. J'ai oublié de dire qu'avant notre

1. Louis XVI, par lettres patentes du 26 août 1781, autorisa madame de Montesson à procéder, tant devant les tribunaux que dans les actes et contrats volontaires, sous ses seuls noms de famille.

départ de l'Isle-Adam, M. le duc d'Orléans y vint passer sept ou huit jours; durant ce temps, le comte de Guines parut tout à coup uniquement occupé de la comtesse Amélie de Boufflers ; ma tante me le fit remarquer en ajoutant qu'elle en mourrait de douleur. Je lui représentais bonnement qu'elle devait tout faire pour triompher d'une passion toujours si condamnable, malgré la pureté de ses mœurs, puisqu'elle était mariée et que le comte l'était aussi. M. de Montesson avait quatre-vingt-sept ans, mais la comtesse de Guines était jeune. Ma tante parlait fort bien de la vertu, je lui voyais même des sentiments religieux, elle gémissait de sa faiblesse, et je la plaignais sincèrement. Quant à M. le duc d'Orléans, elle me disait qu'elle avait pour lui une tendre amitié, et qu'elle faisait tous ses efforts pour le guérir d'une passion malheureuse... Il était persuadé qu'elle avait des talents miraculeux. Ce prince, très faible, et qui n'était pas doué du caractère et de l'esprit d'Henri le Grand, ne savait rien juger par lui-même; il ne voyait que par les yeux des autres. Toutes les anciennes amies de M. le duc d'Orléans, sans aimer madame de Montesson, entraient parfaitement dans ses vues, mais par un intérêt particulier...

« Ma tante, qui voulait terminer de voyage de Villers-Cotterets par quelque chose d'éclatant, eut l'idée la plus singulière. Elle voyait que M. le duc d'Orléans était dans l'admiration de ses talents, mais il ne

pouvait avoir la même opinion de son esprit ; il s'agissait d'en acquérir une tout à coup, qui effaçât celle de mesdames de Boufflers, de Beauvau et de Grammont. Mais comment faire ? Ma tante était d'une ignorance extrême, elle n'avait pas la moindre instruction, elle n'avait lu dans toute sa vie que quelques romans. Elle savait fort mal l'orthographe, et elle écrivait très mal une lettre. Cependant elle eut la pensée de devenir auteur : ne pouvant rien inventer, elle imagina de faire une comédie du roman de Marianne de Marivaux; les conversations si multipliées de cet ouvrage lui donnaient une quantité de scènes toutes faites, d'ailleurs le sujet lui plaisait : c'était y amour triomphant des préjugés de la naissance et rapprochant toutes les distances. Mais ma tante ne se dissimula pas qu'en donnant cet ouvrage sous son nom, elle aurait à combattre des prétentions que nul intérêt ne fait abandonner, et que les femmes qui depuis longtemps passaient d'un avis unanime pour les plus spirituelles de la société, ne lui céderaient pas cette gloire. Matante se tira de cette difficulté avec l'adresse la plus spirituelle qu'elle ait eue de sa vie. Elle fit la pièce en prose et en cinq actes, c'était un ouvrage au-dessous du médiocre, mais un drame qui n'avait rien de ridicule, et dans lequel se trouvaient quelques jolies phrases, et quelques entretiens agréables littéralement copiés du roman de Marivaux. Elle ne fit part de cette entreprise qu'à M. le

duc (l'Orléans ; elle me la cacha ainsi qu'à tout le monde. Quand la pièce fut achevée, elle la lut tète-àtête à M. le duc d'Orléans, qui, quoiqu'il n'en fût pas bien sur, dit qu'il la trouvait charmante. — Eh bien, reprit ma tante, je vous la donne, je jouirai mieux de votre succès que du mien, d'ailleurs je ne veux point qu'on sache que je suis auteur. Lisez cette pièce comme si elle était de vous, et, si on en est content, gardez-vous de me trahir, que l'on croie àjamais que vous en êtes l'auteur, et nous la jouerons pour dernier spectacle... M. le duc d'Orléans fut touché jusqu'aux larmes de cette générosité, il ne voulait pas en proflter, elle insista fortement, il y consentit. J'ai su par la suite tout ce détail de lui-même. M. le duc d'Orléans déclara donc qu'il avait fait une comédie, ce qui ne causa pas un médiocre étonnement que madame de Montesson eut l'air de partager, en persuadant à tout le monde qu'elle ne la connaissait pas et montrant naïvement beaucoup de crainte pour l'ouvrage. On se demandait en secret comment lA. le duc d'Orléans avait pu faire une comédie, et l'on pensa généralement que Collé en avait apparemment fait le plan et corrigé le langage... On indiqua le jour (de la lecture), et l'on y invita tous les hommes et toutes les femmes de la société qui passaient pour avoir le plus d'esprit, la curiosité était extrême. Enfin ce grand jour arriva. Je fus admise à la lecture, mais non sans quelque peine, ma tante ne se souciait

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pas que j'y fusse... Le succès fut complet ; jamais lecture de Molière n'en eut un pareil ; on était en extase ; on prodiguait à chaque scène les éloges les plus outrés, on n'entendait que des exclamations. M. le duc d'Orléans en était si ému qu'il eut continuellement les larmes aux yeux... Quand la lecture fut linie, tout le monde se leva pour l'entourer, plusieurs femmes hors d'elles-mêmes lui demandèrent la permission de l'embrasser, toutes parlaient à la fois, on ne s'entendait plus ; on ne distinguait que ces mots répétés mille fois en refrain : ravissait, sublime, parfait. Ma tante, pâlissant, rougissant, pleurant, ne s'exprimait que par son trouble et des larmes. Tout à coup, M. le duc d'Orléans demande un moment de silence (et du ton le plus solennel) ; on se tait, alors d'une voix émue, mais très forte, il dit ces paroles : — Malgré ma promesse, je ne puis usurper une telle gloire !... Ce bel ouvrage n'est point de moi ; l'auteur est madame de Montesson. — A ces mots ma tante s'écria d'une voix languissante : « Ah î Monseigneur » Elle n'en put dire davantage, la 7nodestie la suflbquail, elle tomba presque évanouie dans un fauteuil. Toute la compagnie resta pétrifiée ; il est impossible de donner une idée de l'effet de ce coup de théâtre, et du changement subit de presque toutes les physionomies ; le dépit de plusieurs femmes fut très visi- Ide, mais le mal était sans remède, on ne pouvait rétracter toutes ces louanges données avec tant

d'exagération, et, pour ne pas avouer la flatterie la plus outrée, il fallait soutenir que la comédie de Marianne était un chef-d'œuvre. Ce triomphe acheva d'enthousiasmer M. le duc d'Orléans pour ma tante, à laquelle il crut de ce moment un esprit prodigieux. J'étais loin de penser que ma tante, qui avait trente ans, ferait sept ou huit ans après des tragédies ; il est vrai qu'elle ne les aurait pas faites, toutes mauvaises qu'elles fussent, sans le secours de M. Lefèvre. » Au voyage de l'Isle-Adam, le comte de Guines afficha de la plus étrange manière so7i sentiment pour la comtesse Amélie, et ma tante eut de fréquentes attaques de coliques, mais toujours en se retirant chez elle pour se coucher, ce qui ne la privait d'aucun des plaisirs de la société. Gomme, avant de quitter le salon, elle se plaignait tout bas à ses amis, et surtout à M. le duc d'Orléans, nous la suivions dans sa chambre. Là elle se couchait sur un canapé et gémissait pendant trois quarts d'heure, ni plus ni moins. Durant ce temps, madame de Ghoisi, une de ses amies et moi, nous lui faisons chaufl'er des serviettes dans un cabinet voisin ; M. le duc d'Orléans, les larmes aux yeux, restait auprès d'elle... Enfin je devinai le plan de cette comédie, ma tante était malade de l'infidélité du comte de Guines. Elle montrait avec franchise toute sa sensibilité à M. le duc d'Orléans, et en même temps elle lui donnait l'espérance que l'étrange conduite du

comte de Guines la guérirait d'une passion aussi malheureuse qu'elle était pure. Le maintien de ma tante au milieu de tout cela était à mes yeux la chose la plus comique, surtout le lendemain de ses colique-^. La mine attendrie et mystérieuse des femmes qui lui demandaient de ses nouvelles, les soupirs étouffés de ma tante, ses airs languissants, sont des choses qui ne peuvent se décrire...

» ...Le lendemain matin, j'allai chez elle, je la trouvai seule et dans son lit ; elle me dit sur-le-champ, en mettant la main sur son cœur, que son mal était là, et qu'elle en mourrait ; je lui dis quelques lieux communs de consolation. Alors elle me montra une lettre du comte de Guines qui, en faisant un grand éloge de sa vertu et de grandes protestations d'estime, d'admiration et d'attachement, lui déclarait qu'il n'avait plus de passion pour elle, et qu'enfin il en aimait une autre. Ma tanle ajouta qu'elle n'avait caché à M. le duc d'Orléans ni sa douleur, ni cette lettre (je m'en doutais) ; que M. le duc d'Orléans était charmant pour elle, et que, par sa conduite dans cette circonstance, il avait acquis les plus grands droits sur son cœur. Je répondis toujours les mêmes niaiseries, que j'espérais qu'enfin elle guérirait... Elle dit que, sans les procédés inouïs du comte de Guines, elle aurait porté cette fatale passion au tombeau, mais qu'elle avait encore besoin d'une longue absence, qu'elle l'avait avouée à M. le duc d'Orléans,

!«♦> J-A COMÉDIK IJK SOCIF'ïK

en le conjurant d'obtenir pour le comte de Guines l'ambassade de Prusse. Je compris alors pourquoi le comte de Guines s'était prêté à tous ces artifices... il eut l'ambassade et partit deux mois après. »

En cette situation bizarre, presque unique, d'épouse sans titre, où la guettaient le ridicule et l'envie, madame de Montesson sut désarmer l'un et l'autre, capter la considération par un tact infini. C'est le propre du génie dans tous les ordres de dominer la position que l'on tient du hasard, de s'imposer aux hommes et aux choses, en créant au fur et à mesure, pour chaque circonstance, le mot, l'idée, l'acte qui légitiment la conquête : madame de Montesson eut le génie social, le génie de la domination insinuante et douce. Sa maison, observe le duc de Lévis, présentait une magnificence sans faste tempérée par cette élégance qui réconcilie avec le luxe; sa société devint une école de bon goût et de politesse. Une fortune personnelle assez considérable, mais surtout celle du duc d'Orléans, lui permirent d'encourager les sciences et les arts ; elle aime les lettres, les cultive, joue agréablement de la harpe ; élève de Van Spoon, elle compose des tableaux de fleurs», et plus tard, elle

1. Elle écrivit un conte allégorique, Rosamonde, poème en cinq chants, précédé d'une dédicace au duc d'Orléans, on elle va jusqu'aux dernières limites de l'hyberbole : « 0 vous, mortel auguste et surtout adoré, qui m'avez inspiré ces vers, je n'ai pas besoin de vous nommer ; non seulement le siècle présent, mais encore la postérité la plus reculée, conservant

prendra des leçons de physique, de chimie avec Berthollet ef Laplace admis jusqu'à sa mort dans son intimité. Madame de Ghoiseul, qui la reçut en 1779 à Chanteloup, écrit ces lignes qui attestent l'empire qu'elle conservait sur son époux, six ans après le mariage. « Je suis fort contente de mon gros prince ; il est très bonhomme. Je ne le vois que pour faire sa partie de trictrac ou le voir jouer au biribi, tandis que je joue au pharaon : le reste du temps, il chasse ou se promène. Il paraît content de tout ce qu'il voit et de tout ce qu'il fait. 11 a le mérite de laisser l'àme en paix. Sa chaste et modeste épouse est douce, polie, réservée jusqu'à la contrainte i. Elle remplit son cœur et il remplit sa tête ; cela leur suffît à l'un et à l'autre, et à moi aussi ^. »

le souvenir de vos vertus, ne peuvent manquer de vous y reconnaître ! Puisse ce faible hommage du plus sensible cœur tlerniser de même sa vénération pour vous, sa tendresse, sa reconnaissance, et, s'il se peut, justifier au moins par tous ces sentiments le suprême bonheur dont vous le faites jouir!... » Dans l'intimité, on se dédommageait en l'appelant parfois : Gros père! — Le prince était très corpulent. Un jour, il racontait qu'il avait failli rouler dans un fossé en tombant de voilure : « Monseigneur, repartit (juelqu'un, il en eût été comblé! »

1. A la mort du prince, LouisXVI, soufflé parladuchesse de Bourbon, l'empêcha de draper ses carrosses et lui ordonna de se renfermer à l'Assomption, et d'y rester derrière les grilles, où « elle put prendre à son aise des façons de princesse sans être dérangée ».

2. Pendant l'hiver si rigoureux de 1788-1789, elle lit enlever les arbres de son orangerie, les fleurs de ses serres et trans-

C'est par son talent de comédienne qu'elle commença d'enguirlander le prince, et ce même talent contribua peut-être à assurer la durée de son règne. Ses contemporains vantent la grâce et la finesse de son jeu, Collé le trouve plein d'art et la compare à Clairon ; peut-être n'a-t-elle pas le sentiment, mais elle le joue à miracle. Et puis, ses preneurs, Monsigny et Sedaine ont pour consigne de ne lui donner que des louanges aux répétitions où se trouvait le prince, et de ne présenter des critiques qu'en particulier. Seule, madame de Genlis, sa nièce, apporte une note discordante : à l'entendre, dans la comédie comme en toute chose, elle manquait de naturel, mais elle montrait beaucoup d'habitude et l'espèce de talent routinier d'une comédienne de province, parvenue par son âge aux premiers emplois. A risle-Adam, chez le prince de Conti, elle tenait le rôle de Baucis dans Philémon et Baucis : après les

forma ces bâtiments en salles de travail ouvertes aux pauvres, ils y trouvaient la nourriture et des secours. Elle avait connu madame de Beauharnais, qui, devenue la femme de Bonaparte, s'adressa à elle pour reconstituer une France élégante et policée ; à son retour d'Egypte, le général, parcourant les papiers de Joséphine, remarqua plusieurs lettres de madame de Montesson et, dans l'une d'elles, cette phrase : u Vous ne devez jamais oublier que vous êtes la femme d'un grand homme. » Dès lors ses bonnes grâces lui furent acquises : il fit restituer son douaire et combla ses protégés de faveurs. Elle conserva jusqu'au bout son cercle distingué d'amis et mourut à Paris en 1806, montrant par son exemple combien d'écueils peut éviter la science de la vie, combien de satisfactions elle ménage aux initiés.

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deux premiers actes, elle passa dans sa chambre pour se costumer en jeune bergère. Elle avait, paraît-il, une épaule plus grosse que l'autre et son corset de bergère accusait pleinement l'imperfection. Madame de Genlis risqua une observation, mais la femme de chambre ayant soutenu que l'habit allait à merveille, madame de Genlis prit un miroir et le plac^a derrière sa tan te de façon qu'elle pût se rendre compte. A sa grande surprise, madame de Montesson adopta l'avis de lacamériste eij'oua aùisi, ce qui fut trouvé fort étrange. Après la représentation, madame de Boufflers ne manqua point de gronder la nièce de n'avoir point averti Baucis, et celle-ci de se justifier en rapportant la scène de la chambre qu'elle raconte tout au long dans ses Mémoires. Aux femmes seules et à certains diplomates il appartient de donner à leurs perfidies le ragoût de la vraisemblance, et, en tirant parti de tout, même de la vérité, de forger avec celle-ci un stylet empoisonné contre l'objet de leurs rancunes ou de leur jalousie.

Tant que madame de Montesson se bornait à expulser du théâtre d'Orléans la parade et la comédie grivoise * , de jouer avec des amis ou de faire jouer par les comédiens de profession le Barbier de Séville,

1. « Sur son théâtre, il y avait pour le clergé un peu dissipé une loge dans laquelle M. l'archevêque de Toulouse (Loménie de Brienne), M. l'évêque de Rodez, M. l'archevêque de Narbonne, M. l'évoque de Comminges m'avaient fait admettre » {Mémoires de Talleyrand, t. I"^).

Ali7îe reine de Golconde, la Servante maîtresse^ les opéras de Grétry, etc., on ne pouvait qu'applaudir; elle ne s'en tint pas là et, piquée à son tour de la tarentule littéraire, elle composa successivement seize pièces, vers et prose, tragédies et comédies, que le néant de l'intrigue, la platitude du style et du dialogue n'empêchaient pas d'obtenir le succès le plus vif. Le dénoûment, dit un panégyriste, arrivait au bout des cinq actes, comme les morts de vieillesse, parce qu'il faut bien que tout finisse ; alors on éprouvait pour la première fois un mouvement de gaîté en songeant au bon souper qui suivait cette froide représentation. C'est du théâtre larmoyant et sentimental : beaucoup de berquinades, un cours de morale en action, jamais rien de choquant ou de ridicule, pas un trait heureux, pas un mot piquant : on serait tenté de croire que l'auteur n'a point de beaux esprits à ses gages, point de rebouteurs littéraires, ou qu'elle les choisit bien mal*. Elle prend ses sujets un peu partout; V Heureux échange par exemple est tiré du Spectateur^ la Comtesse de Bar des Anecdotes secrètes de la cour de Bourgogne : Robert Sciats vise à consacrer une belle action de Montesquieu.

1. « Ma tante porta à l'excès l'ambition d'auteur; elle prit chez elle M. Lefèvre, auteur de quelques tragédies; elle le logea, le maria, lui assura une pension de six mille francs, le tout pour lui donner, disait-elle, quelques petits conseils littéraires, et elle se mita faire des tragédies » (Madame de Genlis).

LE THEATRE DES PRINCES i7t

Il fallut donc que la vanité littéraire imprimât un ridicule à cette femme si bien défendue contre la moquerie : elle osa même risquer une pièce au Théâtre-Français, la Comtesse de Chazelles^ comédie en cinq actes et en vers, inspirée des Liaisons dangereuses et de Clarisse Harloive. Elle voulait garder l'anonyme, mais, plusieurs jours avant la représentation, le public la désignait, en même temps que d'autres personnes, Montesquiou, Ségur, la comtesse de Balbi, Monsieur, frère du roi. La Comtesse de Chazelles tomba à plat, malgré les promesses de Mole qui avait conseillé cette équipée, et madame de Montesson n'hésita plus à se déclarer; même elle publia ses œuvres en huit volumes à un petit nombre d'exemplaires. « Mon caractère, écrit-elle, ne pouvait se prêter à la fausseté continuelle dont il aurait fallu m'armer pour sauver mon amour-propre. » Elle ne prétendait pas défendre son esprit, elle demandait seulement qu'on rendît justice au but moral qu'elle poursuivait, et bravement, en appelait du parterre au lecteur. Ce dernier, hélas ! ratifia la sentence, et, à l'exception d'une petite pièce en un acte, V Aventurier comme il y en a peic, son théâtre parut aussi ennuyeux que décent.

On écrirait une jolie comédie sur le danger de prendre pour argent comptant les bravos mondains, bulles de savon qui se transforment en ballons dans la pensée de l'artisle, de l'auteur; et non seulement

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une comédie, mais un gros volume, s'il fallait raconter l'histoire des déceptions qu'engendrent ces griseries d'amour-propre. Oui, certes, il faudrait commencer par rabattre les trois quarts de ces éloges de convention et croire qu'au fond de l'àme l'auditeur rabat encore les deux tiers ou le tout du quart qu'il vous octroie si bénévolement; oui, le monde, la civilisation même ont pour bases la réserve, la politesse, je ne dis pas l'hypocrisie ; ni l'un ni l'autre ne subsisteraient si chacun se croyait tenu d'imiter l'homme aux rubans verts, et c'est Philinte qui aura toujours raison dans la querelle du sonnet. Chaque métier, chaque corps d'état ne garde-t-il pas son idiome, ses traditions, ses épreuves d'initiation? En entrant dans un salon, vous dépouillez forcément la surface de vos idées pour prendre le jargon de ceux qui vous y précèdent : sous peine de passer pour un malotru ou un sauvage, vous devez vous plier à mille usages, assez ridicules en apparence, respecter les préjugés de vos hôtes, admirer des prétentions un peu vaines. La franchise radicale devient brutalité, la raideur du langage est comme celte liberté absolue tant vantée par les philosophes du xviii® siècle, qu'on ne trouve pas plus dans les huttes des tribus primitives que dans la maison du bourgeois moderne ou le palais des rois. Sans doute ces petits mensonges sociaux ont déterminé de cruelles mortifications, mais a-t-on établi la liste des

joies innocentes qu'ils ménagent à des milliers d'honnêtes gens qui ne demandent pas davantage ? Et si des génies comme Napoléon, des esprits avises comme madame de Montesson, ont eu le vertige en respirant la fumée d'encens qui montait vers eux, si le seul fait de vivre avec ses semblables entraîne une diminution d'indépendance, en enchaînant la parole et l'acte, ne convient-il pas de considérer avec une philosophie tolérante ces rites mondains et ces piperies de gloriole, contre lesquels l'ironie solitaire peut s'exercer à loisir, mais qui, en somme, ont peut-être fait plus d'heureux que de malheureux?

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