‹ La comédie de société au 18e siècleChapitre 18 sur 31 · MADAME LA COMTESSE DE GENLIS · texte numérisé non relu

MADAME LA COMTESSE DE GENLIS

On a beaucoup disputé on disputera longtemps, toujours peut-être sur le génie artistique et littéraire des femmes : de hauts et puissants esprits, partisans des théories de Joseph de Maistre, le nient sans autre forme de procès, invoquant le consentement universel des nations, la nécessité sociale, l'expérience du passé. La thèse a ses docteurs et ses humoristes, qui ont mis en ligne rartillerie dogmatique et l'arme légère de la plaisanterie, décrété d'ostracisme, chassé les iV'nnnes de la république des lettres. Ne leur

1. >ee le 25 janvier 1746, morte en 1830. — Sainte-Beuve Causeries du lundi, t. lil. — De Sevelinges, Madame la comtesse de Genlis en miniature. Paris ; Denlu, 1826. — Honoré Bonhomme, Madame la comtesse de Genlis. — Correspondance

objectez pas qu'ils s'érigent juges et parties, ne leur rappelez pas le mot d'une femme d'autrefois : « On voit bien, à la manière dont nous avons été traitées, que Dieu est un homme ! j Gardez-vous de leur montrer ce sexe tenu en tutelle, presque en esclavage pendant des milliers d'années, à peine affranchi depuis quelques siècles, son intelligence comprimée par des lois masculines, le problème ravalé à une question de force musculaire, des préjugés tenaces formés par la lente prescription du temps, par l'alluvion insensible des rites, des codes et des habitudes. Les choses sont ainsi, parce qu'elles doivent être telles : les femmes n'ont jamais fait, ne feront jamais les Provinciales^ le Roi Lear^ la Vénus de Milo, Notre-Dame. Les plus logiques les enferment dans ce dilemme brutal : ménagères ou courtisanes ; d'autres leur concèdent le charme de la vie sociale,

de Grimm. — Brifaut, OEuvres, t. I et II. — Comte d'Estourmel, Souvenirs de France et d'Italie, Derniers souvenirs.

— Mémoires de Talleyrand, t. I ; Mémoires de Tilly, de Marmontel, de Palissot, de Clermont-Gallerande, de la duchesse de Gontaut, de Mesdames d'Oberkirch, Campan, de Rémusat .

— Vicomte de Ségur, Œuvres diverses. — Mémorial de Gouverneur -M or ris, traduit par Augustin Gandais, 1842. — Mémoires de madame de Geniis et Souvenirs de Félicie, 10 vol. — Souvenirs (apocryphes) de la marquise de Créqui. — • Vie de la princesse de Poix, par madame de Noailles.

— Alfred de Vigny, Quitte pour la peur. — De Concourt, la Femme au xviii" siècle. — Mémoires du duc de Montpensier, 1834, in-8. — Rivarol et Ghampcenetz : le Songe d'Athalie. — Biographie Michaud. — Quérard, la France littéraire, etc..

lainour, le dévoûment, l'abnégation; mais qu'elles n'écrivent point, qu'elles ne peignent point, qu'elles ne sculptent point ; puisqu'elles ont une fibre de moins dans le cerveau, elles demeurent fatalement vouées à la médiocrité dès qu'elles franchissent leur sphère d'action légitime ; et qui ne sait que médiocrité prétentieuse est pire qu'ignorance modeste ?

Le consentement universel ? Mais ce consentement n'est-il pas la voix des hommes eux-mêmes, intéressés peut-être à empêcher la concurrence, à prévenir des rivalités de talent? L'expérience du passé? Mais, pour avoir débuté tardivement, les femmes ont protesté d'une manière éclatante contre les dédains de leurs détracteurs, et madame de Sévigné, madame de Staël, George Sand, Rosa Bonheur, George EUiot témoignent assez clairement des aptitudes de leur sexe ; d'ailleurs, le même argument eût pu jadis se retourner contre les esclaves, les serfs, contre tout progrès accompli. Le véritable danger de cet envahissement des fonctions auxquelles les hommes paraissaient appelés de droit divin en quelque sorte, ce serait le relâchement des liens de famille, le foyer conjugal déserté, l'enfant négligé par la mère, celle-ci courant après le superflu, oubliant le nécessaire, ce qui est son domaine propre, son bonheur, sa vraie gloire. Seulement, l'ambition de l'art, des métiers virils ne sera jamais que le fait d'une élite, et la force des choses, l'éternelle loi d'ironie rétabliront toujours l'équilibre en

remettant chacun à sa place. Mais n'est-ce rien que des femmes aient excellé dans la politique, qui est une science, un instinct et un art à la fois ? N'est-ce rien qu'un si grand nombre aient déployé un véritable génie dans le gouvernement de ces salons où elles ont inspiré, sinon dicté tant de beaux ouvrages ? N'est-ce rien d'avoir fait passer leurs âmes dans celles de leurs enfants, d'avoir écrit avec leurs veilles, avec leur santé, ce chef-d'œuvre : un grand homme, un grand artiste ? N'est-ce rien enfin d'avoir été La Fayette, Lambert, Lespinasse, Tencin, d'Epinay, d'avoir peint les passions humaines, son époque dans des lettres, des romans, des mémoires ? Ce sont là, dira-t-on, des genres subalternes. S'il en est ainsi, admettons du moins que les femmes y peuvent réussir, et attendons patiemment qu'elles aient leur Sainte- Beuve, leur Racine, leur Augustin Thierry, leur Descartes.

La femme qu'on voudrait présenter aujourd'hui au lecteur n'avait point de génie littéraire, mais elle montra une réelle supériorité dans ses Mémoires y et d'autres titres la désignent à la curiosité. Quand on a traversé les règnes de Louis XV et Louis XVI, la Révolution, l'Empire, la Restauration, éprouvé

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les l'urlunes les plus diverses, cultivé tous les arts, écrit quatre-vingt-quatre volumes, romans, livres d'histoire, d'éducation, de théologie, de polémique, quand on a suscité des haines furieuses, inspiré des admirations passionnées, élevé cinq princes et princesses du sang, on a pu collectionner un riche trésor d'observations, raconter... ou taire bien des choses. Taire ses idées, ce n'est pas le propre de madame de Genlis, mais plutôt, obéissant à la loi de sa nature personnelle ou héréditaire, elle leur donne un vêtement romanesque, et, comme madame de Staal-Delaunay, prend soin de ne se peindre qu'en buste : il est vrai qu'elle réserva pour ses ennemis les portraits de la ceinture aux pieds.

Un père original, une mère extravagante, une éducation invraisemblable, en faut-il davantage pour expliquer les inconséquences de cette femme remarquable ? L'hi?toire de cette famille est un perpétuel roman. On sait que, jusqu'à Jean-Jacques, c'était une mode assez répandue dans les grandes maisons de peu s'occuper des enfants : les laisser plusieurs années en nourrice, les confier ensuite à des subalternes ou les envoyer au couvent, au collège, deux entrevues quotidiennes, en cére'monie, où la fillette aura bien soin d'embrasser sa mère sous le menton pour ne pas effacer son rouge, le respect de l'amour filial poussé jusqu'au tremblement, de tels errements semblaient naturels à des personnes élevées elles-

mêmes de la sorte, absorbées par les charges à la cour, à l'armée, considérant le mariage et ses accessoires comme une institution sociale indispensable pour perpétuer la race plutôt que comme un ressort de bonheur. Dans la famille de notre héroïne, l'abus prend des proportions presque monstrueuses ; sa grand'mère, madame de La Haie, à peine remariée, voit avec horreur les enfants de son premier mariagf, envoie l'un, comme mauvais sujet, en Amérique ; il se réfugie chez les sauvages, apprend leur langue, subit l'opération du tatouage, devient leur chef, fait la guerre aux Espagnols et négocie avec eux en latin. Puis il passe à leur service, se marie richement, finit par être nommé gouverneur de la Louisiane, et, de retour en France, raconte ses aventures à sa petitefille émerveillée. Quant à l'autre, une fille, elle est, dès l'âge le plus tendre, reléguée au couvent, où, deux fois l'an, elle écoute, transformée en statue et ne recouvrant qu'après les fonctions de la vie, les sermons maternels sur les dangers du monde et les douceurs du cloître. A quatorze ans, madame de La Haie lui fait prendre le voile ; à seize ans, elle exige que sa fille prononce ses vœux, mais, le jour de la cérémonie venu, celle-ci déclare qu'à l'église, si on l'y traîne, elle dira : non. H fallut céder : on la laissa au couvent, où la vit par hasard M. du Grest qui l'aima, la demanda en mariage : après de longs refus, cette étrange mère consentit, mais ne lui donna

ni légitime, ni trousseau, ni présents ; l'épousée n'eut qu'un chapel de i-oses, comme disent nos vieux juristes ; et, plus tard, on trouva encore le moyen de la frustrer de la majeure partie du bien qui lui revenait de son père.

M. et madame du Giest avaient l'esprit orné, peu de jugement, des goûts de dépense qui eussent englouti les fortunes les plus solides : de leur mar- (juisat de Saint-Aubin-sur-Loir, ils avaient engagé tous les droits utiles et ne conservaient que « l'encens et les prières nominales qui ne leur profitaient pas à grand'chose, le pain bénit qui ne les rassasiait guère >. L'éducation de la duchesse de Ghoiseul s'était réduite à cet unique précepte : ma fille, n'ayez pas de goûts ! Celle que Félicité reçut de son père fut à peu près aussi sommaire : il voulut seulement faire d'elle une femme forte, et, pour l'habituer à surmonter ses petites antipathies, il lui ordonnait de prendre avec ses doigts des araignées, des crapauds ; elle détestait les souris et dut en élever une. Quant à madame du Grest, l'auteur des Mémoires apocryphes de la marquise de Gréqui * raconte un trait impayable qui donne la mesure de ce caractère fantasque : « Elle était revenue dans son domaine engagé pour y prendre les eaux minérales, et, pour le moment, elle s'appelait madame la baronne d'Andelot. Nous la

1. M. de Gourchamp était l'ami de madame de Genlis, et l'un peut croire qu'il tient d'elle cette anecdote.

trouvâmes établie au coin d'un bois, sous un grand arbre, où elle s'était fait construire une hutte de feuillage. Elle était assise sur un siège de mousse et de fougère ; elle y mangeait sa soupe dans une grande coquille avec une petite cuiller de bois ; la bergère qui la servait était une Bourbonichonne de huit ou neuf ans et l'on voyait dans un coin de la cabane un jeune agneau blanc qui était attaché par un vieux ruban rose à la branche d'un arbre. La baronne avait pour son compte une pelisse de satin gris garnie de fourrure, un bonnet à papillons sous une coiffe noire, un pied de rouge, un grand éventail de la Chine et les pieds sur un manchon. Je crois aussi me souvenir qu'elle avait sur la tempe un de ces grands emplâtres sympathiques en taffetas gommé qu'on faisait border avec des pointes d'acier ou de petits grenats, et qui, de toutes les modes de la Régence, était sans contredit la plus extravagante.

— Est-il possible que vous couchiez ici? m'écriai-je.

— Mais pourquoi donc pas? On est toujours dans l'innocence et la paix, l'abondance et la perfection sous la feuillée ; vous avez un défaut que j'ai bien de la peine à vous pardonner, c'est que vous n'aimez pas assez l'églogue et la bucolique. >

Que Félicité ait témoigné beaucoup de tendresse, peu de confiance à une pareille mère, que celle-ci l'ait laissée croître en libre grâce, livrée d'abord à des femmes de chambre qui remplissent sa mémoire

d'histoires de revenants, puis à une gouvernante qui du moins ne contraria point ses dons primesautiers, rien de plus naturel. Par exemple, on ne lui ménage pas les hochets de la vanité : arts d'agrément, comédie de société, danse, musique forment le fond même de son éducation, A six ans, on l'emmène à Paris, où elle est baptisée solennellement; Bouret, le fameux traitant, fut son parrain. Elle s'habitue à porter un corps de baleine, des souliers étroits qui la serrent affreusement, un panier, et, pour dissiper son air provincial, un collier de fer; il faut aussi apprendre à marcher selon les rites de la bonne compagnie, avec défense de courir, de sauter et de questionner : elle ne reprit sa belle humeur que lorsqu'on la conduisit à l'Opéra. Après quoi, elle va à Lyon, et la voilà reçue chanoinesse noble du chapitre d'Alix, avec le titre imposant de comtesse de Lancy (son père était seigneur de la ville de Bourbon-Lancy). L'abbesse la comblait de bonbons, ce qui lui donna une grande vocation pour l'état de chanoinesse. Le jour de la cérémonie, sa cousine et elle, vêtues de blanc, font une entrée solennelle dans l'église du chapitre où se trouvent déjà les dames, habillées comme dans le monde, mais avec des robes de soie noire sur des paniers, et de grands manteaux doublés d'hermine. Un prêtre coupe une petite mèche de cheveux de la postulante, passe au doigt l'anneau d'or bénit, attache sur la tête un petit morceau d'étoffe

blanc et noir, long comme le doigt, que les chanoinesses appelaient un mari, attache les insignes de l'ordre : cordon rouge, belle croix émaillée, ceinture de large ruban noir moiré. Et quel règlement commode ! Liberté de prononcer ou de ne point prononcer les vœux à l'âge prescrit ; quand on n'en prononce point, on a toujours le titre de dame et comtesse, l'honneur de se parer des décorations de l'ordre ; les dames qui prononcent gagnent avec le temps d'assez bonnes prébendes, mais doivent demeurer au chapitre deux ans sur trois et ne point se marier. Une succursale de l'abbaye de Thélème, un de ces charmants abus que l'ancien régime devait entraîner dans sa chute !

A quelque temps de là, pour fêter son mari revenant après une assez longue absence, madame du Crest eut l'idée de composer une espèce d'opéra comique dans le genre champêtre, avec un prologue mythologique, où sa fille eut le rôle d'Amour. Afin d'augmenter l'éclat de la fête, on apprit une tragédie et on avait choisi... Iphigénie en Aulide. Toute la société de Bourbon-Lancy et de Moulins assistait aux répétitions. Félicité jouait Iphigénie, samère Clytemnestre, et, vu la disette d'acteurs mondains, on avait enrôlé dans le troupe les quatre femmes de chambre, toutes jeunes et joHes. Pour avoir des habits, madame du Crest avait sacrifié sans pitié ses plus belles robes. Admirez la mémoire de sa fille et ce miracle de

coquetterie : elle se souvint fort bien que, dans le prologue, son habit d'Amour était couleur de rose, recouvert de dentelle de point parsemé de petites fleurs artificielles ; elle portait aussi des petites bottines couleur paille et argent, ses longs cheveux rabattus et des ailes bleues. L'habit d'Iphigénie, sur un grand panier, était de lampas, garni de martre couleur cerise et argent. Il est vrai que les souvenirs du jeune âge restent gravés avec une précision qu'on ne retrouve plus pour ceux des autres époques de la vie : comme les premières amours, ils laissent souvent une trace ineffaçable. On fut si frappé du jeu de Félicité qu'on ne tarda pas à lui confier le rôle de Zaïre, et l'habit d'Amour lui seyait si bien que sa mère le lui fît porter régulièrement. Elle eut son habit d'Amour pour les jours ouvriers, son habit d'Amour des dimanches. Ce jour-là, seulement pour aller à l'église, on ne lui mettait pas d'ailes, et Ton jetait sur elle une espèce de mante de taffetas couleur de capucine, qui dissimulait cette toilette mythologique : d'ailleurs elle suit, habillée en ange, toutes les processions de la Fête-Dieu, mais elle va continuellement se promener dans la campagne avec tout son attirail d'Amour, carquois sur l'épaule, arc h la main. Au château, sa mère, ses amis ne l'appelaient que l'Amour : tels furent son costume, ses occupations pendant plus de neuf mois; mélange religieux et romanesque qui devait plus tard se refléter dans son

caractère et ses écrits. Elle-même le reconnaît, car sa vanité, une des plus robustes que l'on puisse rencontrer dans notre histoire littéraire, s'accommode fort bien de confesser en bloc ses défauts : c'est même un artifice pour se dispenser d'entrer dans le détail, à l'exemple de cette pénitente qui croyait remporter l'absolution avec cette seule phrase : « Mon père, j'ai été jeune, j'ai été jolie, on me l'a dit, et je l'ai cru. » Observons aussi comme la vanité joue tous les personnages, même celui de la modestie, parce qu'il est de son essence de n'abdiquer jamais, d'apparaître au moment même où on la croyait anéantie, et de mêler ses subtils poisons aux actes de contrition les plus sincères. Et cette éternelle piperie de gloriole en vient au point de duper les dupeurs eux-mêmes, comme ces charlatans qui, après avoir prôné leur élixir, finissent par s'en frotter, bien qu'ils sachent à quoi s'en tenir sur ses mérites. « Je puis me rendre la justice de n'avoir jamais eu de mauvaises intentions, d'avoir été incapable de sentiments de haine et de vengeance ; mais j'ai eu si peu d'égoïsme que cette vertu e»t devenue en moi un défaut capital, parce que non seulement je ne me suis jamais occupée de ma fortune, mais que je n'ai jamais réfléchi à ma conduite, ce qui m'a fait faire une infinité d'étourderies et de fausses démarches. J'ai beaucoup médité sur les intérêts des objets de mes affections, je n'ai jamais pris la peine

de penser aux miens dans aucun genre ; de sorte que si j'avais ma carrière à recommencer avec le souvenir du passé, je ne ferais presque rien de ce que j'ai fait qui m'a regardée personnellement, excepté en littérature ; car je ne crois pas, en conscience, que dans la nombreuse collection de mes ouvrages, j'eusse raisonnablement plus de dix pages à retrancher. J'ai eu, à cet égard, du courage, de la persévérance, et les intentions les plus pures, et je me flatte que mes écrits ont été utiles, et en général le seront toujours. Mais la plupart de mes actions ont été d'une imprudence peu commune... » Ainsi les confessions de madame de Genlis ressemblent un peu à celles de Proudhon et prennent la tournure d'une apologie : en revanche, le contentement de soi-même s'épanouit naïvement et n'admet aucune réticence K On dirait, à la lire, qu'elle n'eut point de preneurs, et prétend dicter à la postérité ce qu'il faut penser d'elle, comme un concile œcuménique impose aux fidèles sa doctrine sur tel ou tel dogme. Raconter les passions qu'on fait... ou qu'on ne fait pas, l'héroïsme avec leijuel on sort des épreuves de l'amour, vantera tout propos ses talents de comédienne et de harpiste, sa beauté, la délicatesse de son nez, ce nez tant célébré

1. Elle avait, en quillant la France, confié ses journaux à sa fille; trois volumes sur sept furent perdus, mais elle s'en souvenait à merveille, les ayant lus à de nombreux amis, et elle put les reconstituer sans peine.

en vers et en prose, ses livres pour lesquels on a eu à se plaindre de tout le monde excepté du public, car tout le monde Ta pillée, démarquée, vilipendée, et pourtant elle a combattu avec succès le mauvais goût en tout genre, tant de complaisance ne laisse pas que d'agacer à la longue, et, fût-on de son avis, on est tenté de lui crier : ne nous condamnez pas au silence, confiez-nous le soin de votre panégyrique ! C'est une impression assez analogue à celle qu'apportent certains causeurs très brillants qui changent la conversation en monologue, font les demandes et les réponses, prévoient les objections à leurs thèses, se réfutent, se contredisent, s'approuvent, tiennent à leur service et sur toutes les questions esprit, éloquence, érudition. D'abord on est surpris, charmé ; ce sont des livres précieux qui dispensent de lire et de parler ; mais à l'éblouissement succède un peu d'impatience et la sensation désagréable que ce splendide bavard n'a cure de ce que pense son entourage. Il faut être un Chênedollé auprès de Rivarol, ou Brifaut pour répondre à Delille qui s'étonnait de l'entendre dire un mot spirituel : ingrat, moi qui vous écoute depuis deux ans !

Aussi bien, mademoiselle Félicité apparaît enfant prodige dans toute la force du terme : comédienne et tragédienne à sept ans, elle découvre au même moment sa véritable vocation, cette vocation que trop souvent le hasard nous révèle, et qui reste enfouie,

en l'absence de cette dame d'honneur de la fortune, l'occasion, faute de volonté, la qualité suprême qui corrige la destine'e. Non seulement elle sera femme auteur, composant des pièces avant de savoir l'orthographe, mais elle sera surtout femme enseignante et prédicante, < le plus gracieux et le plus galant des pédagogues » , dit Sainte-Beuve. Avant d'entreprendre des éducations princières, elle avait plastronné avec déjeunes paysans qui venaient jouer et couper les joncs d'un étang adossé au château de Saint- Aubin. Profiter des heures où sa gouvernante était occupée à sa correspondance, passer par la fenêtre, en attachant une corde au moyen de laquelle elle se laissait glisser sur la terrasse, lui semblait un jeu délicieux pour exercer ses bienheureuses fonctions de maîtresse d'école. Appuyée au mur de la terrasse, elle enseignait gravement le peu qu'elle savait : le catéchisme, des vers de tragédies de mademoiselle Barbier, quelques principes de musique. Ses petits disciples, rangés en bas, au milieu des roseaux, le nez en l'air, écoutaient avec la plus sérieuse attention, car la manne des récompenses tombait ensuite, sous forme de fruits, gâteaux et autres bagatelles. Après la leçon, elle faisait le tour par une des cours et rentrait au salon sans qu'on y prît garde. Gela dura assez longtemps, mais un jour, mademoiselle de Mars la surprit au milieu de son école, et se moqua tellement de la manière dont les petits Bourguignons

déclamaient les vers, que Félicité renonça d'ellemême à sa classe.

Venue à Paris vers l'âge de treize ans avec sa mère, après la ruine de M. du Grest, Félicité développe ses talents naturels, devient une infatigable travailleuse et suffit à tout, grâce à une activité méthodique qui tire parti des heures et des quarts d'heure. Ce n'est pas en vain qu'elle a entendu dire que d'Aguesseau avait composé quatre volumes inquarto, rien qu'en utilisant tous les jours les douze ou quinze minutes que madame d'Aguesseau mettait à se rendre dans la salle à manger, après l'annonce du dîner. Jusqu'à son mariage elle mènera l'existence un peu précaire des personnes de condition qui paient leurécot en amabilité ou en esprit. Dans ces pactes tacites de la société, ce sont elles qui quelquefois ont le beau rôle, et leur reprocher un peu de manège, lorsqu'elles sont tenues d'y recourir, c'est en quelque sorte leur dénier la condition même de la réussite : leur dignité n'y gagne point, mais elle ne s'y perd pas toujours. Si tous les obligés n'ont pas la pudeur de la reconnaissance, tous les bienfaiteurs ne connaissent pas la grâce du procédé, et cette fleur de délicatesse qui en double le prix. Pour un Jean-Jacques qui ne supporte point les bontés les plus exquises, combien de parvenus d'âme ou de hasard, comme ce Bouret montrant à ses faioihers, tandis qu'ils dissertent sur l'amitié, le petit chien qui lui lèche les pieds,

et prononçant durement : * Voilà le véritable ami ! » Aux paroles malheureuses qui déchaînent les guerres, les révolutions, il serait curieux d'ajouter celles qui sèment l'ingratitude.

Ainsi donc, madame du Grest et sa fille sont un peu partout, chez leur tante de Bellevau, chez madame de la Reynière (la meilleure auberge des gens de qualité), ou le fermier général La Popelinière. Dans sa magnifique résidence de Passy, celui-ci offre à ses invités mille plaisirs, qui font de ce séjour un perpétuel enchantement. Il a à ses gages le meilleur concert de l'époque, loge les artistes qui, sous la direction de Gossec et GailTre, répètent le matin les morceaux qu'ils vont exécuter le soir. — Deshayes, maître de ballets de la Comédie italienne, règle les divertissements ; Rameau y compose ses opéras, chanteurs, comédiens, danseuses descendent en masse à Passy, remplissant la maison du bruit de leurs talents. Le seul point noir à cet horizon de rose, c'est que, sur le théâtre du fastueux financier *, on

1. Naturellement, les mauvaisei^ langues prétendirent qu'il les écrivait sous la dictée de ses secrétaires ou de ses teinturiers. De même pour madame de Montesson, la sœur utérine de madame du Crest, qui, dit-on, se gardait bien de jouer toute seule de la harpe, mais se plaçait toujours entre ses maîtres MM. Nollet et Danyau, et, tandis qu'ils s'évertuaient, elle se tirait d'alTaire au moyen de la pantomime, avec des airs de physiononiie chromatique et des reijarils de sainte Cécile amoureuse. Tout arrive et tout se répète : je sais un musicien de beaucoup d'esprit qui, dans sa prime

joue seulement des pièces de sa façon, pièces médiocres, comme il sied à un amateur, mais suivies d'un excellent souper qui répare tout : car, bien que son orgueil sût s'envelopper de politesse et de modestie, bien qu'il eût de l'esprit naturel, quelque facilité pour les vers et composât d'agréables chansons, le glorieux perçait parfois sous l'homme du monde, et l'opulence fastueuse, la singularité de quelques-unes de ses actions défrayaient la moquerie de ces ambassadeurs, de ce monde d'élite qui s'empressaient à ses fêtes. De tout temps sacs et parchemins ont cherché à se rencontrer, mais l'argent, même dépensé fort bien, a de la peine à se faire 'amnistier, et comme il n'est pas dans ses habitudes d'être modeste, les gens du bel air croient, très faussement, prendre leur revanche en raillant ses allures : si le bourgeoisgentilhomme semble un peu ridicule, son ami, le comte, qui lui emprunte de l'argent et le bafoue, n'est qu'un odieux parasite A Passy, tous les dimanches, la messe en musique de Gossec était accompagnée d'un grand dîner ; à cinq heures le concert, à neuf heures le souper, suivi d'une petite musique particulière. Le mardi était en général consacré aux lettrés et aux savants : on y voyait l'abbé

jeunesse, fut conduit un soir à l'Abbaye-aux-Bois ; on le fit entrer mystérieusement dans une petite pièce à côté d'un grand salon ; il joua, et, après chaque morceau, les invités applaudissaient avec enthousiasme... Madame Récamier.

d'Olivet, madame Riccoboni, Vaucanson, le chevalier de Laurés, Berlin, le peintre Latour, un fameux original qui donnait à deviner comment il venait de Paris à Passy, observant que ce n'était ni en bateau, ni en voiture, ni à pied, ni à cheval, ni même par terre, ni en nageant. Voici le mot de l'énigme, il partait, avisait le long de la Seine un bateau auquel il s'accrochait, et, ainsi remorqué, arrivait à Passy. On peut croire qu'il se vantait ou qu'il n'usa pas souvent d'un semblable véhicule.

Au milieu de cette joie de vivre, guetté des plus jolies filles d'opéra qui se disputaient des sourires devenus, hélas T à peu près platoniques, l'hôte de céans garde un goût de mariage que n'a pu de'truire l'insuccès éclatant de sa première tentative. On le vit sur le point d'épouser une jeune personne de province, fille d'un pauvre gentilhomme, sur la foi de lettres charmantes qu'elle lui écrivit pendant six mois : il s'enflamme, offre sa main, la demoiselle arrive sans retard, mais l'original ne répond plus à l'idéal rêvé, l'esprit parlé à l'esprit écrit, un soupçon le prend, il interroge, elle avoue qu'elle ne sait pas même l'orthographe, et n'a fait que recopier les lettres rédigées par le curé de sa paroisse. La Popelinière lui donne alors un beau trousseau, trente mille francs de diamants, cent mille francs de dot, la marie à M. de Zimmermann, officier des gardes suisses, loge, nourrit les deux époux,... et se met en

quête d'une autre merveille. Il avait pris en goût Félicité et disait en soupirant : Quel dommage qu'elle n'ait que treize ans ! Et Félicité regretta de n'avoir pas quelques années de plus, car elle l'admirait tant, qu'elle eût été charmée de l'épouser : et peutêtre cette union aurait-elle fait pendant à celle d'Aurore de Verrière avec Dupin de Francueil, ce sexagénaire délicieux que toutes ses amies lui enviaient. Victime désignée de la fatalité conjugale, La Popelinière choisit, sur la réputation de ses talents, mademoiselle de Mondiau, fille d'un capitoul de Toulouse ; mariage qui le conduisit droit au tombeau au bout de dix-huit mois. Les détracteurs du xviii^ siècle daignent lui accorder le monopole de la galanterie voluptueuse et du hbertinage, mais, disent-ils, il n'a pas aimé : le xvii** siècle, le xix*^ siècle ont connu la passion, le xviii^ l'a ignorée. C'est là une hérésie historique ; comme son prédécesseur et comme son successeur, ce siècle a eu ses parfaits exemples de tendresse conjugale et extra-conjugale, aussi nombreux, aussi décisifs K En ce temps aussi, on mourait

1. Lettres de mademoiselle de Condé à M. de La Gervaisais, de mademoiselle Aïssé au chevalier d'Aydie, de mademoiselle de Lespinasse au comte de Guibert, de madame de La Popelinière à Richelieu. — Les illustres Françaises. — . Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers. — De Lescure, les Femmes philosophes. — Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau. — Vies de la princesse de Poix, de madame de La Fayette, de madame de Montagu, de madame la duchesse d'Ayen. — Les études qui

d'amour, on était fidèle ; sous Louis XIII et Louis XIV, on ne se montre ni moins galant, ni moins libertin, mais les faiseurs de thèses se sont acharnés contre l'époque qui précéda la révolution, tandis que l'amour, au xvii® siècle, bénéficie en quelque sorte du génie plus sérieux de ses littérateurs, des splendeurs du règne et du prestige des choses anciennes : à l'abri de ces grandeurs, il a pris, dans nos imaginations, une allure plus magnifique. Et n'aperçoiton pas, quand on y regarde avec attention, que toutes les sociétés civilisées renferment une quantité presque identique de vices et de vertus, puisque l'animal humain est partout à peu près pareil ; mais le coup d'oeil diffère selon que défauts ou qualités se détachent plus ou moins crûment, dissimulés ou mis en relief par les circonstances ? Le grand imprésario d'en haut et ses collaborateurs ne changent guère leurs acteurs, mais quelquefois ils font du comparse un premier rôle, du goujat un roi, et s'amusent à mettre sur une courtisane l'habit des reines ; ou bien ils lais sent dans l'ombre les héros, les saints, lancent en scène les lâches, les débauchés ; et, du choc des prétentions, des intérêts, du conflit de la fatalité et du libre arbitre, surgit cette œuvre incohérente qui semble tantôt drame et tantôt comédie, obscurcie encore par nos préjugés et l'infirmité de notre observation.

orment ce volume ont en grande partie paru clans la Revue des Deux Mondes, années 18'J1-J8U2.

Mademoiselle du Crest avait déjà refusé plusieurs prétendants, entre autres un vieux baron d'Andlau qui, ne parvenant pas à l'éblouir par l'exhibition de ses parchemins, se rabattit sur sa mère ; mais sa vanité ne pouvait s'accommoder que d'un homme de cour, et, comme un grain de romanesque devait se mêler à chaque événement de sa vie, Charles Brûlard, comte de Genlis, capitaine de vaisseau, s'éprit d'elle, en voyant son portrait, en lisant les lettres qu'elle écrivait à son père. Le marquis de Puisieux, ancien ministre des affaires étrangères, oncle de M. de Genlis et chef de la famille, avait préparé un riche mariage auquel son neveu semblait se prêter : on n'osa pas le heurter de front et on se maria secrètement. Aussi bien les mariages secrets étaient-ils fort à la mode autrefois ; le comte de Toulouse avec madame de Gondrin, la duchesse de Bourbon avec le comte de Lassay, le duc de Sully avec la comtesse de Vaux, la marquise de Lambert avec M. de Sainte- Aulaire, avaient fourni des exemples que les considérations de famille, de société, le despotisme de certains parents incitaient à suivre. Pour apaiser la colère de M. et de madame de Puisieux, la jeune comtesse mit en œuvre la grâce de ses talents, la

séduction de sa jeunesse doublée d'une complaisance infinie. Entre temps, et pendant une absence de son mari, elle passe quatre mois fort agréables au couvent d'Origny (le couvent était alors pour la femme la maison de salut et d'éducation, l'hôtel garni, l'asile décent, le refuge, quelquefois aussi une prison), donnant des bals aux pensionnaires, jouant de la harpe, courant les corridors à minuit, habillée en diable, avec des cornes sur la tête et le visage barbouillé, entrant chez les vieilles rehgieuses bien sourdes, et leur mettant du rouge avec des mouches. Puis elle écrit les Réflexions d'une mère de vingt ans^ bien qu'elle en ait à peine dix-neuf. Enfin elle est invitée à Sillery, désarme les préventions des Puisieux, qui se mettent à l'aimer à la folie, et leur devient indispensable ; elle y règne, comme elle régnait à Genlis, chez son beau-frère le marquis de Genlis, ce séduisant débauché qu'on eût pu, ditTilly, opposer, dans la chaire du vice, aux plus grands prédicateurs : il aurait fait haïr la vertu. Heureux privilège de cette fleur de jeunesse qui emporte les plus moroses dans son rayonnement, et n'a pas encore eu le temps d'exciter l'envie ! Elle trouve à Sillery une société très distinguée, qu'elle anime de sa gaieté, et met en branle par des fêtes de son invention : mesdames de Louvois, de Sailly, de Saint-Chamant, M. de La Roche-Aymon, archevêque de Reims et son coadjuteur M. de Talleyrand, le duc

d'Aumont, le maréchal et la maréchale d'Etrée, M. Damécourt, la vieille princesse de Ligne, qu'un visage gras, luisant, orné de trois mentons en étage, faisait comparer à une chandelle qui coule, M. et madame d'Egmont, mademoiselle de Sillery, le marquis de Souvré et sa famille, le marquis et la marquise de Genlis, le comte de Rochefort, lord Conway, et enfin le duc de Villars, personnage fardé, qui mettait dans sa bouche des petites balles de coton pour se renfler les joues, grand amateur de comédie, qui jouait on ne peut plus mal. On sait le mot de Voltaire, entendant son ami Cramer, auquel le duc avait donné des leçons de diction : « Dieu soit loué ! Enfin Cramer a dégorgé son duc ! » Une compagnie si nombreuse, réunie dans un château de province, ne laisse pas de jeter un trait de lumière sur la magnificence hospitalière des grandes existences d'autrefois.

Musique, lecture, danse, équitation, chasse à courre, comédie, cuisine, madame de Genlis mène de front le plaisir et l'étude. A Genlis elle fait de la médecine, apprend à saigner et panser, et comme elle donne trente sous aux paysans qui se font saigner, le nombre de ses clients augmente si prodigieusement qu'elle finit par y renoncer. Un jour elle assiste avec l'intendant de Soissons, Lepelletier de Morfontaine, au couronnement de la Rosière de Salency^ dont elle tirera l'idée d'une de ses pièces :

plus tard elle soutint les rosières de Saleiicy dans un procès assez étrange contre leur seigneur, qui refusait de donner la main à l'élue pour la conduire à l'église, selon l'antique usage, de lui fournir aussi la couronne de roses et le cordon bleu, en souvenir de celui que Louis XIII, étant à Varennes, près de Salency, envoya par son capitaine des gardes. Un soir faisant le tour du village avec son frère, l'idée leur prend de frapper contre les vitres des auberges, en criant : « Bonnes gens, vendez-vous du sacré chien ? » Et, après ce bel exploit, ils se réfugiaient au plus vite dans une petite ruelle obscure, tandis que, planté sur le pas de la porte, le cabaretier maugréait, menaçait de son gourdin les polissons. Son mari aimait comme elle la mystification : on sait quelle vogue ce système de facéties conquit à la fin du siècle dernier, et dans celui-ci il y eut des mystificateurs comme Musson, Henri Monnier, qui parvinrent au sublime du genre. C'est une sorte de bouffonnerie improvisée, nullement asservie aux règles de la scène où, de l'assentiment et parfois avec la complicité des assistants, quelque joyeux compère se divertit aux dépens d'une personne candide, et, par ses déguisements, par ses inventions, l'entraîne dans de plaisants quiproquos. Elle est au véritable esprit ce que la parade est à la comédie, le calembour aux maximes de La Rochefoucauld; c'est de la gaieté à gros grains, que ne dédaignent pas toujours les raf-

fines, parce qu'elle les repose des conversations quintessenciées, parce que s'amuser ainsi répond peut-être à un besoin intime de l'homme, celui de se gausser du prochain, ou du moins d'affirmer sur lui sa supériorité'. Il y a là comme un ressouvenir des farces des Scapins aux Gérontes de Molière et Regnard. Pour arranger un petit théâtre au château de Genlis, le marquis avait mandé de Saint-Quentin un peintre décorateur, M. Tirmane, que sa crédulité vaniteuse désignait d'avance comme victime d'une jeunesse avide de distractions. On résolut de renouveler en sa faveur une partie des aventures de don Quichotte chez la duchesse, et tout d'abord on le fit dépouiller en plein jour, à cinq cents mètres du château, par le jardinier déguisé en voleur. 11 revient en chemise, raconte piteusement l'aventure, et trois postillons, lancés à la poursuite du voleur, le ramènent chargé de chaînes. M. Tirmane a la joie profonde de l'entendre condamner à mort par M. de Genlis, assisté du bailli et du barbier ; mais la comtesse insinue au volé de demander la grâce du voleur, parce qu'un tel acte le couvrira de gloire. Il consent, se jette à genoux, et, avec l'emphase la plus comique, implore le pardon du criminel. Pénétrés d'admiration, les juges fondent en larmes, le relèvent, et déclarent qu'il sera reçu grand-maitre de Vordre du jugement^ qui confère la noblesse. La nuit suivante, notre homme, extasié de joie, fait la veillée

des armes dans la cour du château, un fusil sur l'épaule, une lanterne sourde à la main, afin d'apprendre un catéchisme de chevalerie imaginé pour la circonstance; le matin, on le plonge dans un bain froid, puis on le revêt d'un grand peignoir. Cependant le châtelain avait prévenu ses amis les colonels des régiments de Chartres et de Gonti, alors en garnison près de Genlis ; ils arrivent à midi avec une centaine d'hommes à cheval, tandis que derrière eux se pressent les garçons du village, en vestes blanches avec des rubans couleur de rose. Pâle d'émotion, harassé de fatigue, le candidat est amené dans une grande salle où l'attend madame de Genlis, sur un trône de feuillage et de fleurs, entourée des officiers, qui tiennent leurs épées nues : il bredouille son catéchisme, et l'on attache à son peignoir, avec un ruban vert, une vieille médaille dorée du chancelier de Sillery, trouvée dans la bibliothèque du château. Puis la comtesse l'arma chevalier et lui offrit une lance énorme, un casque qui était un seau à rafraîchir le vin, recouvert de papier doré et orné de plumes, un autre peignoir magnifique tout surchargé de guirlandes d'oeillets d'Inde. En cet accoutrement, il descend dans la cour, où l'accueillent mille cris de : € Vive le noble chevalier Tirmane ! » On dîna, on but à sa santé, on le conduisit à un bal champêtre, et, pour clore cette glorieuse journée, on l'obligea à juger plusieurs causes de paysans qui jouèrent

très bien leurs rôles. Chose plus admirable encore, tous les initiés gardèrent le secret, et, pendant de longs mois, on continua de le mystifier, tandis qu'il s'estimait le plus heureux des hommes. Il écrivait souvent à sa femme pour lui faire part de ses triomphes ; celle-ci se moquait, et lui de rire avec ses hôtes de S07î incapacité à comprendre des choses si relevées, ajoutant : « Il faudra bien qu'elle me croie quand elle verra qu'en ma qualité de noble je ne paierai plus les taxes de roturier. » En rentrant chez lui, son premier soin fut de forcer sa femme, ses filles à s'agenouiller devant sa médaille et à la baiser. Le lendemain, il alla à l'hôtel de ville, décoré de ses ordres, déploya ses diplômes et déclara qu'il ne paierait plus la taille. On trouva sa folie si plaisante, qu'on l'exempta de toute imposition ; la ville de Saint-Quentin prit part à la mystification, il fut invité à dîner partout, et pendant douze ans, jusqu'à sa mort, traité avec les marques du respect.

Mais voici la grande solennité, l'épreuve d'initiation, la présentation à la cour. Redoutable et désirée cérémonie qui achèvera de tirer des limbes madame de Genlis, en la distinguant des femmes qui n'ont point eu ce rayon de Versailles. La présentation, c'est l'entrée dans la carrière de courtisan, en quelque sorte un examen de baccalauréat qui permet de prétendre aux bontés de la cour. Tout d'abord, le généalogiste du roi a constaté que la noblesse du

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• •andidat remonte à la nuit des temps, c'est-à-dire avant 1400; quelques femmes, il est vrai, tournent la difficulté, elles deviennent maîtresses du roi, puis se font présenter; ainsi madame de Pompadour, la Du Barry, et la noblesse de s'indigner d'une violation si llagrante do ses privilèges. Aux contempteurs des rites, elle aurait pu répondre, comme ce confesseur de Philippe 11 : « Les prérogatives de votre couronne sont-elles autre chose qu'une étiquette ? » Ici, comme on toutes choses, c'est une question de mesure, d'usages institués, consacrés par le temps, puis tombant en désuétude et s'écroulant aussi avec le temps. Chasser avec le roi, monter dans ses carrosses et souper dans les petits appartements, voilà la présentation des hommes de la cour. Les femmes sont présentées en cérémonie, le dimanche, en grand habit de cour, par une femme déjà présentée : elles ont un énorme panier, une queue démesurément longue, et il faut vingt à vingt-deux aunes pour faire un grand habit sans garniture. Première révérence à la porte ; quelques pas et seconde révérence ; troisième révérence en face de la reine ; alors la présentée ôtait le gant de la main droite, s'inclinait profondément et saisissait le bas de jupe de la reine pour le baiser : la reine l'en empêchait en retirant sa jupe, disait quelques mots aimables, faisait une révérence, signal de la retraite qu'on opérait à reculons, malgré la grande queue qu'on manœuvrait adroitement,

tout en exécutant les trois révérences d'adieu. Cependant commentaires et brocards allaient leur train, et la moindre défaillance était relevée par les parangons de l'étiquette. La présentation donnait aux femmes le droit de monter dans les carrosses du roi et de la reine, de souper dans les petits appartements. Si la présejjtée est duchesse, ou si elle a le tabouret, l'étiquette la dispense du baisement du bas de robe, alors elle est saluée par la reine et les princesses : on appelait ainsi l'honneur de présenter sa joue droite à la reine, qui sur cette joue appliquait légèrement la sienne. Le roi, ses frères, accordaient cet honneur à toutes les présentées, titrées, duchesses ou non. La veille et le lendemain de la présentation, la présentée allait faire des visites aux honneurs : dames d'honneur, dames d'atour de la reine, de Mesdames et des princesses ses belles-sœurs.

Dans une conjoncture aussi grave, madame de Puisieux impose à sa nièce une véritable persécution ; elle la fait coiffer trois fois, et choisit enfin la coiffure qui sied le moins à son genre de beauté ; beaucoup de poudre, beaucoup de rouge, artifices que la novice déteste ; et, pour l'accoutumer, on exige qu'elle ait en dînant son grand corps, qui la laisse les épaules découvertes, coupe ses bras, l'empêche de manger. Puis c'est, entre madame de Puisieux et sa fille, la maréchale d'Etrée, un débat prolongé au sujet de la collerette qu'on lui ôte et qu'on lui remet

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quatre fois ; la maréchale finit par l'emporter grâce au concours de ses caméristes. Naturellement, tout le diner se passa en discussions sur la toilette ; enfin, après avoir mis le panier, le bas de robe, arrive la répétition des révérences apprises par Gardel : nouvelles critiques de madame de Puisieux qui n'admet pas qu'on repousse doucement en arrière, avec le pied, le bas de robe en se retirant à reculons : car cela est théâtral ; tant pis si l'on s'entortille dans cette queue sempiternelle. La pauvre comtesse profite-t-elle d'un instant de répit pour ôter un peu de son rouge, le vigilant chaperon s'en aperçoit, tire de sa poche une boite à mouches et lui remet du rouge beaucoup plus foncé. La présentation se passa fort bien, Louis XV parla longtemps à madame de Puisieux et lui adressa des compliments sur la nièce, qui, de son côté, admira beaucoup son air majestueux et ses yeux bleus de roi.

IIÏ

Quelques années s'écoulent dans un délicieux tourbillon de plaisirs parisiens et provinciaux, de voyages et d'études : admire'e, vantée, recherchée, madame de Genlis commence à jouer le personnage d'une femme à talents ; son salon est un peu celui

OÙ elle va, elle le remplit de sa conversation, et, quand elle ne parle pas, la harpe, son éternelle harpe achève d'émerveiller... ou d'agacer l'auditeur'. Elle recopie, arrange des mémoires pour son mari, comme plus tard elle composera les discours de son gendre, M. de Valence. Il faut qu'elle brille, qu'elle soit partout la première, et ^déjà on sent poindre, à travers l'expansion de la jeunesse et le goût de plaire, ce grain de pédantisme qu'on lui a tant reproché, ce besoin de régenter, de critiquer que dame Nature avait déposé en son âme. D'ailleurs, qu'il s'agisse d'amusement ou d'éducation, elle déploie une imagination fertile qui lui assure une place à part. Un de ses amis^ le comte d'Albaret, gluckiste passionné, donnant de délicieux concerts, excellait dans les parodies. Il contrefaisait en perfection Voltaire qu'il avait vu plus d'une fois à Ferney, et comme il assistait aussi aux petits soupers de beaux esprits chez madame du Bocage, on convint de les jouer, en supposant que Voltaire était à Paris. M. d'Albaret se chargea du rôle de Voltaire, M. de Genlis, M. de Barbantane, quelques autres complétèrent la troupe.

1. Par exemple à une soirée, chez madame de La Massais, où les musiciens étaient payés, elle avait, sans qu'on le lui demandât, apporté sa harpe. « Elle s'établit au milieu de tout, cela, régenta, parla, chanta, pérora, administra à chacun sa remontrance, et finalement eût fait marcher le concert tout à rebours, si madame de Givry ne l'eût point tant lutinée et ne l'eût rappelée à son rôle positif. » {Mémoires de madame d'Oberkirch.)

Grimée et costumée en femme de soixante ans, madame de Genlis parlait de son Voyage d'Italie, de sa Colombiade, de son ancienne beauté : d'Albaret- Voltaire contait mille anecdotes, récitait des vers, mimait tous les tics du grand homme et sa voix sépulcrale, de telle façon qu'on eût juré l'entendre en personne; au besoin, sa partenaire l'eût soufflé, car elle avait, elle aussi, accompli le pèlerinage de Ferney raconté d'une manière fort piquante dans ses mémoires. On ne joua pas moins de cinq fois les Soupers de madame du Bocage, devant quarante à cinquante auditeurs, charmés de ces atellanes intimes. M. d'Albaret fréquentait madame de Montesson, et il la drapait sans scrupule, à la grande joie de madame de Genlis qui détestait la tardâtre dont elle croyait avoir beaucoup à se plaindre, et qu'elle a piétinée férocement dans ses livres. Elle prend des airs de bourgeoise parvenue, disait-il, et elle les prend tout naturellement, comme nous avalons le lait de la nourrice; sa vie se passe en comédies domestiques pour séduire et retenir ce pauvre duc d'Orléans. Singulier parallélisme de ces deux existences de femmes : tout en s'exécrant, la nièce et la tante s'aidèrent mutuellement pour parvenir à leurs fins ; madame de Montesson allait épouser le premier prince du sang, la comtesse deviendra Vamie de son fils, et, afin de compléter l'enchevêtrement des liens, des situations, celle-ci mariera une de ses filles avec

M. de Valence ' qui passait pour être fort avant dans les bonnes grâces de l'autre : la mère ne l'ignorait nullement, mais, quand il s'agit d'établir avantageusement leurs enfants, les parents n'ont-ilspas de tout temps biaisé avec la morale ? *

La mode des proverbes faisait rage, et, pour une fête de la comtesse de Cernay, madame de Genlis composa un quadrille, musique et costumes, qui fît l'objet de toutes les conversations. Chaque couple formait un proverbe dans la marche deux à deux qui précède la danse. A madame de Lauzun : Bonne renom77iée vaut mieux que ceinture dorée ; elle était vêtue avec une extrême simplicité, et dansait avec M. de Belsunce. A vieux chat jeune souris était le proverbe de la duchesse de Liancour, qui eut pour cavalier le comte de Boulainvilliers, costumé en vieillard. Madame de Marigny donnait la main à M. de Saint Julien arrangé en nègre, et lui passait souvent un mouchoir sur le visage : à laver la tête d^un Maure on perd sa lessive. Le vicomte de Laval,

1. Madame de Montesson qui laissa plus tard toute sa fortune à madame de Valence, aurait arrangé ce mariage pour détourner les soupçons de son prince. On raconta que, peu de jours après la cérémonie, madame de Valence s'étant présentée chez la marquise, le valet avait répondu : « Je ne saurais vous annoncer, mademoiselle ; on n'entre jamais chez madame quand elle est avec M. le vicomte. — Vous direz à ma tante, repartit la jeune épousée, que je suis fâchée de ne pas l'avoir vue, et d'autant plus que M. le vicomte est mon mari. »

tout couvert de pierreries, l'air triste et ennuyé, marchait à côté de madame de Genlis, habillée en paysanne et montrant une gaîté de jolies dents : contentement passe richesse. Il y avait aussi une figure de danse qui représentait un proverbe : recider pour rnieux sauter. On fît beaucoup de répétitions, et le quadrille eut tant de succès qu'on résolut de le danser au bal de l'Opéra ; mais une indiscrétion ayant ébruité le projet, quelques gentilshommes du Palais-Royal complotèrent d'y mettre obstacle, et lorsque les couples, après avoir exécuté leur entrée dans la salle au milieu des applaudissements, se disposèrent à danser, voilà qu'un chat gigantesque vint tout à coup rouler sous leurs pas. C'était un proverbe ennemi : il ne faut pas réveiller le chat qui dort, tenu par un petit Savoyard, dont on se débarrassa au moyen de quelques bourrades. Les danseurs, outrés, prétendaient interroger le chat, découvrir les auteurs de cette trame et se venger, mais les danseuses les calmèrent en leur représentant qu'on n'y reviendrait plus, puisque chat échaudé craint l'eau froide.

En 1770, madame de Genlis, âgée de vingt-quatre ans, est nommée dame de la duchesse de Chartres, son mari devient capitaine des gardes du duc : la première place ' rapportait 4 000 livres, la seconde 6 000.

1. Les grandes places de la maison du Palais-Royal, exigeant la présentation à la cour, et donnant le droit de manger

Le duc d'Orléans, qui l'avait prise pour confidente de sa passion pour madame de Montesson, appréciait son esprit et son entrain, la tantâtre voyait en elle un précieux auxiliaire qui, dans l'intérêt de la famille, dissimulait son antipathie, et c'était le mar-

avec les princesses, étaient : le premier gentilhomme de la chambre, le premier écuyer, le premier maitre d'hôtel, le capitaine des gardes, le lieutenant des gardes, les chambellans, une dame d'honneur, quatre dames de compagnie, les gouverneurs et les gouvernantes des enfants. Les écuyers ordinaires, bien que gentilshommes, n'étaient pas présentés à la cour. Voici les autres places : aumôniers, gouverneur des pages, secrétaires des commandements, lecteurs, bibliothécaire, premier médecin, premier chirurgien, deux maîtres d'hôtel ordinaires, dont les fonctions consistaient à surveiller les dépenses de bouche, et à venir, l'épée au côté, suivis du contrôleur, annoncer au prince qu'il était servi. Monsigny occupa pendant vingt-cinq ans l'une de ces places. Tout ce monde avait de droit des logements au palais et on en accordait encore à beaucoup d'autres personnes ; par exemple, à d'anciennes dames ou gouvernantes qui trouvaient là une sorte de retraite : ainsi la marquise de Barbantane, la marquise de Polignac, la comtesse de Rochambault, la comtesse de Montauban. Celle-ci avait parfois de plaisantes saillies. Un jour, un des familiers du Palais-Royal, retirant une poignée de louis qu'il venait de gagner, en laissa tomber les trois quarts dans le dos de madame de Montauban. — « Eh quoi, monsieur, dit-elle, me prenez-vous pour une Danaé ? » Elle se leva pour faire retomber cette pluie d'or, et comme le joueur prétendit en riant qu'elle faisait le gros dos afin de retenir une partie du gain, elle se remit au pharaon, remarquant avec à-propos que Ton donnait vingt-quatre heures pour payer les dettes de jeu, et que ceci n'en était point une. En effet, elle retrouva quelques louis en se déshabillant et les renvoya. — J'ai parlé ailleurs de la marquise de Polignac et d'autres personnes de la société du Palaislloyal : la Société française avant et après 1789, in-18 ; Calmann Lévy. — Le théâtre des princes de Clermont et d'Orléans*

quis de Puisieux, ami et conseil du duc de Penthièvre, qui avait décidé ce prince à conclure le mariage de la princesse sa fille, malgré la réputation galante du duc de Chartres. La vicomtesse de Custines, l'amie intime, l'inséparable de madame de Genlis pendant six ans et sa conscience vivante, l'avait une première fois détournée d'accepter cette place, en lui montrant fortement les écueils qui attendaiejit une jeune femme dans ce dangereux séjour. La mort lui ayant enlevé ce précieux mentor, elle se laissa tenter aisément parla curiosité, par les avantages d'une telle situation : protection des princes, régiments dont ils disposaient et qu'on donnait toujours aux enfants ou aux gendres des dames. Quitter l'hôtel de madame de Puisieux et venir habiter ce Palais-Royal où se trouvait réunie la société la plus brillante de Paris, ne l'effraya donc point et peut-être l'enchanta. Ellemême allait pendant plus de vingt ans y remplir un des premiers nMes, avec trop d'éclat sans doute, et elle en a laissé de fins croquis qu'il faut un peu rectifier, car la rancune et la vanité jettent un brouillard entre elle et certains de ses modèles ; mais quand rien n'obscurcit son jugement, ses esquisses ont parfois la délicatesse élégante d'une statuette de Tanagra, et l'on y trouve un je ne sais quoi féminin, fait d'habitude et de tact du monde, d'instinct et de science sociale, qui manque aux meilleurs moralistes du temps, Grimm, Marmontel, le duc de Lévis. On

peut le dire en toute vérité : mieux que personne, elle a su rendre son époque avec des couleurs vraies ; elle a 'pris son siècle sur le fait ; et Brifaut n'a pas si grand tort d'affirmer que, comparés aux siens, les romans de Grébillon fils, Diderot, Voisenon, Duclos, Laclos donnent la sensation d'enseignes de cabaret à côté de tableaux de famille.

Et n'est-ce pas un peu à ce beau monde du Palais- Royal qu'elle songeait en écrivant ces réflexions qui mettent en relief certains aspects de la grande société d'alors ? « Bientôt l'expression des idées d'urbanité, de gloire, de patriotisme ne fut presque plus qu'un noble langage, qu'une simple théorie de procédés généreux et délicats ; on ne tenait plus à la vertu que par un reste de bon goût qui en faisait aimer encore le ton et l'apparence. Chacun, pour cacher sa manière de penser, devint plus rigide sur les bienséances ; on raffina dans la conversation sur la délicatesse, sur la grandeur d'âme, sur les devoirs de l'amitié ; on créa même des vertus chimériques ; rien ne coûtait en ce genre ; l'heureux accord entre les discours et la conduite n'existait plus ; mais l'hypocrisie se décèle par l'exagération ; elle ne sait où s'arrêter ; la fausse sensibilité n'a point de nuances, elle n'emploie jamais, pour se peindre, que les plus fortes couleurs, et toujours elle les prodigue ridiculement. Il s'établit dans la société une secte très nombreuse d'hommes et de femmes qui se déclarèrent partisans

et dépositaires des anciennes traditions sur le goût, l'étiquette, et même la morale qu'ils se vantaient d'avoir perfectionnée ; ils s'érigèrent en juges suprêmes de toutes les convenances sociales et s'arrogèrent exclusivement le titre imposant de bonne compagnie. Un mauvais ton et toute aventure scandaleuse excluaient ou bannissaient de cette société, mais il ne fallait ni une vie sans tache, ni un mérite supérieure pour y être admis. On y recevait indistinctement des esprits forts, des dévots, des prudes, des femmes d'une conduite légère. On n'exigeait que deux choses : un bon ton, des manières nobles, et un genre de considération acquis dans le monde, soit par le rang, la naissance ou le crédit à la cour, soit par le faste, les richesses, ou l'esprit et les agréments personnels... »

En somme, et malgré de fâcheuses concessions qui trop souvent semblent des abdications, malgré ce défaut à' aplomb moral qui laissait un vague dangereux à la vertu, et cet état artificiel qui déplaçait principes et affections, la société d'alors se montre généreuse, délicate, dévouée à l'amitié, respectueuse de la foi jurée dans les liaisons les moins régulières, et elle exerce une sorte de police qui supplée utilement aux lois, réprimant par ses censures et ses ostracismes les vices (jui échappent à la justice, l'ingratitude, l'avarice, les vilains procédés, maintenant le culte de l'honneur : l'honneur, sentiment mysté-

rieux et puissant dont les règles se révèlent aux âmes bien nées plus qu'elles ne s'apprennent, qui, à travers bien des métamorphoses et mainte contradiction, persiste, rassemble ses initiés dans une vaste francmaçonnerie ; sentiment subtil, fleur de chevalerie, composé de nuances que les esprits géométriques ne reconnaissent guère et traitent volontiers de sophismes, religion et morale de ceux qui vivent en dehors de la religion et de la morale, parfois même supérieur à celles-ci, mais produisant ses fruits les plus suaves lorsqu'il s'appuie sur elles et leur emprunte ses principes fondamentaux I

Parmi les familiers du Palais-Royal à cette époque, on remarquait le comte de Pont-Saint-Maurice, premier gentilhomme de la chambre, l'homme de France le plus ferré sur les usages et étiquettes, formant avec sa femme un parfait tableau d'amour conjugal, tous deux tellement inséparables qu'ils se plaçaient à côté l'un de l'autre, même dans les repas de grande cérémonie ; — le chevalier de Durfort, qui affectait pour les arts et la littérature beaucoup d'enthousiasme, et joignait à des manières nobles une galanterie de bon goût avec les femmes : c'est lui qui rapporta cette jolie réponse de madame de Bussy à son mari, qui, désolé de sa froideur, la suppliait de le tutoyer: — Eh bien, va-t'en î — Le comte de Thiars, un des hommes les plus aimables de la société, très réputé pour le charme de sa conversa-

tion, ses chansons et les succès féminins qu'il avait obtenus, malgré sa laideur ; — le comte de Schomberg, plein d'esprit et d'instruction, caractère loyal, très brave à la guerre, et malgré cela, une telle peur des revenants que, si quelqu'un de ses amis mourait, il faisait coucher son valet de chambre cinq ou six jours auprès de son lit ; admirateur passionné de Voltaire avec lequel il entretenait une correspondance assidue ; possédé de la manie de déclamer des vers et de jouer (fort mal) la comédie ; — MM. de Valencey, de Blot, d'Osmont, de la Tour du Pin, de Clermont, — M. de Poudens, premier maître d'hôtel, excellent homme, persuadé que le Palais-Royal était une sorte de paradis de bonté, de bienveillance, où nul serpent tentateur ne pénétrait jamais. On voyait encore aux petits jours le maréchal de Gastries, M. et madame du Châtelet, le marquis de Durfort, aimable à force de droiture et de bonté; — le vicomte de Jarnac et son frère le Mystérieux duc de Chabot, auquel ses attitudes sybillines et ses réllexions en forme d'oracles avaient conféré une espèce (le célébrité ; — le chevalier d'Oraison, le seul homme peut-être qui sût faire usage de sa rare instruction, sans jamais avoir été accusé de pédanterie ; — M. Donézan, frère du marquis d'Usson, passé maître dans l'art de conter. Mettre en scène divers personnages, en passant rapidement de Tun à l'autre, en imitant leurs gestes, leur voix, savoir surtout tirer

21H LA r-OMÎ^DIE DE SOCIÊTK

une histoire de rien, dissimuler l'inanité du lond sous la grâce des détails, s'arrêter à temps, une seconde avant que l'ennui commence, parler à ses auditeurs la langue de leurs goûts, tels étaient alors, tels seront toujours les principes de cet art, de ce grand moyen de séduction où M. Donézan rencontrait pour rivaux ï MM. de Vaines et Lauzun.

Les jours de représentation d'Opéra, toutes les personnes présentées pouvaient, sans aucune invitation, souper au Palais-Royal ; pour les autres jours appelés les petits jours, il y avait une liste d'intimes, qui, invités une fois pour toutes, venaient à volonté. Ces soupers, composés de dix à vingt personnes, étaient pleins d'agrément ; la princesse et les dames parfilaient, s'occupaient de menus ouvrages auprès d'une table ronde, autour d'elles les hommes soutenaient la conversation ; plusieurs dames y prenaient une part très active : mesdames dePolignac, de Clermont- Gallerande et la comtesse de Blot, dame d'honneur de la princesse, celle-là sans doute, qui inspira au chevalier de l'Isle sa jolie fable de l'Oranger. Mais il ne faut point se fier à un poète amoureux, et, à tout prendre, madame de Genlis se rapproche davantage de la vérité, lorsqu'elle la représente jolie encore malgré ses quarante ans, fort élégante et charmante dans un petit cercle d'intimes, mais affectée quand elle

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