AU XVIII« SIÈCLE
LKS
LA DUCHESSE DU MAINE, MADAME DE POMPADOUR ET LA REINE MARIE -ANTOINETTE
Deux traits distinctifs de cette société d'autrefois qui divinisait le plaisir et tomba dans le gouffre avec une si folle et si gracieuse imprévoyance, c'est d'abord la science de la conversation et du monde, perfectionnée par le sentiment des nuances, facilitée par le loisir des grandes existences, par l'influence de plus en plus prépondérante de la femme ; c'est ensuite le goût de la comédie de salon, mis à la mode par quelques princes et seigneurs de haut parage, devenu insensiblement une passion, une fureur universelle, pénétrant tous les ordres de la nation, à tel point que
ce talent fait en quelque sorte partie intégrante de l'éducation, et qu'à certain moment, on compte, pour Paris seulement, cent soixante théâtres particuliers. La science de la conversation n'appartient pas en propre au xviii*' siècle, et le xvn^ siècle nous en fournit les plus excellents modèles; la comédie d'amateurs au premier abord semble un produit spontané, une découverte du siècle dernier, qui s'est conservée à peu près intacte, à travers bien des écroulements, bien des métamorphoses.
Et toutefois, il ne peut en revendiquer l'honneur tout entier. Gomment oublier, en effet, ces divertissements royaux, développés en France par Catherine de Médicis, parvenus à leur complet épanouissement sous Louis XIV, ces ballets mêlés de comédies, composés par Benserade, Lulli, Molière, pour la plus grande gloire du roi et des princes qui prenaient plaisir à se mêler aux danses avec leurs courtisans ? Le ballet de Circé et ses Nymphes, en 1581, coûtait plus de six cent mille livres. Sully, Sully lui-même n'avaitil pas dansé des pas que lui enseignait la sœur d'Henri IV ? Voilà sans doute l'origine du théâtre de société, car les mœurs sociales, pas plus que la nature, ne procèdent par bonds. Tombant de si haut, l'exemple ne devait pas manquer d'imitateurs. Aussi bien un salon n'est-il pas une cour en miniature, avec son roi ou sa reine, les favoris, quelques amis dévoués, la masse des indifférents, avec les petites
intrigues d'ambition ou d'amour, et ce mélange d'historiettes, de sentiments nobles ou mesquins, de conversations élevées parfois, plus souvent oiseuses qui partout forment la trame de la vie humaine ? Pourquoi les salons n'auraient-ils pas marché sur les traces de la cour, que l'on considérait comme la source de tout bien, le modèle des grâces et du goût? Comment ces princes du sang et ces seigneurs n'auraient-ils pas été tentés de réaliser dans leurs palais et châteaux ce qui se faisait devant eux, avec eux, à Versailles ? On peut même s'étonner qu'ils aient si longtemps tardé.
Passe-temps délicieux, remède contre l'ennui et le désœuvrement, instrument de domination féminine, rapprochements piquants entre les situations scéniques et réelles, moyen assuré de faire briller des talents authentiques, de recueillir une ample moisson de compliments, toutes les vanités de la vanité, tous les mobiles du cœur humain trouvent leur compte dans cet agrément. Sans aller jusqij'à répéter que les Français sont les comédiens ordinaires du bon Dieu et les tragédiens de la fatalité, ne peut-on soutenir que la vie mondaine semble une perpétuelle comédie, puisque les sociétés reposent sur un certain nombre de conventions ou d'habitudes, devenues naturelles, légitimes si l'on veut, par une espèce de prescription plusieurs fois séculaire, mais qui sont en état de divorce perpétuel avec la vérité toute nue ? Nous
voilà donc comédiens, comédiens sans le savoir, forcés de transposer sans cesse nos sentiments, de nous incarner en quelque sorte dans des personnages de fiction : la plupart y parviennent lentement, quelques-uns naissent acteurs, habitent sans effort les dehors de leur âme, jouent leur vie privée, leur vie publique et mondaine ; on croirait qu'ils sont toujours en scène ; ils attendent ou méditent une réplique théâtrale, posent pour la galerie, et, dans la solitude même, enflent la voix, déclament, s'adressent à un parterre invisible.
De la comédie mondaine à la comédie d'amateurs, il n'y a qu'un pas? Gomment les femmes auraientelles résisté à l'envie de faire des excursions hors d'elles-mêmes, et reines, amoureuses, ingénues, paysannes, de vivre quelques instants d'une vie factice, en s'enivrant de la sensation si pénétrante de l'admiration collective? Le véritable esprit, cette perle sociale, n'est ni incompatible avec le talent scénique, ni nécessaire à le former. Quelle revanche pour un personnage ordinaire dans la vie privée de se révéler passionné, incisif, éloquent sur les planches, tandis qu'un prince de Ligne, une madame de Staël y paraîtront gauches, insuffisants ! Et, en vérité, nombre de gens du monde jouent fort bien S si
1. On admirait dans Hue de Miroménil, garde des sceaux, le Scapin le plus comique des troupes d'amateurs et des soirées de Maurepas ; facultés si notoires qu'elles donnèrent
bien qu'au xviii*' siècle les théâtres particuliers font une véritable concurrence aux vrais théâtres qui finirent par s'en émouvoir : à défaut des avantages que retire d'un long exercice l'acteur de profession, ils ont le maintien, le ton, la noblesse des manières qu'apportent l'usage de la bonne compagnie et l'éducation ; toujours ils ont vécu dans un pays que les autres ont tardivement abordé ou n'aperçoivent que de bas en haut.
Et puis quelle merveilleuse ressource pour une maîtresse de maison ! La conversation languit parfois pendant les longues soirées d'automne, et, même entre beaux esprits, entre intimes, il est malaisé de planer toujours dans la région des pures idées, de ne pas verser dans la critique et son pseudonyme, la médisance. Amuser l'innombrable tribu des ennuyeux' les muets, les timides, les importants, les parents indispensables qui troublant la solitude, n'apportent point la compagnie, et qu'il faut cependant avoir, varier les plaisirs de ses hôtes, frapper de temps en temps un grand coup qui réveille la curiosité, satisfaire en un mot tout le monde... et ses causeurs, n'est-ce pas le rêve de toute directrice d'un salon? Et la comédie d'amateurs lui offre une mine inépui-
lieu à une violente facétie intiliilée : Très humbles remontrances de Guillaume Nicodèmc Volange, dit Jcannot, acteur des Variétés- Amusantes, à Monseigneur de Miroménil, garde des sceaux de France.
sable : des répétitions pendant cinq ou six semaines, mille brigues pour obtenir une invitation ou un rôle» les élus affairés répétant à tous les échos d'alentour leurs tirades et consultant mystérieusement les gens du métier, le choix d'une toilette traité comme une affaire d'État. N'est-ce pas de quoi justifier l'éclosion d'un tel goût, son succès, sa durée si persistante ? Sans compter qu'on pouvait éluder ainsi les^prohibitions canoniques, donner des représentations même en temps défendu par l'Eglise.
Les collèges des jésuites, les couvents de l'aristocratie et de la bourgeoisie avaient commencé cette éducation théâtrale ; on avait vu madame de Caylus jouant à Saint-Cyr, devant la cour, tous les rôles d'Esther qu'elle savait à force de les entendre répéter, et les jouant si bien qu'on la trouva trop touchante, trop profane. Madame de Maintenon décida que les petites filles de Saint-Cyr ne représenteraient plus Andromaque, parce qu'elles y mettaient trop de sentiment ; et quand Racine eut écrit Athalie, la canaille des faux dévots et des maimais poètes empêcha qu'elle ne fût jouée, car, glapissaient-ils, il était honteux de montrer sur le théâtre des demoiselles rassemblées de toutes les parties du royaume pour recevoir une éducation chrétienne, et non moins honteux que madame de Caylus se fit voir ainsi à toute la cour. S'inspirant des mêmes principes, le parlement, peu après l'expulsion des jésuites, en
LES COMElHE.NiNES DE LA COUR 7
1765, interdit formellement la comédie et la tragédie dans les maisons d'éducation. Mais il n'en fut ni plus ni moins ; et, après comme avant, collèges et couvents eurent leurs spectacles, leurs ballets même, ainsi qu'en témoigne une piquante historiette. A Frontevrault, le maître de danse s'efforçait de faire répéter à Madame Adélaïde un ballet qui avait nom : le Ballet couleur de rose. La princesse trouvait le ballet fort mal qualifie' et prétendait ne prendre sa leçon qu'à la condition qu'on l'appellerait le Menuet bleu : le maître d'insister, la princesse de tempêter, de trépigner. L'affaire devenant grave, on assembla le chapitre qui, après mûre délibération, prononça que le ballet serait débaptisé et appelé : le Menuet bleu.
On avait débuté enfant, on continuait jeune femme ; le mariage servait de port d'armes et donnait la clé des champs; des chastes chefs-d'œuvre de Ilacine on passait aux pièces plus libres, pour verser quelquefois dans les parades et les parodies. Chaque grande maison a théâtre à la ville, théâtre à la campagne, et, presque toujours, un ou plusieurs auteurs attitrés, dont les compositions alternent avec le répertoire, ministres des plaisirs littéraires, plus ou moins domestiqués, qui fabriquent à volonté prologues, épîtres dédicatoires, comédies, opéras, tragédies : chez la duchesse du Maine, Malézieu, Genest, Voltaire; auprès du comte de Gler-
« LA COMKDIK DK SOCIKTK
mont et du duc d'Orléans. Laujon, Collé ; auprès de Monsieur, frère du roi, des Fontaines, Piis et Barré \ Maurice de Saxe enrégimente Favart pour diriger cette troupe qui raccompagne aux armées, dont il fait un levier d'enthousiasme, un instrument de ses faiblesses. Quelques-uns, comme les Brancas, recrutent leurs auteurs parmi les membres de leur société : Forcalquier, Pont de Yeyle, le président Hénault. A douze ans, mademoiselle Necker écrit une comédie en deux actes, les Inconvénients de la vie de Paris, ']0\\ée chez ses parents à Saint-Ouen, devant Marmontel, qui naturellement, en membre bien appris de l'innombrable tribu des Philinles et des dos voûtés, la porte aux nues. Dans son château de Passy, M. de La Popelinière donne des comédies, presque toujours de lui, jouées en perfection par sa femme, et applaudies grâce à ses excellents soupers. Filles d'opéra, courtisanes à la mode, se mettent de la partie ; dans le théâtre de leur hôtel de la Chaus"
1. Voir les très intéressantes études de M. Adolphe Jullien : la Comédie à la cour ; te Théâtre des demoiseltes Verrières. — Mémoires de Favart, de Saint-Simon, du duc de Luynes, de Madame de Staal-Delaunay. — De Loraénie, la Comtesse de lîocheforl et ses amis, 1 vol. ; Calmann Lévy. — Gaston Maugras, les Comédiens hors la loi. in-8, Calmann Lévy.— Les Divertissements de Sceaux, 2 vol., 1725. — Lemontey, Études sur la Régence. — Mémoires de Bachaumont. — Dutens, Mémoires d'un Voyageur qui se repose, t. II. — Arvède Barine, Princesses et gravides dames. — Correspondance de la duchesse d'Orléans. — Desnoireterres, Cours galantes, 4 vol.
sée-d'Antin, les demoiselles Verrières ont sept loges en baldaquin, et puis des loges grillées où se glissent les femmes du monde qui veulent voir sans être vues ; Colardeau, et après lui, La Harpe s'y multiplient, à la fois auteurs, acteurs, amants de cœur; peu ou point de farces, de parades grossières, mais des pièces empruntées à la comédie française ou italienne : c'est là aussi que pour la première fois on représenta la Julie de Saurin, et l'Espièglerie de Billard du Monceau. Rien de plus élégant, de mieux fréquente que les théâtres de La Guimard, dirigés par Garmontelle, le grand faiseur de proverbes, peintre moraliste en détrempe^ si renommé alors, si oublié aujourd'hui : décorations d'un goût parfait, tentures de taffetas rose relevées d'un galon d'argent, magnifique jardin d'hiver ; présidents de parlement, cordons bleus, princes du sang occupaient les meilleures places. Je ne sache pas qu'on y vit les prélats de cour ni les jolis abbés tonsurés, plus exacts aux levers des beautés de robe et d'épée qu'aux devoirs de leur ministère, mais ils ne se gênaient guère pour fréquenter l'opéra, la comédie, où leur présence amena mainte algarade avec le parterre. Quant aux spectacles particuliers chez des gens du monde, c'est péché véniel dont ils ne se privent point. Et tout Paris se gaussa de la mystification de M. de Jarente, évêque d'Orléans, chargé de la feuille des bénéfices. Le duc de Ghoiseul lui recommande chez
la comtesse d'Amblimont deux jeunes abbés ; charmé par leur attitude réservée et leur modestie, l'évêque promet la faveur demandée et leur donne l'accolade. Quelques instants après, il voit sur la scène deux actrices qui ressemblent trait pour trait aux protégés du duc ; les rires de l'assistance achèvent de l'éclairer et tout le premier il s'associe à la gaîté générale. Cependant, il dut se repentir de son imprudence, car l'aventure s'ébruita et on en tira un ballet, le Ballet des deux abbés, qui fit les délices des salons. Du grand monde, de Paris et Yersailles, cette mode ne tarde pas à gagner la bourgeoisie, à érnigrer en province : les seigneurs l'apportent dans leurs terres ; autour d'eux, c'est un délire d'imitation, et tous les hobereaux d'estropier à l'envi les chefs-d'œuvre des auteurs dramatiques et des musiciens. Après la sérénissime banqueroute, le premier soin de madame de Guéménée, arrivant au château où le roi Ta exilée, est de demander des tapissiers et de leur faire arranger un théâtre. Une châtelaine qui veut à tout prix recruter une troupe suffisante enrôle ses quatre femmes de chambre et apprend à sa fille, âgée de onze ans, le rôle de Zaïre. Dans les garnisons, cette passion brouille les cervelles au point que beaucoup d'officiers ne rougissent pas de s'associer aux actrices, de paraître sur la scène avec elles ; et, pour couper court à cet abus, il fallut qu'un règlement du ministre de la guerre l'interdît de la
manière la plus formelle. La palme du ridicule demeure à Charpentier, le fameux cordonnier pour dames, qui, sur son théâtre particulier, joue tragédies et parades, et qu'un récit du temps peint dans la plaisante insolence de sa fatuité. Chargé d'une commission auprès de lui, le chevalier de La Luzerne trouve à sa porte deux domestiques en livrée, traverse des chambres superbement meublées, s'arrête dans un cabinet où il admire une commode du travail le plus riche, garnie de portraits des premières dames de la cour. Sur ces entrefaites, paraît Charpentier, vêtu d'un délicieux négligé de petit-maître, et comme le chevalier le complimente : — « Monsieur, vous voyez, répond-il du ton le plus dégagé, c'est la retraite d'un homme qui aime à jouir. Je vis en philosophe. Il est vrai que quelques-unes de ces dames ont des bontés pour moi; elles me donnent leurs portraits ; vous voyez que je suis reconnaissant et que je ne les ai pas mal placés. » M. de La Luzerne lui ayant montré le modèle de souliers qu'on lui a confié « — Ah ! je sais ce que c'est : je connais ce joli pied ; on ferait vingt lieues pour le voir. Savez-vous bien qu'après la petite Guéménée, votre amie a le plus joli pied du monde ? Fort bien, je ferai son affaire. » Le chevalier allait se retirer, lorsque le grand homme l'arrêta : « Sans façon, si vous n'êtes point engagé, restez à manger ma soupe; j'ai ma femme qui est jolie, et j'attends
quelques autres femmes de notre société qui sont fort aimables; nous jouons Œdipe après dîner, et vous pourriez bien ne pas vous repentir d'être resté avec nous. > Peut-être m'abusé-je, mais il semble qu'un tel trait démontre assez bien une époque, un goût poussé jusqu'à la manie, et qui ne déparerait point le Bourgeois gentilhomme ou Turcaret. C'était alors une prétention tort répandue de vivre en philosophe , et cela consistait souvent à se mettre au-dessus de son état, des mœurs ou des lois ; entretenir de belles filles, donner des concerts, des spectacles, faire grande chère, lire Voltaire, Diderot, d'Holbach, cette hygiène facile paraissait suffire à beaucoup de personnages plus soucieux d'assurer la réputation de leur esprit que celle de leur jugement et de leur caractère. Mais singer n'est pas imiter.
On ne saurait esquisser une histoire de la comédie de salon sans s'occuper du théâtre de la duchesse du Maine. Cette enragée de distraction, cette galérienne du bel esprit, cette égoïste à la quatrième puissance, joue ici le rôle d'initiatrice, et c'est là sans doute son titre unique à l'indulgence de la postérité. Le rire n'est-il pas le principe de la gaité, comme la gaîté est l'apanage de la sérénité, de l'optimisme? Peut-être
la révélation d'un nouveau plaisir égale-t-elle pour le monde la découverte d'une étoile, car la vie ne vaut la peine d'être vécue que par la combinaison du nécessaire, de l'utile, de l'agréable, et les maladies morales ne sont pas les moins redoutables. Aussi bien on nous célèbre, on nous condamne souvent pour des actions qui, mieux approfondies, produiraient un eflet moindre ou contraire, auxquelles nous n'avons qu'une part minime, l'importance des choses bien moins que l'à-propos en fait le mérite, et l'histoire se présente comme une école d'incertitude, de modestie. En vulgarisant le goût de la comédie d'amateurs, madame du Maine et ses courtisans ne songeaient qu'à s'amuser ; le reste vint par surcroît.
Les contemporains ont constaté avec quelle désinvolture la poupée de sang, à peine mariée à un demi- Louis (fils légitimé de Louis XIV et de madame de Montespan), s'affranchit des rites de l'étiquette : soirées officielles, conversations morales chez madame de Maintenon, voyages ou toilettes de gala et dînettes dans le carrosse du roi ; ils ont dit son humeur impétueuse et inégale, sa mémoire prodigieuse, l'audace de son courage, sa parole juste et rapide, le tour précis de son esprit, cette hypertrophie du moi qui la fit croire en elle-même de la même manière qu'elle croyait en Dieu et en Descartes, sans examen, sans discussion, son ignorance absolue des défauts,
des talents et des ridicules de ses amis (elle ne sortait pas de chez elle et n'avait pas même mis le nez à la fenêtre), la tyrannie de son commerce et la brutale franchise de ses caprices ; elle-même avoue fort joliment qu'elle ne peut se passer des personnes dont elle ne se soucie point, et on la voyait apprendre avec indifférence la mort de gens qui lui arrachaient des larmes s'ils arrivaient un quart d'heure trop tard à une partie de promenade. Peu lui chaut d'être entendue, il lui suffit d'être écoutée. Sa vie est une longue jeunesse que n'éclaira jamais l'expérience ; comme celui de la duchesse de Chaulnes, son esprit semble le char du soleil abandonné à Phaéton. Se faire du bruit à elle-même, conserver l'empire de la bagatelle, s'entendre comparer à la reine Christine ou à Vénus, devenir un des premiers personnages de la monarchie, et, pour y parvenir, ne pas craindre de mettre le feu au milieu et aux quatre coins du royaume^ voilà ses deux idées fixes, sa volonté bien arrêtée. « Elle a de la hauteur sans fierté, remarque madame de Staal- Delaunay, le goût de la dépense sans générosité, de la religion sans piété... beaucoup de connaissances sans aucun savoir, et tous les empressements de l'amitié sans en avoir les sentiments. » A ses yeux, il y aura toujours deux torts impardonnables, la mort ou l'absence ; présent, il faut payer de sa personne, faire sa partie dans le concert, car Sceaux n'est
pas un hôpital, et sa passion dominante est la multitude, une société de quarante personnes lui semblant à peine le particulier d'une princesse. A. force de traiter son mari comme un nègre, de lui reprocher l'honneur qu'elle lui avait fait, elle, petitefille du grand Condé, en l'épousant, elle le rend petit et souple, le jette malgré lui dans la ridicule conspiration de Cellamare : le pauvre duc du Maine avait la bonté de craindre qu'elle ne devînt folle, sans doute parce qu'il vit s'affaiblir avec l'âge la raison de M. le Prince, son père. Un jour qu'il se croyait mort, ce dernier concluait fort logiquement qu'il ne devait plus manger, et son médecin dut employer un subterfuge pour l'empêcher de suivre son syllogisme jusqu'au bout ; parfois, métamorphosé en limier, il poursuivait de ses aboiements un cerf imaginaire, et, à Versailles, tout ce que la majesté du roi-soleil obtenait dans ces crises, c'est qu'il se contentât de remuer les mâchoires comme un chien qui japperait sans voix.
Autour de la Nymphe de Sceaux s'empressent gens de cour et beaux esprits * : le duc de Nevers, lesdu-
1, La mode des sobriquets, empruntée aux académies d'Italie, florissait depuis longtemps déjà. Dans tel salon, on les empruntait à la mythologie ou au roman : dans tel autre, on prenait des noms d'oiseaux ; à Sceaux, la fantaisie surtout avait part à leur choix. Genest s'appelle l'abbé Pégase ou l'abbé Rhinocéros, à cause de son nez énorme ; le duc du Maine, le Garron; ses fils, le prince de Dombes et le comte
chesses d'Estrées et d'Albemarle, la duchesse de La Ferté, cette fantasque créature qui se vantait devant madame de Staal d'être la seule qui eût toujours raison, jouait à la campagne au lansquenet avec ses fournisseurs et s'excusait de les tricher : « Mais c'est qu'ils me volent » ; — la présidente Dreuilhet qui éternue si drôlement ses chansons ; un jour, malgré qu'elle soit très souffrante, l'altesse sérénissime la force de chanter dès la soupe, « parce que, objectelle naïvement au président Hénault, il n'y a pas de temps à perdre, cette femme peut mourir au rôti » ; — le cardinal de Polignac, l'onction et la séduction personnifiées, qui, d'après Saint-Simon et la duchesse d'Orléans, aurait compromis la duchesse de Bourgogne, la reine de Pologne, veuve deSobieski, et la duchesse du Maine, auteur de V Anti-Lucrèce et d'un mot resté célèbre dans les fastes de la courtisanerie ; — l'abbé Genest, qui mit en mauvais vers la Physique de Descartes et raconta en assez méchante prose les divertissements de cette cour de Lilliput, commis, professeur de langue anglaise, écuyer du duc de Nevers avant d'être d'Église et de l'Académie française ; — l'abbé de Vaublanc, surnommé le Sublime
d'Eu, les Deux Garçonnets ; Mademoiselle Adélaïde de Nevers, Api; le duc d'Albemarle, fils naturel de Jacques II, le Major; Malézieu, le Curé ou Euclide. On reprit, pour la société de madame du Maine, le gracieux surnom dont on avait salué les adorateurs de Ninon de Lenclos : après les Oiseaux des TourneUes, les Oiseaux de Sceaux.
du frivole ; — madame Tibergeau, qui, réveillée par la princesse, pendant la nuit, pour savoir ce qui pouvait le mieux, prose ou vers, traduire l'amour, répondait prestement, malgré ses quatre-vingt-cinq ans :
Non, ce n'est point en vers qu'un tendre amour s'exprime ; 11 ne laut point rêver pour trouver ce qu'il dit. Et tout arrangement de mesure et de rime Ole toujours au cœur ce qu'il donne à l'esprit.
Qui encore ? Le poète Destouches ; mais il se lassa de cette servitude dorée ; mécontent de l'indifTérence de la baronne de Sceaux à l'égard d'une de ses œuvres, il prit un beau jour la clé des champs sans crier gare, bravant toutes les indignations, laissant dans sa chambre, en guise de congé, un couplet des plus cavaliers.
Dans une paix profonde
De soins délivré.
Philosophe ignoré.
Je ne tiens plus au monde Que pour en médire à mon gré.
J'ai fait ma cour aux grands.
Ils sont tous polis, mais indifférents ;
Et le séjour des dieux Pour simple mortel est trop ennuyeux.
Et Destouches n'est pas le seul littérateur du xviii^sièclc qui ait le sentiment de sa dignité : Piron,
revendiquant son titre de poète, passait fièrement devant un grand seigneur ; Lesage, grondé sur son retard par la duchesse de Bouillon chez laquelle il devait lire une tragédie, remettait son manuscrit dans sa poche et se retirait en ripostant : — « Je vais toujours vous épargner deux heures de lecture'. » Sans parler des boutades de Jean- Jacques, de Ghamfort, plus d'un homme de lettres commence à comprendre la noblesse de sa fonction, la nécessité de l'indépendance, et, parmi ceux-là mêmes qui semblent le plus étroitement asservis, combien de révoltes intimes, que d'amertumes discrètement voilées ou racontées dans les Mémoires posthumes, quelles rancunes et quelles aspirations vers un état qui leur donnera la liberté de l'âme et du talent!
L'oracle du château, l'homme universel et infatigable, c'est Nicolas de Malézieu, ancien maître de mathématiques du duc de Bourgogne et du duc du
1. On connaît l'impromptu du berger Sainte-Aulaire à la duchesse, quatrain qui le fit académicien et célèbre; on sait moins sa réponse lorsqu'elle l'invitait à aller se confesser.
Ma bergère, j'ai beau chercher
Je n'ai rien sur ma conscience.
De grâce faites-moi pécher,
Après je ferai pénitence.
Elle riposta prestement :
Si je cédais à ton instance,
On te verrait bien empêché.
Mais plus encore du péché
Que de la pénitence.
Maine, ami de Bossuet et de Fénelon même au fort de leur querelle, membre de V Académie des choses et de VAcadémie des paroles, type de l'érudit aimable, à l'âme un peu faible, tournée vers le sourire des grands, enseignant à la duchesse latin, philosophie, astronomie; traduisant à livre ouvert et déclamant avec feu les tragédies de Sophocle et d'Euripide ; grand organisateur de fêtes, improvisant à volonté comédies, ballets, chansons, intermèdes, virelais et autres bagatelles. A Sceaux, ses décisions jouissent d'un tel prestige que les disputes les plus violentes prennent fin lorsque quelqu'un prononce ce mot : // Va dit. De 1699 à 1710, Malézieu reçut à peu près chaque année dans son castel de Châtenay le duc et la duchesse, avec quelques personnes de leur suite ; on y jouait des pièces du répertoire, des comédies de circonstance, et c'est là sans doute que la princesse conçut cette passion théâtrale qui l'anima jusqu'à la fin et faisait dire à Voltaire que, quand elle serait malade, il conviendrait de lui administrer quelque pièce au lieu de l'extrême-onction.
En 1703, grande parade arrangée, exécutée par le Sylvain de Châteriay et M. de Dampierre, gentilhomme du duc, qui jouait fort bien de la flûte allemande, du cor, de la viole et du violon. Bizarrement vêtu, afl'uble' d'une barbe monumentale, Male'zieu s'annonce comme le phénix des opérateurs : l'âme (l'Hippocrate, la quintessence d'Esculape ont passé en
lui, et, par exemple, avant-hier, à Novogorod, il a remis la tête à un grand, décapité depuis quatre ans par ordre du tsar ; mais ayant appris que son altesse se rendait à Châtenay, il a couru sept cents lieues en moins de deux jours. Et d'appeler Arlequin-Dampierre, porteur d'une cassette miraculeuse, et de jargonner avec lui mille facéties en présentant ses eaux nonpareilles. Voici Veau généî^ale, qui improvise les grands capitaines, dédiée au duc ; c'est un extrait de la cervelle de César, du flegme de Fabius, du souffle d'Alexandre et de l'âme du grand Gondé. Yoici la bouteille A' esprit universel, étonnant mélange de pénétration d'esprit, de fmesse, de discernement, des charmes de la conversation. « Je sais, madame, disait l'opérateur à la duchesse, que vous possédez naturellement toutes les merveilles qu'elle renferme ; mais ne laissez pas de l'accepter pour en faire part à quelques-unes de vos amies qui sont bien éloignées de vous ressembler. » Le sirop de Violet, les pilules fîstulaires font jouer à merveille de la flûte, de la viole, et Dampierre-Arlequin démontrait aussitôt ce prodige. Même miracle par VespiHt de contredanse : une goutte répandue sur le dos de la personne la plus inerte la rend soudain plus agile qu'un lutin, et danser la Fu7'stenberg, la Forlane, le Pistolet, la Chasse, le Derviche, la Sissoire, les Tricotets, ne sera pour elle qu'un jeu. L'opérateur avise un paysan ivre-mort (Allard) , le frotte de quelques
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gouttes, et le voilà qui se relève avec une légèreté d'oiseau, et pendant une demi-heure, véritable merveille de l'air, exécute les pas les plus fantastiques. Mais il n'est pas au bout de son boniment : il a amené des Indes un bonze, poète célèbre, de Moscovie un fameux compositeur, et sa troupe va jouer un de leurs opéras, Philémon et Baucis. Mademoiselle des Enclos, M. Bastaran, artistes de la musique du roi, représentaient Philémon et Baucis, tandis que Buterne, Visé, Forcroy, La Fontaine, Desjardins, Descoteaux, etc. , etc., composaient les chœurs. L'opéra de Matho fut, tout d'une voix, déclaré admirable.
Malézieu composa plusieurs pièces pour son théâtre : Purgopolinice, capitaine d'Ephèse, les Importuns de Chastenay, la Tarentole, le Prince de Cathay, divertissement orné de musique et destiné à rappeler la fondation de l'ordre de la Mouche à miel. Le prince obtenait l'honneur insigne d'être reçu chevalier et prononçait le serment consacré : c Je jure, par les abeilles du Mont Hymète, fidélité et obéissance à la directrice perpétuelle de l'ordre (la duchesse du Maine) ; de porter toute ma vie la médaille de la Mouche et d'accomplir, tant que je vivrai, les statuts de l'ordre, et, si je fausse mon serment, je consens que le miel se change pour moi en fiel, la cire en suif, les fleurs en orties, et que les guêpes et les frelons me percent de leurs
aiguillons. » C'est dans la Tarenlole^ que la princesse monta pour la première fois sur la scène ; elle devait apprendre bien d'autres rôles, aborder les genres les plus divers, jouer tous les personnages : Molière et Quinault, Genest et Marivaux, Malézieu et madame de Staal, tous étaient son domaine et sa proie, tous relevaient de sa mémoire, de sa présomption ; elle s'en tirait passablement pour une altesse, mieux en tout cas que cette pauvre Marie-Antoinette, qui jouait royalement mal et chantait si faux.
La Tarentule, comédie-ballet mêlée de danses, récits et symphonies, fut représentée en 1705. Dans une galerie basse, de plain-pied avec le jardin, trois tables de vingt couverts, servies avec magnificence, attendaient la plus brillante compagnie. Après le dîner, on passa dans une autre galerie, et le jeu, la conversation menèrent jusqu'à sept heures. Alors on descendit au jardin, où la salle de spectacle était formée par une tente dont l'intérieur était décoré de feuillages verts fraîchement découpés, entrelacés avec art et éclairés par une infinité de bougies. Au fond,
1. M. Guillaume Guizot a bien voulu me communiquer le manuscrit inédit de la Tarentole et des Importuns de Chastenay. Dans l'une de ces pièces, Malézieu s'inspire du Malade imaginaire et du Médecinmalgré lui ; ddiUs l'autre, des Fâcheux. Quelques scènes sont assez amusantes, trop souvent scatologiques : purgations, clystères, leurs accessoires et conséquences y jouent un rôle éminent, et la joie que faisait éclater l'auditoire devant cette littérature éclaire certains aspects moraux de la haute société.
un lliéàtre de vingt-cinq pieds carrés, cintré de verdure et de festons, avec un grand portique de verdure et deux moindres qui l'accompagnaient de chaque c(^té ; devant la scène, l'orchestre, composé des meilleurs musiciens du roi, au nombre de trentecinq musiciens, M. Matho à leur tète. On avait permis aux curieux d'entrer, de sorte qu'il s'y trouva plus de trois cents personnes. Le spectacle dura trois heures, sans ennuyer un moment, remarque Hamilton : il est vrai qu'il fut interrompu vers le milieu par un laquais de madame d'Albemarle, qui, au meilleur endroit et tandis qu'on suait à grosses gouttes, dérangea tout le monde pour porter une coiffe et une écharpe à sa maîtresse de peur du serein*.
Le vieux Pincemaille a promis à un autre riche vieillard, M. Fatolet, sa fille Isabelle, qui, naturellement, aime le marquis de Paincourt, plus pourvu de grâces et de jeunesse que d'écus. Gomme il sied dans toute comédie qui se respecte, la soubrette Finemouche, les valets Grotesquas et Bruscambille favorisent les amours de Paincourt et d'Isabelle. Soufflée par eux, celle-ci contrefait la muette, bâille sans cesse depuis