AFFICHE
De la part de l'Académie On fait savoir aux beaux esprits Qui veulent remporter le prix, Que celui de la poésie Sera pour qui dira le mieux Des injures à Malézieux.
Et puis les belligérants se calmèrent à la longue, et la paix fut célébrée en vers : tout finissait alors par des chansons.
Châtenay, Sceaux, Glagny, Anet, voilà les étapes de cette « vie mythologique entre deux charmilles ». La princesse dormant fort peu, le sommeil, à sa cour, semblait un gêneur, un importun : le jour on répétait, le soir on jouait, mais comment employer les nuits? Oncommença'par les loteries poétiques S la duchesse
1. Bouts-rimès, allégories, énigmes, anagrammes, rondeaux redoublés, triolets, virelais concourent aussi à l'agrément de la poupée du sang; sans oublier les impromptus où triomphent les beaux esprits. Fontenelle ayant à remplir ces bouts
mettait les lettres de l'alphabet dans un sac, et chaque assistant en tirait une : A devait une ariette, G une comédie, 0 une ode ou un opéra, S un sonnet, T un triolet, et ainsi de suite. Heureusement, il est avec les loteries des accommodements, et \d.Baronne de Sceaux elle-même donne l'exemple des compromis : xMalézieu, Genest, madame de Staal paieront au besoin ses dettes littéraires. Quant aux autres, ils trouveront un complaisant ou un faiseur d'esprit à gages; alors l'esprit, le talent ne sont pas encore affranchis, ils se traînent à la remorque des grands qui trouvent tout simple de les payer, comme ils achètent d'autres services. Et de s'extasier, de crier au génie, si par hasard une altesse gribouille elle-même quelques essais. On sait l'admiration excitée par les étrennes de madame de ïhianges au duc du Maine qui
rimes : fonlanges, collier, oranges, soulier, s'en ac(iuitlail assez gaillardement.
Que vous mollirez d'appas, depuis vos deux fonlanges
Jusqu'à votre collier !
Mais que vous en cachez depuis vos deux oranges
Jusqu'à voire soulier !
Voici encore deux énigmes, l'une de Voltaire, l'autre de Lamolle :
Cinq voyelles, uoe cousouue
En français composent mon nom,
El je porte sur ma personne
De quoi l'écrire sans crayon. [Oiseau.)
A la candeur qui brille en moi
Se joint le plus noir caractère.
Il n'est rien que jo ne tolère ;
Mais je suis méchant quand je boi. (Papier.)
s'appliquait à traduire V Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac : une chambre toute dorée, mesurant un mètre de chaque côté ; au-dessus de la porte, en grosses lettres : Chambre du Sublime. Au dedans, un lit, un balustre, un grand fauteuil dans lequel est assis le duc du Maine en cire et fort ressemblant ; auprès de lui, M. de La Rochefoucauld auquel il montre des vers, autour du fauteuil madame de La Fayette. Bossuet, M. de Marcillac : au dehors du balustre. Racine, La Fontaine, et Boileau qui, armé d'une fourche, empêche d'approcher sept ou huit grimauds de poètes. Aux gens qui sont l'objet de telles flagorneries, il faut savoir gré, non seulement de leurs qualite's, mais de tous les vices qu'ils n'ont pas. Madame de Staal-Delaunay, très gâtée par l'abbesse de son couvent, avait, quoique infiniment petite, tous les défauts des grands, elle l'avoue elle-même ; cela lui servit plus tard à les excuser en eux, bien que sa pénétration ne pût s'empêcher de les noter, et sa délicatesse d'en souffrir.
Le jeu, les loteries poétiques paraissant à la longue un peu monotones, l'abbé de Vaubrun imagina un nouveau divertissement. La déesse de la Nuit apparut à l'improviste, enveloppée de ses crêpes, et remercia la princesse de la préférence qu'elle lui accordait sur le jour ; elle avait un suivant qui chanta un air de circonstance arrangé par Malézieu et Mouret. Cette bagatelle amusa infiniment madame du
Maine, qui décida d'y donner suite ; tous les quinze jours, deux personnes organisaient une fête de ce genre ; elles prenaient le titre de roi et de reine, commandaient, payaient la dépense et déposaient leur souveraineté le lendemain même de la grande nuit. Il y en eut seize en tout, et elles furent interrompues par la maladie et la mort de Louis XIV ; on avait commencé assez simplement, on finit par déployer un faste ruineux dans la mise en scène, les costumes et les décorations. D'ordinaire, le roi et la reine se contentent de combiner trois intermèdes héroïques ou pastoraux, séparés par des reprises de jeu. Ainsi, pendant la quatrième nuit, le premier intermède est rempli par un jeu de quilles animées qui se plaignent qu'on ne les admette point à ces divertissements ; dans le deuxième, on voit une ambassade de Groënlandais qui, avec des compliments dignes de Gongora et de ses disciples, offrent à son altesse sérénissime la souveraineté de leur pays ; la fête se termine par un dialogue d'Hespérus et de l'Aurore. Chargé d'organiser la treizième nuit, l'abbé de Vaubrun s'adresse à Destouches et Mouret qui écrivent un opéra-ballet, les Amours de Ragonde, véritable farce de carnaval, agrémentée d'une musique gaie et spirituelle. Ragonde, vieille amoureuse, un peu sorcière et secondée par les lutins, parvient, malgré son âge et ses quatre dents, à épouser le berger Colin. Premier acte : la soirée du village ; second
acte : les lutins ; troisième acte, la noce, suivie d'un formidable charivari. Les Amou7'S de Ragonde passèrent au re'pertoire de l'Opéra en 1742, plus tard au théâtre de madame de Pompadour.
Madame de Staal fît des vers pour quelques-unes des nuits, les plans de plusieurs autres, et on la consulta pour toutes. Une physionomie bien originale, cette femme, née en France, « fabriquée en Angleterre et conçue dans l'amertume * » qui fut mieux qu'une soubrette de cour, presque un La Br^iyère femelle, élevée pour le bonheur, et puis réduite par la malchance à entrer comme femme de chambre chez la duchesse du Maine, où très lentement, à travers mille déboires et mille ingratitudes, elle conquiert le rang de dame d'honneur, très ferrée sur Descartes, sur la géométrie et l'anatomie 2 (le savant
\. Recueil des Lettres de Mademoiselle de Launay. Paris, an IX, 2 vol. — Lassay, Recueil de différentes choses. 1756. Lausanne.
2. « La dernière de ces fêtes fut toute de moi, dit madame de Staal, et donnée sous mon nom, quoique je n'en fisse pas les frais. C'était le Bon Goût réfugié à Sceaux et présidant aux diverses occupations de la princesse. D'abord il amenait les Grâces qui, en dansant, préparaient une toilette ; d'autres chantaient des airs dont les paroles convenaient au sujet. Cela faisait le premier intermède. Le second, c'étaient les Jeux personnifiés, qui apportaient des tables à jouer, et disposaient tout ce qu'il fallait pour le jeii ; le tout mêlé de danses et de chants par les meilleurs acteurs de l'Opéra. Enfin le dernier intermède, après les reprises achevées, étaient les Ris, qui venaient danser au théâtre sur lequel fut représentée une comédie en un acte, qu'on
Du Vernet dit qu'elle était la fille de France qui connaissait le mieux le corps humain), véritable héroïne de la conspiration de Gellamare, dont elle garde lé secret avec la plus courageuse fidélité, tandis que ses maitres livrent piteusement leurs projets et leurs amis, subtile et romanesque, capable de faire de l'esprit sur ses propres souffrances, sachant inspirer et ressentir des amitiés profondes, aimée de ceux qu'elle méconnaît, dédaignée, traitée comme une vieille gazette par ceux qu'elle adore.
Car Dieu, qui fit la grâce avec des harmonies. Fit l'amour d'un soupir qui n'est pas mutuel.
Et, après mainte odyssée amoureuse, se réfugiant vers cinquante ans dans un mariage de raison, pour vivre dans les limbes * . Elle a un sentiment secret pour
m'obligea de faire, faute de trouver aucun poète (car on la voulut en vers), qui acceptât un pareil sujet. C'était la découverte que madame la duchesse du Maine prétendait faire du carré magique, auquel elle s'appliquait depuis quelque temps avec une ardeur incroyable. La pièce fut jouée par elle, chacun représentant son propre personnage, ce qui la fit valoir malgré la sécheresse du sujet, et m'aurait fait valoir moi-même, si des événements sérieux n'avaient tout à coup interrompu les divertissements, et elTacé jusqu'à leur souvenir. »
1. « Je découvris pourtant, sur de légers indices, quelque diminution des sentiments de M. de Rey. J'allais souvent voir mesdemoiselles d'Epinay, chez qui il était presque toujours. Comme elles demeuraient fort près de mon couvent, je m'en retournais ordinairement à pied, et il ne manquait pas de me donner la main pour me conduire jusque chez
le marquis de Silly, et elle pousse le désintéressement jusqu'à rédiger pour lui sa correspondance galante avec une dame. Chaulieu, septuagénaire, aux trois quarts aveugle, mais toujours charmant et charmeur, s'éprend pour elle d'une véritable passion, va la voir tous les jours, lui confère une autorité despotique sur sa maison, la compare dans ses lettres à Hélène pour la grâce et affirme que Molière, par la force de la métempsycose, a élu domicile dans sa personne : par un raffinement de délicatesse assez étrange, il lui propose à chaque instant des parties avec un jeune homme pour lequel il a démêlé la très tendre amitié de mademoiselle Gordier-Delaunay. C'est de l'amour clairvoyant et plus qu'indulgent, mais la sagesse, la raison ne vont-elles pas plus souvent à entretenir d'aimables erreurs et à faire durer un attachement qu'à poursuivre une stérile et désolante vérité ? Dès que le charme est fini, que devient l'opéra d'Armidel
moi. Il y avait une grande place à passer, et, dans les commencements de notre connaissance, il prenait son chemin par les côtés de cette place : je vis alors qu'il traversait par le milieu, d'oîi je jugeai que son amour était au moins diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré. » Piquante application de la géométrie à la psychologie ! Et cependant, on a eu tort de prétendre qu'elle connaissait l'amour par principes, qu'il résidait plutôt dans sa tète que dans son cœur ; elle avait l'âme très tendre, mais elle ne put s'empêcher d'y mêler son esprit et son goût d'analyse. De même, je ne vois pas pourquoi on l'a accusée de sécheresse parce qu'elle dit, à propos de la mort de son père, qu'elle n'avait jamais vu : Je lui donnai pourtant des larmes ; je ne me souviens pas d'où elles partirent. »
LES i;u31EDlEiN.NtS DE LA COUU 37
Un débris de palais détruit, une senteur de lampes qui s'éteignent ? « Est-il rien de si amusant que vous ? écrit Chaulieu. Est-il rien de si amoureux que moi ?.. Qui jamais autre que vous a fait son amant fidèle et conslant par le récit de ses friponneries ?.. Combien de choses ai-je à vous dire ? L'esprit s'épuise, mais le langage du cœur est intarissable. J'ai lieu de croire que vous ne vous ennuyez pas avec moi : appelez cela coquetterie, penchant, goût, plaisir, sympathie, volupté, amour, passion, amusement, amitié, je vous laisse le choix des armes et des noms. » De tout un peu ; mademoiselle Delaunay qui croyait avoir appris de la vie qu'on n'aime que soi, et que l'héroïsme de sentiment n'est qu'une production de l'imagination que le cœur sans cesse désavoue, mademoiselle Delaunay s'abandonnait alors à ce plaisir exquis : être aimée de quelqu'un qui ne compte plus sur soi et ne prétend rien de vous ? Et toutefois, certaines lettres de l'abbé laissent supposer que sa flamme tendait plus loin ou plus bas que le platonisme ; les hommes de ce temps-là ne désarmaient pas volontiers et se souvenaient des vertes vieillesses des patriarches. Ne se plaint-il pas un jour que ses chaînes sont trop douces ? Une absence, un caprice, une jalousie, tout peut les rompre. Et de conjurer son idole de mettre quelque chose entre eux qui les empêche de se séparerjamais. Il voudrait faire son bonheur, qu'clleXassc un peu le sien, car tout iiesl qu'un commerce dans
la vie. Mais peut-êlre VAnacréon français habiUaitil du costume de l'amour une amitié passionnée, tandis que sa partenaire procédait tout autrement dans les Mémoires où elle a pris soin, selon sa propre expression, de ne se présenter qu'en buste.
Rien de plus attrayant que ses Souvenirs^ de plus fin que ses jugements. Ressorts des machines, spectacles des coulisses, jeu des acteurs, son propre jeu à elle-même, elle analyse tout d'un style net, rapide, élégant, avec une ironie voilée que tempèrent le goût et je ne sais quelle indulgence faite de désabusement, de philosophie pratique et de dédain. Mêmes qualités éclatent dans deux comédies écrites en 1747 pour le théâtre de Sceaux, V Engouement ^ la Mode, pleines d'amusantes critiques contre certains ridicules de la société. 11 y manque ce qui manque presque toujours aux pièces d'amateurs, qu'ils s'appellent Guibert, Hénault, Pont de Veyle, Du Deffand, Forcalquier ; l'action, le mouvement, l'art de l'intrigue, de la mise en scène, mais on y rencontre des dialogues spirituels, des traits de caractères empruntés à plusieurs personnages, accumulés sur une même tête. Orphise, par exemple, excuse plaisamment ses engouements perpétuels : « Plus on a de goût pour les choses parfaites, plus on est exposé à les croire où elles ne sont pas. » Dans la Mode, satire vigoureuse des absurdités où entraînait le culte de cette inconstante divinité, je
rencontre une comtesse qui aime son mari et prend des amants pour ne pas se chamarrer de ridicules, parce que la vie est un tissu de bienséances qu'il faut remplir. D'ailleurs rien ne lui est plus suspect que la trop grande fidélité ; aussi après avoir refusé à sa fille un parti de tout point excellent, se raviset-elle lorsqu'elle croit savoir que le jeune homme a fait des folies pour une actrice. Et elle enseigne à sa fille qu'un mari est l'homme du monde avec qui on vit le moins. Elle déploie un luxe absurde, car, pourvu que l'on fasse de la dépense, elle ne voit pas que le bien soit si nécessaire ; quant à l'étude, il ne faut rien connaître que l'histoire du jour, et, si Ton veut lire, que ce soit des brochures encore toutes mouillées, car, dès qu'elles sont sèches, on n'en veut plus. Écoutons-la discuter gravement, avec sa bonne amie la marquise, le choix d'un galant nouveau :
LA MARQUISE. — On 56 l'arrachc, c'est à qui l'aura ; il est vrai qu'on le garde si peu que dans huit jours ce serait à recommencer. J'aime mieux quelque chose de plus fixe. Il y en a un autre d'une figure charmante, à ce qui m'a été dit (car je ne lai jamais vu), mais c'est un homme qui a des singularités. Il veut du mystère dans ses galanteries, et prétend qu'on ne sache pas à qui il est attaché. Vous m'avouerez qu'il y a peu de femmes assez dupes pour vouloir supporter les sujétions d'un engagement sans y rien trouver qui flatte la vanité, car enfin il ne faut pas croire que les Irais n'en soient pas grands. C'est bon marché quand les complaisances se
partagent par moitié ; combien de femmes se voient obligées d'en porter les trois quarts !
LA COMTESSE. — Et quelquefois le tout. C'est ne guère connaître la vie des femmes du monde que de la croire aisée ; elle est plus austère que la vie retirée.
LA MARQUISE . — Ah ! VOUS avez bien raison. Il n'y a qu'à voir en détail comment se passent nos journées. Le matin, quelle discussion avec les ouvriers, les marchands, pour le choix des parures ! Quels soins pour avoir ce qu'il y a de plus nouveau, de meilleur goût, et pour n'être pas prévenue sur une mode ! Ensuite les' cartes, les billets qu'il faut écrire pour l'arrangement des parties. Tout cela mène jusqu'au dîner. On dîne... on ne dîne point, car il faut souper. Après, vient l'excessif travail d'une toilette faite avec toute l'attention que demande la nécessité de se bien mettre. A peine a-t-on fini, qu'on sort pour les spectacles : il faut toujours tout voir, ou plutôt être vue partout. Enfin on va souper, et la nuit se passe àcavagnole.
LA COMTESSE. — Et lorsquc le jour paraît, si malheureusement on se trouve accablée de sommeil, il faut encore dire qu'on ne peut pas se résoudre à se coucher. Vous en direz tout ce que vous voudrez ; pour moi, je m'imagine qu'il y a beaucoup plus d'avantage (surtout pour les personnes paresseuses comme moi) dans le parti de ces brillantes retraites où l'on semble reprendre un nouvel éclat. Vous ne le croiriez pas, je suis quelquefois tentée d'en faire l'essai.
LA MARQUISE. — Ah! gardez-vous-cu bien. N'y eût-il que le préliminaire, il est affreux : plus de rouge, plus de spectacles; la parure est encore un article qu'il faut céder.. .
Le bouquet de la pièce, c'est la réponse de la
comtesse lorsque la marquise lui confie que son amant Acaste a eu l'idée saugrenue de demander sa main : « Peut-être feriez-vous mieux de le prendre au mot. — Gomment donc ? — Oui, de l'épouser pour vous en défaire. » Et la marquise s'empresse de suivre un si sage avis.
Quant aux lettres de madame de Staal, elles soutiennentlacomparaison avec ses Mémoires et classent leur auteur parmi les maîtres du genre. Sentimentale avec le chevalier de Ménil, purement amicale avec M. d'IIéricourt et madame du Deffand, cette correspondance reflète à merveille sa nature d'esprit moralisante, un peu précieuse, tournée vers le marivaudage philosophique et le reploiement sur soi-même. Lorsqu'elle écrit à la marquise, le trait devient plus sarcastique, afin de se mettre à Tunisson, de guérir ses infirmités morales en l'amusant. Passer tout à ses amis et ne rien prétendre, prendre le temps, les choses, les gens, comme tout cela se trouve, se bien pénétrer de cette idée que la délicatesse augmente à mesure qu'on la sent et que ce sont les intervalles de plaisir qui font l'ennui, voilà sa recette, pas très différente en somme de celle de la duchesse de Choiscul '. Quant à l'altesse sérênissime, on l'égratigne de temps en temps, vengeance bien permise après toutes les meurtrissures supportées depuis trente ans ;
1. Voir la Sociclé Française avant et après 1789, in-12, 2* édition, Calmann Lévy.
et l'on ne se gêne pas pour remarquer que les grands, à force de s'étendre, deviennent si minces qu'on voit le jour à travers ! D'ailleurs, ils sont « en morale ce que les monstres sont dans la physique ; on aperçoit en eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres hommes ». Et le lien le plus fort qu'on ait avec eux, c'est celui de l'habitude. Apres la mort subite de la duchesse d'Eslrées, l'inséparable de madame la duchesse du Maine, elle écrit à la marquise : * On l'enterre ici aujourd'hui et puis la toile sera baissée, on n'en parlera plus... Il faut convenir que nous allons un peu au delà de l'humaine nature. Je vois d'ici ma pompe funèbre ; si le regret est plus grand, les ornements seront en proportion. Que nous importe ? Il faut toujours bien faire et ne s'embarrasser que de cela * . » Mais ses traits les plus malins, elle les réserve pour Voltaire et surtout madame du Châtelet qui tous deux firent une première visite à Anet en août 1747 ; de tels coups de langue devaient enchanter madame du DelTand qui n'aime guère l'immortelle Emilie dont elle a tracé un portrait sanglant : « Madame du Châtelet et Voltaire, qui s'étaient annoncés pour aujourd'hui et qu'on avait perdus de vue, parurent hier sur le
1. Ailleurs, madame de Staal admire que la Providence prenne soin de construire pour les princes des corps à l'usage de leurs fantaisies, sans quoi ils ne pourraient attraper âge d'homme.
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minuit, comme deux spectres, avec une odeur de corps embaumés qu'ils semblaient avoir apportée de leurs tombeaux. On sortait de table. C'était pourtant des spectres affamés ; il leur fallut un souper et, qui plus est, des lits qui n'étaient pas préparés. La concierge, déjà couchée, se leva à grande hâte. Gaya, qui avait offert son logement pour les cas pressants, fut forcé de le céder dans celui-ci, et déménagea avec autant de précipitation et de déplaisir qu'une armée surprise dans son camp, laissant une partie de son bagage au pouvoir de l'ennemi... Pour la dame, son lit ne s'est pas trouvé bien fait ; il a fallu la déloger aujourd'hui. Notez que ce lit, elle l'avait fait elle-même, faute de gens... »
Et madame de Staal ne fait grâce d'aucun travers. Eh quoi ! les deux revenants demeurent tête-à-tête enfermés toute la journée (en réalité, ils répétaient le Comte de Boursouffle de Voltaire), on ne les voit qu'à la nuit close, ils ne veulent ni jouer ni se promener, madame du Châtelet dévaste le château, s'empare de tous les meubles qui lui conviennent pour son appartement ! « Elle en est d'hier à son troisième logement ; elle ne pouvait plus supporter celui qu'elle avait choisi ; il y avait du bruit, de la fumée sans feu (il me semble que c'est son emblème.) Le bruit, ce n'est pas la nuit qu'il l'incommode, à ce qu'elle m'a dit, mais le jour, au fort de son travail : cola dérange ses idées. Elle fait actuellement la
revue de ses principes ; c'est un exercice qu'elle réitère chaque année, sans quoi ils pourraient s'échapper, et peut-être s'en aller si loin qu'elle n'en retrouverait pas un seul. Je crois bien que sa tête est pour eux une maison de force, et non pas le lieu de leur naissance : c'est le cas de veiller soigneusement à leur garde... Voltaire a fait des vers galants qui réparent un peu l'effet de leur conduite inusitée. »
Quelque temps après, la duchesse cachait Voltaire pendant deux mois pour le soustraire à la haine de gens de qualité dont il avait trop franchement démasqué les friponneries ; c'est dans cette retraite qu'il composa, c'est la nuit qu'il lisait à la princesse quelques-uns de ses contes : Babouc j Memmon^ Scarmentado, 3Iicromégas, Zadig. On réussit à apaiser ses ennemis, et les fêtes recommencèrent. Madame du Châtelet et Voltaire jouèrent avec succès dans l'opéra héroïque d'/ssé, de Lamotte et Destouches, dans la Prude et Zélindor. Comme sa-protectrice, il aima passionnément la comédie d'amateur, et il eut partout son théâtre, à Paris, rue Traversière, à Lausanne, Ferney et Tournay* (ces derniers lui attiraient de piquants démêlés avec leurs excellences de Berne). Il voulait que tous ses acteurs eussent le diable au corps, dirigeait les répétitions,
1. Voir Lucien Perey, Voltaire aux Délices, in-8° ; Calmann Lévy.
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et, dans son zèle extrême, revêtait dès le matin son costume tragique, puis, ainsi affublé, descendait au jardin où il donnait tranquillement des ordres à ses jardiniers stupéfaits. Il se croyait, et Lekain son élève le proclamait un merveilleux acteur, tandis que d'autres témoins, Gibbon en particulier, trouvaient sa déclamation modelée d'après la pompe et la cadence d'autrefois, respirant plutôt l'enthousiasme de la poésie qu'elle n'exprimait les sentiments de la nature.
A Sceaux, il occupait l'ancien logement de Sainte- Aulaire, et ce rapprochement lui dicta cet aimable madrigal :
J'ai la chambre de Sainte-Aulaire Sans en avoir les agréments, Peut-être à quatre-vingt-dix ans J'aurai le cœur de sa bergère :
11 faut tout attendre du temps.
Et surtout du désir de plaire.
Yoltaire était en grande faveur*, il aurait remplacé dans les bonnes grâces de la princesse Salpetria le
1. Vers ou prose, Voltaire était toujours prêt, et voici deux compliments à la duchesse, le premier imité d'un dizain de Marot à Diane de Poitiers, le second qui parodie la sarabande d'Issé.
Être Phébus aujourd'hui je désire, Non pour régner sur la prose cl les vers, Car à du Maine il remet cet empire ; Non pour courir autour de l'univers,
Berger, Malézieu lui-même, sans une grave imprudence qui l'obligea de partir précipitamment. Madame du Maine, qui aimait qu'on lui offrit des fêtes chez elle, avait permis à la marquise de Malauze de faire les frais de l'opéra d'Issé; mais aux deux représentations qu'on en donna, il y eut une si prodigieuse affluence de curieux qu'elle décida qu'on ne jouerait plus chez elle que des comédies. Même foule insupportable quand on donna la Prude. Madame du Maine résolut d'éclaircir le mystère, se fit montrer les billets d'invitation et les trouva indécents par rapport à elle. Très indécents, en effet, car ils étaient ainsi conçus : « De nouveaux acteurs représenteront vendredi 15 décembre, sur le théâtre de Sceaux, une comédie nouvelle en vers et en cinq actes. Entre qui veut, sans aucune cérémonie ; il faut y être à six heures précises et donner ordre que
Car vivre à Sceaux est le but où j'espère ; Non pour tirer des accords de sa lyre, De plus doux chants font retentir ces lieux Mais seulement pour voir et pour entendre La belle Issc qui pour lui fut si tendre. Et qui le fit le plus heureux des dieux.
Charmante Issé, vous nous faites entendre Dans ces beaux lieux les sons les plus flatteurs
lis vont droit à nos cœurs :
Leibniz n'a point de monade plus tendre. Newton n'a point d'xx plus enchanteurs, A vos attraits on les eût vus se rendre ; Vous tourneriez la tête à nos docteurs :
Bernouillé dans vos bras,
Calculant vos appas,
Eût brisé son compas.
son carrosse soit dans la cour à sept heures et demie ou huit heures. Passé six heures, la porte ne s'ouvre à personne. » D'Argenson affirme faussement que Voltaire avait poussé le sans-gêne jusqu'à envoyer cinq cents billets d'invitation où il promettait comme principal attrait de la fête qu'on ne verrait pas madame du Maine. Il n'est pas exact non plus qu'on le mit à la porte, on se contenta de le congédier poliment. Mais Voltaire était trop courtisan, l'altesse trop avide de plaisirs et curieuse d'illustres divertisseurs pour que la brouille fût éternelle ; il mit en œuvre son esprit, sa grâce complimenteuse, elle accepta le rôle d'Égerie littéraire, lui donna la première idée de Catilina ou Rome sauvée, corrigea cette tragédie ; tant et si bien que, dans l'automne de 1749, il s'installait triomphalement à Sceaux et le 21 juin 1750 y faisait jouer sa pièce. Cette fois, l'allesse avait pris ses précautions, et l'auteur avait dû promettre qu'il n'y aurait pas cinquante personnes au delà de ce qui venait journellement à Sceaux. Il remplit avec éclat le rôle de Gicéron, Lekain celui de Lentulus Sura. Une répétition générale avait eu lieu le 8 juin, rue Traversière, devant un public composé surtout de gens de lettres et d'amis : « Vous ne sauriez croire quel succès votre tragédie a eu dans cette grave assemblée, écrit le poète... Ame de Gornélie, nous amènerons le sénat lomain aux pieds de votre altesse, lundi. >
Heureuse i'cmmc qui trouvait à la fin un amuseur plus célèbre à lui seul que tous les autres ! Les autres ! Partis pour le grand voyage, oubliés prestement ; peut-être même leur en avait-on voulu de leur indiscrétion •. Une mort importune ne trouble t-elle pas une fête, n'interrompt-elle pas une répétition? Qui ne sait que la dernière politesse envers ses amis consiste à se retirer à propos, sans bruit, sans fracas, dans la morte saison des plaisirs ? Et puis un défunt qui se respecte doit, au bout de huit jours, se contenter des lamentations de son épitaphe. Il fallait cependant tirer le rideau : le 23 janvier 17o3, après soixante-dix-sept ans de cohabitation, l'âme de la duchesse {animula vagula, blan-
1. « Sa compagnie était assez mêlée: des gens d'esprit pour la conversation, d'autres pour le jeu ; des anciennes connaissances, des amis de tous les temps ; dos personnes considérables qui lui rendaient des devoirs de temps en temps ; d'autres moins importantes auxquelles elle était accoutumée... Elle avait tous les jours un grand souper où l'on prétend que l'on ne faisait pas fort bonne chère. Pour elle, elle la faisait fort bonne, mais elle mangeait seule depuis plusieurs années, par rapport à sa santé; il y avait eu des temps oii elle s'était mise au poulet, et elle voulait l'avoir surle-champ ; ses gens, pour lui faire manger un excellent poulet, en avaient toujours un à la broche ; et il arriva un jour qu'on était au sixième poulet lorsqu'elle demanda son dîner ; mais ordinairement ce repas était vers les cinq heures après midi. Elle se mettait à sa toilette vers les trois heures. C'était un des temps de la journée oij elle faisait conversation avec le plus de plaisir ; cette toilette était fort longue,; madame la duchesse du Maine s'occupait beaucoup de son ajustement et elle mettait surtout une quantité prodigieuse de rouge. » [Mémoires du duc de Luynes.)
dula) se sépara de sa petite enveloppe, et elle alla voir là-haut si Descartes, son philosophe, avait eu raison.
A ce moment même, le théâtre de madame de Pompadour, inauguré en 1747 avec tant d'éclat, touchait au terme de sa carrière *. Celle-ci ne naît point sur les marches du trône, elle s'appelle Antoinette Poisson, elle est bourgeoise, robine, fille d'une mère assez galante, d'un père qui a encouru condamnation à mort pour avoir malversé dans les vivres, mais elle a reçu de la nature, de l'éducation les armes propres à conquérir un trône viager, à faire déroger l'adultère royal et ravir à la noblesse une de ses prérogatives : talents naturels et acquis, beauté, grâce, ambition. Le fermier général Le Normand de Tournehem, qui a des raisons de se croire peu ou prou
1. Edmond et Jules de Goncoui t, Madame de Pompadour. — Adolphe iuWien, Histoire du théâtre de Madame de Pompadour. — Emile Campardon, Madame de Pompadour et la cour de Louis XV. — Laujon, Essai sur les spectacles des petits cabinets. — Mémoires de Madame du Ilausset, du duc de Luynes, de d^Argenson, d'IIéiiaull. — Journal de Collé. — Recueil des comédies et ballets des petits appartements. — Recueil de Maurepas. — De Carné, Études sur le gouvernement de Madame de Pompadour. — Lucien Perey, le Duc de Nivernais, 2 vol. in-8°; Calmann Lévy. — Les Cinq aimées littéraires ou lettres de M. Clément.
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son père, l'a magnifiquement élevée ; Guibaudet lui a enseigné la danse ; Jélyotte le chant, le clavecin ; Crébillon, Lanoue la déclamation ; elle conte à ravir, grave, aime l'art, monte à cheval en perfection, elle a le génie de la toilette. Jeune fille, stylée par sa digne mère, elle caresse déjà l'espérance d'une fortune quasi royale, et, dans son esprit, comme dans l'âme de Macbeth, resplendit sans cesse la vision éblouissante, la prophétie de la bohémienne à laquelle elle fera plus tard une pension de 600 livres pour avoir prédit sa destinée. Jeune femme, elle marche droit à son but, avec l'énergie froide, la stratégie insinuante d'un vieux diplomate, avec tout l'arsenal de la coquetterie, mais jusque dans ses manœuvres les plus hardies, montrant le coup d'œil rapide, cet art d'éviter les périls, de collaborer avec le hasard, et ce respect des petites cartes qui font les grands capitaines, les heureux joueurs de la politique. D'instmctelle a deviné l'importance de l'opinion publique, cette force nouvelle qui surgit comme un pouvoir rival de la royauté, et senti qu'elle est dès lors entre les mains des écrivains ; aussi les protégerat-elle toute sa vie ; en attendant, elle fait la cour à ceux qui peuvent lui ménager le suflrage des salons, et, par ceux-ci, l'aider à gravir les échelons qui la séparent du sommet. Et, fascinés par son esprit et ses grâces, littérateurs, artistes, gens du monde, grands seigneurs, font cortège à l'ambitieuse, la prô-
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nent à l'envi, répandent autour d'elle ce nuage d'encens qui excite la curiosité grandissante. Que ne peut la volonté, cette faculté suprême, cet aimant du succès, munie de tels auxiliaires ! Quelques années s'étaient à peine écoulées depuis son mariage, et, favorite déclarée, faite marquise de Pompadour, madame d*Eliolles remplaçait officiellement la duchesse de Châteauroux.
La place une fois prise, il fallait la garder, la défendre contre les entreprises de la jalousie, contre un ennemi plus dangereux que tous les autres ; il fallait lutter contre l'inconstance de Louis XV, surtout contre l'ennui, le morne ennui qui le dévorait, recommencer en quelque sorte tous les jours sa conquête, amuser cet homme, qui, selon l'abbé Galiani, faisait le plus vilain métier, celui de roi, le plus à contre-cœur possible. Elle songea à mettre en œuvre le talent qui lui avait valu de légitimes succès sur les théâtres d'Étiolles et de Chantemerle, afln d'offrir à son amant le ragoût de cette métamorphose continuelle qui la montrerait, elle, la meilleure comédienne de société de son temps, sous les aspects les plus variés. Réaliser l'idéal de l'unité dans la diversité, et, transposant le rêve de Néron, donner seule l'illusion de toutes les formes de la beauté, faire en sorte que celui qui vous aime croie aimer en vous toutes les femmes, n'est-ce pas le triomphe le plus rare, le secret des grandes domi-
natriccs des cœurs ? Tour à tour paysanne, reine et déesse, elle prendrait tous les noms : Colette, Gélimène, Pomone, Galatée, emprunterait à chaque héroïne de heauté ses vertus, créerait ainsi des modèles charmants qui la pareraient de leur prestige, et, toutes ces réalités aimables, toutes ces fictions poétiques, groupées comme en un bouquet, feraient d'elle cette perfection que les hommes recherchent éperdument et presque toujours en vain : la femme, la femme complète, l'idole, celle qu'on adore avec son âme, avec son corps, dans le passé, dans le présent, dans l'éternité, pour laquelle on soupire, au printemps, à l'été, à l'hiver de la vie, aussi rare que le génie et le bonheur.
Aussitôt qu'elle eut obtenu le consentement de Louis XY, madame de Pompadour ne perdit pas un instant : elle organisa son théâtre d'une manière savante, supérieure atout ce qu'on avait vu jusqu'alors, elle en fit une machine de gouvernement et d'influence en exploitant les innombrables ressorts de la vanité humaine. Troupe de comédie et troupe d'opéra, chefs d'emploi et doubles, débuts sévères, congés et rentrées, orchestre de premier ordre, tailleurs et habilleuses renommés, magasins de costumes, décors et accessoires, rien n'y manque ; le roi paie et la dépense annuelle dépassera 230 000 livres. Une galerie du palais, attenant au Cabinet des médailles, se transforme en salle de spectacle qui prend le
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nom de théâtre des Petits-Cabinets ; plus tard, on voulut une salle plus grande et on s'installa dans la cage du grand escalier des Ambassadeurs ; ce second tliéàtre était mobile, pouvait se défaire en quatorze heures, se rétablir en vingt-quatre. Pour être admis comme sociétaire, il faut prouver que l'on a déjà joué la comédie ; défense de refuser un rôle affecté à son emploi : seules les actrices jouissent du droit de choisir les ouvrages, d'indiquer le jour de la représentation, de fixer le nombre et l'heure des répétitions. Une amende punit le retardataire, mais les dames ont la demi-heure de grâce. — Yoici la composition primitive de la très noble troupe : ducs d'Orléans, d'Ayen, de Coigny, de Nivernois, de Duras, comte de Maillebois, marquis du Gourtenvaux, marquis d'Entraigues; marquise de Pompadour, duchesse de Brancas, comtesse d'Estrades, marquise de Livry, madame de Marchais. Les spectacles commencent au retour de Fontainebleau, vers le milieu de novembre ; mesdemoiselles Gaussin et Dumesnil, de la Comédie- Française, dirigent parfois les répétitions. Lorsqu'on aborda l'opéra, la troupe n'avait que trois acteurs capables de chanter : la marquise, la duchesse de Brancas, le duc d'Ayen ; on leur adjoignit madame Trusson, le comte de Clermont d'Amboise, le vicomte de Rohan, le marquis de La Salle. Elle a un directeur, le duc de La Yallière, et un sous-directeur, l'académicien Moncrif, lecteur de la reine, Vhistorio-
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griffe des chats, un secrélaire-souffleur, l'abbé de La Garde, bibliothécaire de la Pompadour. L'orcliestre, composé pour un tiers environ d'amateurs, pour deux tiers d'artistes de la musique du roi, est conduit par Rebel ; dans les opéras, le compositeur a le droit de battre la mesure quand on joue son ouvrage. Les chœurs chantants, sous la direction de Bury, sont divisés en deux parties * : côté du roi,, côté de la reine^ choisis à l'ancienneté, afin d'éviter toute jalousie sur la prééminence des talents. Sous
1. M. Adolphe Jullien a trouvé dans le manuscrit Clairambault et publié pour la première fois ces vers qui indiquent la rémunération des artistes.
C'est à vos bontés que je dois L'Iionneur de vous donner quittance Pour les cent francs que tous les mois Le Roy par vos mains me dispense.
Jadis garçon, pareille somme Aurait mis le comble à mes vœux ;
Mais d'une femme je suis l'Iiomme, Et père de cinq malheureux y«i veulent que je leur partage Quatre louis et quatre francs.
Le plus jeune fait du tapage S'il n est traité comme les grands.
t'inq fois vingt francs font bien le compte Mais l'or les a tous éblouis, Plus de papa ! je les affronte, Si chacun ne tient son louis.
Messieurs, la paix dans la maison Dépend du sort de cette épistre ; Vingt francs de plus sur le registre Les mettrait tous à la raison.
Requeste de Godouèche, musicien ordinaire de la musique du roy, à messieurs les premiers valets de chambre de Sa Majesté.
LES (,OMKF>IKNNES 0 K LA COTR hiy
les ordres de Dehesse, maître des ballets, s'élance un bataillon de figurants et figurantes, âgés de neuf à douze ans ; on ne compte que quatre danseurs seuls : le marquis de Gourtenvaux, le comte de Langeron, ]'e duc de Beuvron et le comte de Melfort.
Pour décorer le théâtre, on a fait appel à des artistes d'élite : Perronet dessine les costumes qu'exécutent Renaudin, Mériotte, Supplis et Romarin ; quant au département des coiffures, il revient de droit à Notrelle, celui-là même qui fit insérer dans un almanach cette délicieuse réclame : « Le sieur Notrelle, coiffeur des Menus-Plaisirs, du roi et de tous les spectacles, place du Carrousel, a épuisé les ressources de son art pour imiter les perruques des dieux, des démons, des héros, des bergers, des tritons, des cyclopes, des naïades, des furies, etc. Quoique ces êtres, tant fictifs que vrais, n'en aient pas connu l'usage , la force de son imagination lui a fait deviner quel eût élé leur goilt à cet égard si la mode d'en porter eût été de leur temps. A ces perruques sublimes il a joint une collection de barbes et de moustaches de toutes couleurs et de toutes formes, tant anciennes que modernes. »
Qu'ils jouent ou ne jouent pas, les acteurs ont leurs entrées dans la salle, et madame de Pompadour finit par l'obtenir pour les auteurs. Quant aux actrices qui ne jouent point, il y a pour elles une loge dans laquelle la marquise se réserve deux places dont
l'une est toujours occupée par la maréchale de Mirepoix : moyen ingénieux de tourner la consigne qui n'admet pas les femmes comme spectatrices pendant les deux premières années. Et voici le billet d'entrée, une carte mignonne, grande comme une carte à jouer, où la pointe spirituelle de Gochin a jeté sur un balcon de tréteaux Colombine, au corps de robe agrémenté de nœuds de rubans, qui minaude l'étonnement, joue de la prunelle et de l'éventail, tandis qu'à côté d'elle, Léandre en manchettes, le coude à la rampe et la main sur son cœur, déclare sa passion au nez de Pierrot, qui passe sa tête par le rideau du fond. Le roi s'est réservé le privilège de désigner les spectateurs, et il a bel et bien refusé au maréchal, au comte de Noailles, au duc de Gesvres et au prince de Gonti des cartes pour la première représentation. En mettant à si haut prix cette faveur, il lui attribuait tout d'abord une valeur idéale, en faisait une force nouvelle au service de la favorite ; aussi l'octroi d'un bout de rôle, d'un billet devient-il une grosse affaire pour les courtisans et donne lieu à des marchés assez plaisants. Madame du Hausset avait pris le parti d'aller trouver le comte d'Argenson, ministre de la guerre, pour lui recommander un de ses parents : elle se retirait, après une réception assez froide, lorsque le marquis de Voyer, fils du ministre, la suit dans l'antichambre et lui tient ce discours : — « Vous désirez un commandement? Il y en a un de
vacant pour un de mes protégés, mais si vous voulez faire un échange de grâces, je vous le céderai. Je voudrais être exempt de police et vous êtes à portée de me procurer cette place. » — Madame du Hausset ayant demandé l'explication de la plaisanterie : — < Voici ce que c'est, reprit-il ; on va jouer Tartufe dans les Cabinets, il y a un rôle d'exempt qui consiste en très peu de vers. Obtenez de madame la marquise de me faire donner ce rôle et le commandement est à vous. » — Madame du Hausset réussit, elle eut son commandement, et M. de Voyer remercia madame de Pompadour comme si elle l'eût fait duc.
C'est avec Tartufe qu'on inaugura le théâtre des Petits-Cabinets. Le 17 janvier 1747, mesdames de Pompadour, de Sassenage, de Brancas et de Pons, MM. de Nivernois, d'Ayen, de La Vallière, de Croissy jouent cette comédie devant un public composé de quatorze personnes en tout : le roi, madame d'Estrades, madame de Roure, M. le maréchal de Saxe, MM. de Tournehem, de Vandières, Champcenetz et quelques autres. On donna ensuite le Préjugé à la mode de La Chaussée, V Esprit de contradiction^ de Dufresny, les Trois Cousines de Dancourt ; cette première saison se termina par la reprise du P7'éjugé à la mode et VÉrigone, de Mondouville. Madame de Pompadour, le duc de Nivernois montraient un réel talent, M. de Gourtenvaux était un excellent danseur,
le roi subissait plus que jamais le charme et il disait à la favorite : « Yous êtes la plus charmante femme qu'il y ait en France K »
L'anné suivante fut marquée par des incidents de quelque intérêt. Après avoir débuté par une comédie de Dufresny, le Mariage fait et rompu, suivie d'une pastorale de Moncrif, Rebel et Francœur, la troupe joua V Enfant prodigue de Voltaire, que madame de Pompadour avait fait agréer, bien qu'il fût assez mal en cour. Le poète s'empressa de la remercier par des vers, dont sa vanité ne lui permit point de garder le secret :
Ainsi donc vous réunissez
Tous les arts, tous les dons de plaire ;
Pompadour, vous embellissez
La Cour, le Parnasse et Gythère.
Charme de tous les yeux, trésor d'un seul mortel, Que votre amour soit éternel !
Que tous vos jours soient marqués par des fêtes !
Que de nouveaux succès marquent ceux de Louis ! Vivez tous deux sans ennemis.
Et gardez tous deux vos conquêtes !
L Le jeudi 20 mars 1748, on joue Erigone, puis le prologue des Fêtes grecques et romaines, enfin l'acte de la Vue du Ballet des sens de Roy et Mouret, qui avait été brocardé assez joliment quand il fut donné pour la première fois.
Comment donc, à ce que je vois, II est bien mal en son liarnois.
H est sourd comme une statue.
Le goûf, le toucher, Vodorat Chez lui sont en mauvais état :
11 n'a rien de bon que la vue.
Mais voilà que le madrigal circule dans les sociétés de la reine et de Mesdames ses filles. On le commente, on l'épluche, on y découvre les intentions les plus noires. Comparer les conquêtes militaires du roi à celle de son cœur par sa maîtresse, attacher une parité de gloire à ces deux succès, quel crime impardonnable ! Chiffe, Loque et Graille courent chez leur père, le circonviennent, arrachent un ordre d'exil. La marquise dissimule son chagrin, sacrifie son poète S ce dont la reine et la famille royale lui surent quelque gré, et, pour la consoler, le roi, quelque temps après, la nomma surintendante du palais de la reine. Mais la malignité de ses ennemis se déchaîna en épigrammes et en chansons.
La contenance éventée, La peau jaune et truitée.
Et chaque dent tachetée, Les yeux fades, le col long, Sans esprit, sans caractère. L'âme vile et mercenaire.
Le propos d'une commère.
Tout est bas chez la Poisson, son, son...
Atteinte dans son orgueil de femme et d'actrice, la marquise riposta durement : ces couplets avaient été
1. Plus tard, en Suisse, Voltaire parlait à Marmontel des bontés que lui avait autrefois témoignées madame de Pompadour. « Elle vous aime encore, dit Marmontel, elle me l'a répété souvent, mais elle est faible, et n'ose pas ou ne peut pas tout ce qu'elle veut ; car la malheureuse n'est plus aimée,
improvisés chez M. de Maurepas, il fut destitué, exilé, Pont de Veyle perdit une sinécure de 25 000 livres.' Comblant de bienfaits sa famille, ses amis, ses clients, elle se montre implacable à ses ennemis, quand elle peut les frapper ; l'un d'eux, le commandeur de Souvré, reçut un ordre d'exil pour avoir admiré qu'elle voulût apprendre l'allemand, « pendant qu'elle ne faisait qu'écorcher le français ».
Avec Richelieu du moins, elle dut se contenter de louvoyer, et ne pas pousser jusqu'au bout ses avantages ; le duc ne l'aimait pas, il aurait voulu la remplacer par madame de Flavacourt, et ne négligeait aucune occasion de souligner ses travers, de la taquiner en ses goûts, de la faire devenir chèvre : il savait d'ailleurs son ascendant sur le roi, et que celui-ci ne détestait pas qu'on tourmentât ses maîtresses, faute de les tourmenter lui-même, comme lorsqu'il s'amusait à leur lire les sermons de Massillon. Le théâtre des Petits Cabinets faisant partie des grands appartements^ les premiers gentilshommes de la chambre
et peut-être elle porte envie au sort de madame Denis, et voudrait bien être aux Délices. — Qu'elle y vienne, s'écria Voltaire, jouer avec nous la tragédie. Je lui ferai des rôles, et des rôles de reine ; elle est belle, elle doit connaître le jeu des passions. — Elle connaît aussi les profondes douleurs et les larmes amères. — Tant mieux ! c'est là ce qu'il nous faut, reprenait Voltaire, comme enchanté d'avoir une nouvelle actrice. — Et en vérité on eût dit qu'il croyait la voir arriver. — Puisqu'elle vous convient, laissez faire ; si le théâtre de Versailles lui manque, je lui dirai que le vôtre l'attend. »
s'avisèrent qu'il relevait de leur juridiction, et que le duc de La Vallière empiétait sur leurs privilèges. Désigné pour être de service pendant l'année 1749, Richelieu entame aussitôt les hostilités: défense aux musiciens de la chambre d'aller nulle part sans son autorisation, refus de signer un ordre général pour que les voitures do la cour puissent quérir à Paris musiciens et comédiens, pour que le magasin des menus fournisse les habits. Puis, rencontrant le duc de La Vallière, il le traite de haut en bas, lui lave la tête : « A-t-il, lui, duc de La Vallière, une charge de cinquième gentilhomme de la chambre ? Bon pour le duc de Gesvres qui avait reçu 3o 000 livres afm de se départir des droits de sa charge, mais lui, Richelieu, n'en céderait pas une parcelle au prix d'un million. Et comme M. de La Vallière demeurait bouche bée : « Vous êtes une bête ! » ajouta le sermonneur, et il lui fit les cornes, ce qui n'est pas trop honnête, observe d'Argenson.
La corde était trop tendue, et le roi se décida à intervenir. « Monsieur de Richelieu, dit-il à l'improviste, combien de fois avez-vous été à la Bastille ? — Trois fois, sire. » Et Louis XV se mit à détailler les motifs des trois lettres de cachet. Le maréchal comprit et recula : une sorte de concordat intervint, paix armée qui, pour la forme, réservait les prérogatives des gentilshommes de la chambre, qui, en fait, donnait gain de cause à la marquise. Celle-ci dédom-
magea son directeur en obtenant pour lui le cordon bleu. Pendant la bataille, elle avait invité le lieutenant de police à laisser vendre partout, même dans les théâtres, des bijoux appelés : Plaques de cheminées^ avec une chanson où l'on persiflait l'amant de madame de La Popelinière entrant chez celle-ci au moyen d'une plaque mobile pratiquée dans une cheminée*. Et, pendant un voyage à la Muette, sachant la favorite indisposée, et logeant au-dessus d'elle, le duc se vengeait en trépignant toute la nuit dans sa chambre ; ce qui ne l'empêche pas de lui imposer sa présence, de se faire Tiommer dans les voyages de la Celle, de Grécy, de Bellevue. Louis XV la consolait d'un mot piquant : « Vous ne connaissez pas M. de Richelieu ; si vous le chassez par la porte, il rentrera par la cheminée. » D'ailleurs elle triomphait sur les points essentiels, et il faut entendre d'Argenson prophétiser malheur à l'état gouverné par une coquette, tout en constatant avec amertume qu'il ne sert de rien de regimber contre l'éperon, et que les amis des solliciteurs conseillent de plus en plus d'avancer par elle et de lui rendre hommage.
Parmi les fêtes brillantes du théâtre des Petits Cabinets, citons le Méchant^ de Gresset, joué après deux mois entiers d'études. Le duc de Nivernois brilla si fort dans le rôle de Valère, qu'on le déclara