‹ La comédie de société au 18e siècleChapitre 6 sur 31 · Mémoires de MarmonteL · texte numérisé non relu

Mémoires de MarmonteL

supérieur à Ro-eli (|ui l'avait créé, et qu'à une seconde représentation, la favorite obtint de faire venir cet acteur, qui aurait désormais imité l'amateur(?), et assuré mieux encore son succès auprès du public.

Le spectacle était à la fois sur la scène et dans la salle, car on trouvait dans la pièce des études faites d'après nature : « Cléon le méchant est composé du caractère de trois personnages, que j'y ai bien reconnus: M. de Maurepas pour les tirades et les jugements précipités, tant des hommes que des ouvrages d'esprit ; le duc d'Ayen pour la médisance et le dédain de tous ; et mon frère pour le fond de l'âme, les plaisirs et les allures. Géronte et Valère couvrent des noms trop respectables pour les articuler ici; ce sont des âmes bonnes et simples, que séduit la mauvaise compagnie qui les entoure. Arisle est partout, ou doit être dans les honnêtes gens qui raisonnent bien; Florise dans quantité de femmes trompées; Pasquin est le président Hénault, bonne caillette, quoique avec l'esprit des belles-lettres, etc. Ainsi l'on doit dire : mutato nomine de te fabula narratur. » On voit, d'après ce passage de d'Argenson, que l'idée du roman à clef ne date pas d'hier, il a même des origines beaucoup plus anciennes, le roman de la Rose, les fabliaux du moyen âge. Jamais on n'empêchera l'écrivain de s'inspirer du milieu où il vit, des personnages qu'il coudoie, et

«i LA COMÉDIE DE SOCIÉTÉ

n'est-ce pas une des conditions essentielles du talent, un point de départ véritable duquel l'imagination s'élance pour composer un être fictif, un canevas sur lequel l'auteur brode ses arabesques ? Prendre à celui-ci un trait de caractère, à celui-là une parole, évoquer un paysage, rapporter en le transposant tel ou tel fait, ce n'est pas copier, ni démarquer, c'est proprement créer. Ici comme partout, c'est affaire de mesure, de tact ; tant pis pour les malins qui cherchent la petite bête, dépassent ou dénaturent la pensée de l'artiste.

Il semblait que la musique ne dût pas réussir c:)mme le reste. Au premier opéra qu'on donna, on vit le roi bâiller et on l'entendit dire à un de ses voisins : « J'aimerais mieux la comédie. » Madame de Pompadour persiste, elle triomphe, et le 13 janvier 1750, sa troupe représente le plus bel opéra qu'elle ait joué sous le rapport des décorations : le Prince de Noisy, paroles de Bruère, musique de Rebel et Francœur*. L'intrigue, fort simple, servait de cadre à des ballets exécutés avec beaucoup d'ensemble. Poinçon-Pompadour, et l'énorme géant Moulineau se disputent la main de la princesse Alix, fille d'un druide : au premier acte, fête du gui sacré ; au second, un jeu de machines faisant descendre du

1. Manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal. — Magasin jjillores(fue de 1842.

haut du théâtre des gerbes de fleurs dont le parfum endort le géant, que le petit Poinçon tue pendant son sommeil. Au troisième acte, le temple de la Vérité, où les deux amants viennent consulter l'oracle, et pour terminer, un changement à vue; Alix et le petit Poinçon, reconnu prince de Noisy, prenant place sur un trône, dans une apothéose de lumières et de pierreries ^

Une autrefois, dans^m et Galatée de Lulli, Pompadour-Galatée était ainsi mise : grande jupe de taffetas blanc peinte en roseau, coquillages et jets d'eau avec broderie et frisé d'argent, bordée d'un réseau argent chenille vert ; corset de taffetas rose tendre; grande draperie, drapée de gaze d'eau, argent et vert à petites raies, avec armures d'autre gaze d'eau, biacelets et ornements du corps de la même gaze d'eau garnis de roseau argent chenille vert ; la mante, de gaze verte et argent à petites raies, bordée de boufTettes d'une autre gaze d'eau ; la

1. Tout ceci, comme on pense, assaisonné de force compliments en l'honneur du roi et de la marquise. En voici quelques échantillons.

D'un peuple de héros le peintre et le modèle

Toujours avide de travaux.

Entend Bellone qui l'appelle.

Il va partir, il vole à des succès nouveaux...

Aimables filles de Mémoire,

Chères délices de sa cour,

Vous qui partagiez tour à tour

I^s moments qu'il rend à la gloire,

A peine vous aurez jusqu'à son retour

Le temps de préparer tous vos chants de victoire.

m LA COMÉDIE DE SOCIÉTÉ

mante et la draperie doublées en plein de taffetas blancj tout le vêtement orné de glands et de barrières de pertes.

Tout était à l'avenant, et cela ne laissait pas de coûter fort cher ; dans une seule année, on dépense plus de 100 000 écus. Tribou, maître à chanter de la favorite, reçoit une pension de 800 livres, puis il partage avec Dehesse les revenus d'une excellente sinécure dans les sous-fermes ; on créa pour Lagarde la place de maître d'orchestre de l'Opéra ; Jélyotte, pour avoir battu la mesure à l'orchestre des Petits Cabinets, reçoit une boîte d'or « dont la façon seule est pour le moins de 1 500 livres * ; le marquis de La Salle, un des bons chanteurs de la troupe, obtient, comme récompense de ses services, le gouvernement de la province de la Marche, que sollicitaient des maréchaux de France et nombre de lieutenants-généraux plus anciens que lui. Un peu ému sans doute de ces prodigalités, Louis XV décida, en 1750, qu'il n'y aurait plus ni ballets, ni comédies à Versailles et

Et pour madame de Pompadour qui représentait l'Amour dans l'acte de la Vue.

0 vous, qui d'une aile légère,

Parcourez cent climats divers,

Partez, nymphe aux cent voix, volez, fendez les airs ;

Que le dieu qui règne à Cythère

Soit chanté dans tout l'univers.

Quand Psyché lui rendit les armes,

Ce n'était qu'un essai du pouvoir de l'amour :

Avait-il rassemblé, comme dans es beau jour,

Tant de talents et tant de charmes ?

qu'on les jouerait désormais au théâtre de Bellevue, qui venait de coûter près de trois millions à la marquise, ou plutôt au Trésor royal, — une maison commode et charmante, sans nulle magnificence, — écrivait-elle à une amie. Aussi bien les mécontents de la cour et de la ville n'épargnèrent point les satires :

Parmi ces histrions qui régnent avec toi, Qui pourra désormais reconnaître son roi ?

Dans r École de l'homme ou parallèle des Portraits du siècle et des Tableaux de V Ecriture sainte, on lisait des attaques comme celle-ci: — « Lindor, trop gêné dans sa grandeur pour prendre une fille de coulisses, se satisfaisait en prince de son rang ; on lui bâtit une grande maison, on y élève exprès un théâtre où sa maîtresse devient danseuse en litre et en office ; hommes entêtés de la vanité des sauteuses, insensés Gandaules, ne pensez pas que le dernier des Gygès soit mort en Lydie ! »

Le théâtre de Bellevue étant plus petit que les deux autres, il fallut restreindre le nombre des invités, se borner à la société intime de Louis XV et de madame de Pompadour ; ce qui ne l'empêcha pas de faire assez bonne figure. De 17o0 à 1753, on y représente l Homme de fortune, la Mère coquette, les Trois cousines, M. de Pourceaugnac, Zélisca, Vénus et Adonis, Zélindor, roi des Sylphes: l'Homme de

fortune semble avoir médiocrement réussi, le duc de Chartres n'était pas sûr de son rôle, la mémoire de la marquise travailla aussi, les acteurs ne se montrèrent pas, à beaucoup près, aussi fermes sur leurs étriers qu'ils auraient dû l'être : sans compter qu'il avait fallu retrancher des allusions à l'injustice des fortunes de finance, et des vers comme celui-ci :

Vous, fille, femme et sœur de bourgeois, quelle horreur!

En revanche, mesdames de Pompadour, de Marchais et M. de La Salle firent merveille dans le Devin de village^ qui, d'après d'Argenson, coûta plus de 80 000 écus, au moment même où l'on ne payait plus aucuns gages dans la maison du roi.

Cependant les spectacles de Bellevue se faisaient plus rares qu'à Versailles ; l'auditoire semblait trop peu nombreux, le zèle se ralentit, la troupe s'égrenait peu à peu et tombait à rien. Aux opéras, aux comédies succédèrent les concerts, les feux d'artifices. Le théâtre de la marquise venait de durer six années consécutives : une tragédie, dix-huit comédies, trente et un opéras, dix ballets, soixante ouvrages, dont plusieurs furent joués cinq et six fois, témoignaient de l'activité de la fondatrice. Après l'avoir créé de toutes pièces, elle l'avait soutenu de son ardente volonté, abordant tous les genres, interprétant les œuvres de Molière, Quinault, Destouches, Gresset, Voltaire, Sainte-Foix, La Chaussée, Dancourt,

DufresQy, Lulli, Gampra, Moudouville, Rameau, elc. Elle avait étendu de tous côtés son influence, affermi sa conquête, et, devenue de fait premier ministre, elle jouait, contre l'honneur et la grandeur de la France, le rôle de maire du palais d'une monarchie tombée en quenouille. Mais, hélas ! qui donc, parmi les hommes politiques du xvm*' siècle, a été le maître de l'heure, qui a commandé aux événements ?

On entre au théâtre de Trianon par une porte encadrée de deux colonnes ioniques, avec un fronton triangulaire, d'où s'élance Apollon sous la forme d'un enfant couronné de laurier et brandissant une lyre. La salle de spectacle est blanc et or, décorée avec goût, la voussure percée de douze œils-de-bœuf entre lesquels des Amours font la chaîne avec des guirlandes de fleurs et de fruits; les balustres, piédestaux en brèche violette, les sièges, les appuis des balcons et des loges en velours bleu. Dans la partie centrale de l'avant-scène, deux Muses couchées portent l'écusson de la reine; à chaque coin, deux nymphes soutiennent un grand cornet garni de soleils, de roses, de lis, au milieu desquels brillent quatre-vingt-onze flammes de bougies. Tout autour des Grâces et des Muses, dans un Olympe de nuages,

le peintre Lagrenée a fait voltiger des Amours au plafond K

Commencé en juin 1778, le théâtre de Trianon s'achevait en juillet 1779, et sans parler des meubles, tentures, frais de menuiserie, coûtait la somme de 141 200 livres 4 sous 8 deniers. Marie-Antoinette allait pouvoir se livrer à son goût favori, celui qui après la musique, persista le plus; car, de toutes les passionnettes, courses de chevaux, danses, jeux, fêtes champêtres, bals de l'Opéra, qui hantèrent cette âme si frêle et si futile avant l'auréole du malheur, la comédie qu'elle ne comprenait guère, la musique qu'elle entendait mieux, furent seuls durables. Assez indifférente aux choses de l'esprit, elle protège avec discernement les compositeurs allemands, italiens et français, pensionnant impartialement Gliick et Piccini, encourageant Grétry. Quant à son théâtre, il a en quelque sorte une double physionomie. Bien avant

1. Adolphe Jullien : la Comédie à la Cour de Louis XVI ; J. Baux, éditeur, in-4°. — Mémoires de madame Campan, de Bacliaumont, de Fleury. — Métra, Correspondance secrète. — Recueil. manuscrit de chansons de 1744 à 1782, t. VIII, Archives du département de Seine-et-Oise. — Correspondance secrète de Mercy-Argenteau avec Marie-Thérèse, 3 vol.; Firmin- Didot. — De Concourt, Histoire de MatHe- Antoinette. — Lettres du chevalier de Vlsle au prince de Ligne. — G. Desjardins, le Petit- Trianon. Versailles, 1888. - Pierre de Noihac, la Reine Marie'Antoinette ; lioussod et Valadon. —Souvenirs de la baronne d'Oberkirch, 2 vol. — Duc de Lévis, Souvenirs et Portraits. — GelTroy, Gustave III et la Cour de France.

qu'elle monte elle-même sur les planches, car je ne compte pas une tentative secrète*, du vivant de Louis XV, de concert avec ses belles-sœurs et beauxfrères, la Comédie française et la Comédie italienne sont fréquemment appelées à la cour; puis laMontausier obtient la permission de s'installer avec sa troupe à Versailles et le privilège de suivre le roi dans toutes

1. « Les jeunes princesses voulurent animer leur société intime d'une façon utile et agréable. On forma le projet d'apprendre et de jouer toutes les bonnes comédies du Théâtre-Français ; le Dauphin était le seul spectateur ; les trois princesses, les deux frères du roi, et MM. Campan père et fils, composèrent seuls la troupe ; mais on mit la plus grande importance à tenir cet amusement aussi secret qu'une affaire d'Etat : on craignait la censure de Mesdames et on ne doutait pas que Louis XV n'eût défendu de pareils amusements s'il en avait eu connaissance. On choisit un cabinet d'entresol où personne n'avait besoin de pénétrer pour le service. Une espèce d'avant-scène, se détachant et pouvant s'enfermer dans une armoire, formait tout le théâtre. M. le comte de Provence savait toujours ses rôles d'une façon imperturbable; M. le comte d'Artois assez bien, il les disait avec grâce; les princesses jouaient mal. La dauphine s'acquittait de quelques rôles avec finesse et sentiment. Le bonheur le plus réel de cet amusement était d'avoir tous des costumes très élégants et fidèlement observés. Le Dauphin prenait part aux jeux de la jeune famille, riait beaucoup de la figure des personnages, à mesure qu'ils paraissaient en scène, et c'est à dater de ces amusements qu'on le vit renoncer à l'air timide de son enfance, et se plaire dans la société de la dauphine... Je n'ai su ces détails que longtemps après, M. Campan en ayant fait un secret, mais un événement imprévu pensa dévoiler tout le mystère. La reine ordonna un jour à M. Campan de descendre dans son cabinet pour chercher quelque chose qu'elle avait oublié ; il était habillé en Crispin et avait même son rouge; un escalier dérobé conduisait directement de cet entresol dans le cabinet de toilette. M. Campan crut y

ses résidences*. En un seul trimestre, la Comédie italienne joue treize fois, la Comédie française vingtcinq fois, ce qui à raison de 650 livres par séance, représente 24 050 livres. Tout d'abord, Louis XVI

entendre quelque bruit et resta immobile derrière la porte qui était fermée. Un valet de garde-robe, qui en effet était dans cette pièce, avait de son côté entendu quelque bruit, et, par inquiétude ou par curiosité, il ouvrit subitement la porte; cette figure de Crispin lui fit si grande peur, que cet homme tomba à la renverse en criant de toutes ses forces : Au secours ! Mon beau-père le releva, lui fit entendre sa voix et lui enjoignit le plus profond silence sur ce qu'il avait vu. Cependant il crut devoir prévenir la dauphine de ce qui était arrivé ; elle craignit que quelque autre événement de la même nature ne fît découvrir ces amusements; ils furent abandonnés (Mémoires de madame Campan).

1. Au grand scandale de l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, comme on peut le voir par la lettre qu'il écrivit au ministre Malesherbes : — « Conflans,20 août 1775. Des personnes pieuses, monsieur, et qui respectent la religion,ont cru devoir m'informer qu'il est d'usage depuis quelque temps que la Comédie de la suite de la cour joue les jours de grande fête, tant à Versailles qu'aux grands voyages du Roy. Ces personnes voient avec la plus grande peine que la Direction de cette comédie afîecte de choisir les jours de fêtes annuelles oîi les spectacles sont prohibés à Paris pour donner le sien à Versailles dans l'espérance d'y avoir plus de monde : ce qui est arrivé mardy dernier , jour de l'Assomption, une des fêtes annuelles du diocèse, tandis qu'elle aurait pu donner son spectacle la veille ou le lendemain de cette fête. Les honnêtes gens gémissent sur un usage aussi abusif, aussi contraire à la décence, et que le Roy étant dauphin désapprouvait fort, à ce qu'on m'a assuré. J'espère donc, Monsieur, de votre amour pour la religion et de votre zèle pour le bon ordre que vous vous porterez à faire cesser un pareil scandale : on ne peut rien ajouter au sincère et respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

manifestait beaucoup de .répugnance contre les spectacles, mais en flattant son faible pour les parades et les parodies*, on parvint à le désarmer. La comédie lui inspira même une critique ingénieuse des courses de chevaux dont se montraient férus le comte d'Artois et les jeunes seigneurs, à l'imitation des Anglais. Ce prince avait engagé et perdu des sommes considérables sur un cheval, tandis que le roi n'avait voulu risquer qu'un écu de trois livres, disant qu'il était père de famille de vingt-cinq millions de sujets. A quelque temps de là, les comédiens français venant représenter Don Japhet d'Ar^nénie, Louis XVI recommanda aux coryphées de la cavalcade de reproduire les mines de son frère et de la reine à la course de Fontainebleau, et, afin de mieux assurer la ressemblance, il les fît lui-même répéter. Ceux-ci exécutèrent si bien la consigne que Marie-Antoinette et son beau-frère se reconnurent aussitôt; mais voyant l'affectation avec lequelle le roi applaudissait leur propre charge, ils n'osèrent se fâcher et prirent gaîment la leçon. Louis XVI fut tellement enchanté qu'il voulut que la troupe eût bouche à cour et il la fit copieusement régaler.

1. En 1777, on donne la parodie de l'opéra ù'Ermelinde., du ballet de Médée et Jason, la Princesse A E I 0 U^ parade tellement salée qu'on répandit le bruit qu'il avait fallu recourir aux poissardes les plus fortes en gueule pour styler les acteurs. Et les gazettes d'ajouter que ces dames sollicitaient une pension avec un titre analogue au privilège qu'elles avaient eu de travailler aux plaisirs de la cour.

Parmi les fêles du Pclit-Trianon, il faut mcnlionnor celles qu'on donna successivement en l'honneur de Joseph II, du comte et de la comtesse du Nord, du roi de Suède. On joua Iphigénie en Aiilide de Glûi'k, Zé7nire et Azov et le Dormeur éveillé, de Marmontel et Grétry, le tout accompagné de concerts, illuminations, feux d'artifice et soupers pantagruéliques; à l'un de ces galas, on compte environ cent quatre-vingts plats de boucherie, volaille ou gibier. La reine avait banni l'étiquette de Trianon, elle arrêtait elle-même la liste des spectateurs, recevait et faisait placer. A la représentation d'/phigénie, l'assemblée se composa de deux cent soixantetrois personnes auxquelles on distribua le libretto. Sageret avait brossé de superbes décors : un rideau d'horizon, charge de nuages, avec la mer au bas ; pour l'orage, nouveau rideau avec transparents et appareil de nuées destiné à la descente de Diane ; le temple de la déesse, dans l'ordre dorique, le temple de Minerve, dans l'ordre ionique ; un palais avec des colonnes doriques cannelées; un autre palais souterrain, d'ordre toscan, avec une porte en bronze rehaussé d'or. Quand elle reçoit le tsarévitch, Marie- Antoinette donne aussi aux élus les livrets de l'opéra et du ballet : douze exemplaires ont été reliés en maroquin avec grande dentelle en or, aux armes de la reine et de ses hôtes. Une dame d'honneur de la comtesse du Nord, la baronne d'Oberkirch, portait

à cette fête une coiffure aussi originale que gênante : des bouteilles plates courbées dans la forme de la tête, contenant un peu d'eau pour y tremper la queue des fleurs naturelles et les entretenir fraîches dans les cheveux. Qu'on juge des prodiges d'e'quilibre nécessaires })our conserver cette savante machine ; mais quand on en venait à bout, le printemps sur la tête au milieu de la neige poudrée produisait, paraît-il, un effet ravissant. La comtesse du Nord avait sur la tête un oiseau de pierreries qu'on ne pouvait regarder, tant il lançait de feux ; au moindre mouvement, il se balançait par un ressort en battant des ailes au-dessus d'une rose. Quant à Gustave III, lui offrir une fête mêlée de spectacles, c'est le prendre par son faible ; son délire théâtral ne vat-il pas jusqu'à composer lui-même des pièces, et obliger des jeunes filles de haute naissance, des mères, des vieillards à les jouer avec lui? Il donne des leçons de déclamation à ses acteurs, emploie à ces jeux les diamants de la couronne, et lorsqu'il fait représenter son Comte d'Helmfeld, il écrit de sa main les cinq cents billets d'invitation. Enfin, c'est à rOpéra qu'il entretient les ministres étrangers, et vainement l'ambassadeur de France lui prêche-t-il une conduite plus politique, il répond que la révolution de 1772 a été préparée pendant une répétitiond'opéra. Comme Marie-Antoinette, il a aussi le goût du jardinage, et ils échangèrent les plans des

paysages et des fabriques de Drottningholm et de Trianon .

Voir exécuter devant soi et pour soi les plus belles choses du monde ne remplace pas toujours le plaisir de les faire soi-même ; aller aux spectacles de Paris, avoir sans cesse à Versailles, Ghoisy, Fontainebleau les deux Comédies, ne suffisait pas à la reine qui depuis longtemps caressait le rêve de devenir ellemême actrice, et parvint à arracher le consentement du roi ^ Cette fureur de dissipation inspire les plus sérieuses alarmes à Marie-Thérèse, tenue au courant par la correspondance secrète de son ambassadeur, le comte de Mercy-Argenteau qu'elle a placé à Paris comme mentor et attentif observateur de sa fille. Le diplomate s'acquitte avec tact de sa mission^, mais

1. De son côté, lorsque la reine dut garder la chambre pour ses premières couches, on dressa en face de sa porte un théâtre qu'elle pouvait voir de son lit.

2. A la première occasion que j'eus de paraître devant la Reine..., j'en revins au langage du vrai zèle, et j'exposai quelques remarques sur les inconvénients des spectacles de société par tout plein de petites circonstances que la Reine daigna elle-même me confier. Je lui fis voir combien ses alentours cherchaient adroitement à mettre à profit les occasions de mêler des choses très sérieuses et de conséquence à des objets de pur amusement, et j'en revins à une vérité incontestable dans ce pays-ci, qui est que tous ceux qui approchent les souverains ont toujours quelque plan formé d'intrigue, d'ambitions ou de vues quelconques, soit pour eux ou pour les leurs, et qu'en mesure du plus petit nombre de gens qui obtiennent un accès presque exclusif, les intrigues en deviennent plus pressantes, plus difficiles à éclairer,

il a beau atténuer, employer les euphémismes les plus subtils, il ne peut dissimuler la surprise pénible que lui inspire cette reine de vingt ans, qui se met en avant sans le roi, va en cabriolet, aux chasses du bois de Boulogne, court les bals de l'Opéra en compagnie du comte d'Artois, de Monsieur, de jeunes seigneurs turbulents et libertins, passe ses soirées chez madame de Guéménée, « un vrai tripot où règne un air de licence et de mauvais ton », installe elle-même à la cour, au mépris des ordonnances, une banque de pharaon où l'on ponte trente-six heures de suite jusqu'au matin de la Toussaint. « La reine, écrit Mercy, a de l'esprit, de la pénétration, du caractère et des grâces infinies, mais l'emploi de si grands avantages n'est pas à beaucoup près tel que je m'en étais flatté et que je devais m'y attendre. » Quant k l'impératrice, elle ne prend pas le change, écarte les compliments et va droit à la plaie

par conséquent infiniment plus dangereuses. Une grande cour doit être accessible à beaucoup de monde ; sans cela les haines et les jalousies exaltent toutes les tètes, et font naître les plaintes, les d(''goûts et une sorte d'aliénation. De semblables réflexions ne parurent point déplaire à la reine ; elle me dit qu'à l'époque du voyage de Marly, il ne serait plus question de spectacles, qu'elle n'avait jamais pensé qu'à en faire un amusement très passager, et que, pendant l'hiver prochain, elle s'était bien proposé de donner plus à la représentation et aux moyens de rendre la cour plus nombreuse à Versailles. • Il est seulement dommage que Marie-Thérèse et son ambassadeur mêlent à cette belle morale un souci trop apparent d'amener la jeune reine à servir la politique autrichienne.

saigaante. Il semble que dès le début elle ait le pressentiment du terrible avenir : « Ma fille court à grands pas vers sa ruine ; trop heureuse encore si en se perdant, elle conserve les vertus dues à son rang... Ce n'est pas l'épithète debo7i, mais àe, pauvre homme dont elle a régalé son époux. Quel style, quelle façon de penser ! » Sa fille lui adresse-t-elle un portrait où on l'a peinte avec la parure qu'elle affectionnait en 177o, la tète chargée de plumes larges et hautes, Marie-Thérèse répond un peu rudement : « Au lieu du portrait d'une reine de France, j'ai reçu celui d'une actrice. » Au reste, elle ne se dissimule point le peu d'effet des conseils de Mercy : « Gomme elle n'est guère susceptible de réflexion, la conviction ne saurait non plus opérer sur son esprit, quelque docile qu'elle paraisse être à vos remontrances, qui sont d'abord effacées par son goût démesuré pour les dissipations et les frivolités. » Et de déplorer ses entours, son engouement pour madame de Lamballe, sa tendresse aveugle pour madame de Polignac, les dépenses excessives et les promenades nocturnes sur la terrasse de Versailles. Bref, elle semble n'avoir que le choix des regrets, et Joseph II partage d'abord ses alarmes quand il s'écrie que si l'on ne sait s'arrêter et prévenir, la révolution sera cruelle. Et puis il rend justice à ses qualités, il la déclare aimable et charmante, vertueuse, austère même, par caractère plus que par raisonnement.

€ Son premier mouvement, observe-t-il, est toujours le vrai. »

Marie-Thérèse dut se repentir d'avoir donné à sa fille deux comédiens comme maîtres de déclamation, surtout quand elle apprit sa première tentative théâtrale, « car d'ordinaire ces représentations finissent par quelque intrigue d'amour ou quelque esclandre. » Sa mort, survenue quelque temps après (29 novembre 1780), émancipait Marie-Antoinette, en la débarrassant de la tutelle occulte de Mercy, en lui enlevant l'appui moral de la correspondance maternelle.

La troupe de Trianon avait débuté par la Gageure imprévue, de Sedaine, le Roi et le fermier, de Sedaine et Monsigny. Acteurs : la reine. Madame Elisabeth, la comtesse Diane de Polignac, le duc et la duchesse de Guiche, le comte d'Artois, le bailli de Crussol, M. d'Adhémar, dont la voix, assez belle jadis, mais devenue très chevrotante, excitait la gaité ; Vaudreuil, Esterhazy, Dillon, Besenval. On connaît cette jolie pièce, où Sedaine voulut montrer qu'il pouvait rivaliser avec Marivaux, peindre aussi bien les finesses et les élégances de l'aristocratie que les fortes vertus du Philosophe sans le savoir. Une marquise s'ennuyant à la campagne, un jour de pluie, un de ces jours où l'on a le cœur béte, le désarroi de son imagination lui inspire un singulier coup de tête. Voyant passer un officier à cheval sur

la route, elle le fait monter, s'annonce sous un nom d'emprunt, et, sur le point d'être surprise à table, en fausse bonne fortune , par le marquis, elle l'enferme dans un cabinet. Jouant alors avec la jalousie de son mari, elle lui propose une gageure imprévue et l'amène à refuser lui-même la clef du cabinet qu'il avait impérieusement exigée, à demander pardon et payer le pari perdu. A son tour, un peu honteuse de son imprudence, elle confesse les torts de la finesse, et que le désir de montrer de l'esprit fait dire ou commettre bien des sottises. Ce rôle si nuancé, si difficile, madame de Polignac n'avait pas craint de l'aborder ; quant à Marie-Antoinette, elle avait celui d'une soubrette aussi émerveillée qu'effrayée de l'audacieuse dextérité de sa maîtresse. Et les spectateurs devaient s'étonner un peu en l'entendant, elle, reine de France, débuter par ces mots : « Nous nous plaignons, nous autres domestiques >, — puis en la voyant broder des manchettes pour le valet Lafleur, un maître fourbe « qui reporte chez madame ce qui se passe chez monsieur ». Il est vrai que le comte d'Artois jouait ce personnage, il est vrai aussi que les spectateurs n'étaient pas nombreux, surtout au commencement ; on avait résolu de ne recevoir aucun jeune homme dans la troupe, de n'admettre comme spectateurs que le roi, Monsieur, les princesses royales ; et vainement les dames du palais, les grandes charges elles-mêmes, réclamèrent.

au nom de l'étiquette et des usages établis, contre l'exclusion ; leurs instances restèrent sans effet. Toutefois, pour animer un peu les acteurs, on fit occuper les premières loges par les lectrices, les femmes de la reine, leurs sœurs et leurs filles, des espèces, aux airs de néant, comme on disait alors, d'où partirent sans doute les commérages des gazetiers et des pamphlétaires ; en tout, une quarantaine de personnes. Plus tard, la troupe des seigneurs se lassant de jouer devant les banquettes vides, on étendit les invitations : d'où nouvelles jalousies, nouvelles récriminations ; les dénigrants comparaient la troupe de Marie-Antoinette à celles du duc d'Orléans, de la Guimard, et le parallèle n'avait rien de flatteur; car, bien que Caillot, Dazincourt et Richer eussent contribué à la former, elle ne dépassa jamais, Vaudreuil excepté, le niveau d'une honnête médiocrité *.

1. Les faiseurs de chansons n'épargnaient pas plus la reine qu'ils n'avaient ménagé madame de Pompadour ; on peut en juger d'après ces vers :

Reine de France en apparence, Vous Têtes plus réellement Des ministres de la toilette, Des comédiens, des histrions, El, bravant en tout Icliquette, Des niles vous avez le ton...

S'il est vrai que la Vaupalière Doive paraître à votre cour, Ma foi, dans cette pétaudière.

Faites figurer tour à tour

L'emploi de répétiteur, souffleur et ordonnateur ayant été confié à M. Gampan, le duc de Fronsac, premiergentilhomme delachambre, éleva lesplaintes les plus vives. La reine se borna toujours à cette réponse : « Vous ne pouvez être gentilhomme quand nous sommes les acteurs ; d'ailleurs, je vous ai déjà fait connaître mes volontés sur Trianon : je n'y tiens point de cour, j'y vis en particulière. » Et, à la toilette de la reine, le duc ne manquait jamais de lancer quelque épigramme sur M. Gampan, qu'il ne cessa d'appeler : mon collègue Campan. Marie-Antoinette se contentait de sourire et d'observer : « Il est affligeant de trouver un si petit homme dans le fils du maréchal de Richelieu. » Les hommes célèbres se voient souvent punis dans leurs descendants, qui n'empruntent que leurs défauts et en font tant qu'ils viennent à bout de leur nom.

Six autres pièces, On ne s'avise jamais de tout, Les fausses Infidélités^ V Anglais à Bordeaux, le Sorcier, Rose et Colas, le Devin de village, remplissent le reste de cette saison théâtrale. Le roi, tout à fait converti, s'occupait infiniment du jeu de la reine ; celle-ci croyait avoir une vocation décidée pour les emplois de bergère ou de paysanne. Elle eût voulu, pour mieux s'autoriser à prendre ce divertissement,

Ce que les comptoirs, les coulisses Nous offrent de plus séduisant.

Avec des banquiers, des actrices, Vous tiendrez votre appartement.

que Madame y prît part, et cette princesse aurait volontiers saisi cette occasion de faire cesser une nouvelle piquanterie survenue à propos de madame de Balbi. Mais, aux premières ouvertures, Marie- Antoinette se heurta à l'opposition formelle de Monsieur, et Madame fît chorus. « Cependant, dès que moi, reine de France, je joue la comédie, vous ne devriez pas avoir de scrupule. — Si je ne suis pas reine, je suis du bois dont on les fait. » Piquée du parallèle, Maric-AntoincUc fit sentir à sa belle-sœur qu'elle regardait la maison de Savoie comme fort au-dessous de la maison d'Autriche, dont l'illustration,d'après elle, marchait de pair avec celle de la maison de Bourbon. A ce moment, le comte d'Artois intervint et dit : « Je craignais, madame, de me mêler à la conversation, vous croyant fâchée ; mais, pour le coup, je vois bien que vous plaisantez. »

La grossesse de la reine, le temps de ses relevailles après la naissance du dauphin, avaient interrompu les spectacles privés qui recommencèrent au printemps de 178^2. Le Sage étourdi, de Boissy, la Matinée et la Veillée villageoise ou le Sabot pei'du, de Piis et Barré, forment la représentation du 13 avril. Dans la Matinée villageoise, l'intrigue roule autour d'un sabot perdu pendant la nuit et retrouvé le matin par le magister. Grand émoi le soir, à la veillée, quand il parait avecle sabot accusateur : on l'essaie à toutes

les jeunes filles, puis aux mamans, et l'on découvre qu'il appartient à la vieille Thomas. Alors Babet confesse que sa mère, ayant prudemment caché ses sabots, elle lui a emprunté les siens pour aller à un rendez- vous, et qu'elle en a perdu un en revenant. Malgré qu'elle ait vu le loup, le magister persiste à vouloir l'épouser ; mais le père Thomas, en vrai philosophe, marie sa fille à Colin, car, conclut-il avec une saine logique :

Colin l'i a fait perdre ; il est clair

Que l'i seul peut le l'i rendre.

Marie-Antoinette, assure de l'Isle, s'acquittait à ravir de ce rôle de Cendrillon villageoise ; la comtesse Diane était la mère Thomas, mesdames de Guiche, de Polignac, de Polastron, les jeunes filles ; Esterhazy, Besenval, le comte de Coigny, etc., remplissaient les autres emplois.

Le 6 juin, la troupe des seigneurs joue trois petites pièces assez insignifiantes, les Sabots, Isabelle et Gertrude, de Biaise; les Deux Chasseurs et la Laitière, d'Anseaume et Duni. Pour la première, Duni fit successivement appel à Cazotte et à Sedaine. Cazotte avait écrit le livret ; mais, forcé de s'absenter, il ne put y mettre la dernière main : Duni le lit, s'aperçoit qu'il ne vaut rien, et l'idée lui vient de s'adresser à Sedaine. Mais la chose ne marche pas toute seule. Sedaine a un musicien attitré, il ne travaille que pour

Monsigiiy. Duni alors emploie ce joli stratagème : il lui dit un soir, à la Comédie, qu'il a dans sa maison un escalier qui menace ruine, et demande conseil. Sedaine, qui se souvenait avec plaisir de son ancien métier de tailleur de pierres, accepte, examine l'escalier, formule son avis. Après l'avoir fait diner, Duni se met au clavecin et, sans affectation, chante le premier air des Sabots. Sedaine le trouve agréable, regarde le livret, qu'il déclare mauvais, indique des changements et revient quelques jours après pour diriger les travaux de l'escalier. Duni lui chante un autre morceau : Sedaine refait les paroles, corrige une nouvelle scène. Les visites se succèdent, et, en même temps que l'escalier s'arrange, la pièce se métamorphose presque entièrement ; et Duni de répéter en riant qu'il lui en avait coûté un escalier pour avoir une paire de sabots. A dire le vrai, Duni n'en avait point pour son argent, car Sedaine était resté au-dessous de lui-même ; mais Marie-Antoinette montra une prédilection marquée pour cette comédie à ariettes que, sur son ordre. Trial, Michu, madame Dugazon et Gontier vinrent aussi représenter à la cour.

La dernière tentative dramatique de la reine eut lieu le 19 avril 1783 : dans le Barbier de Séville, elle était Rosine ; le comte d'Artois, Figaro ; Vaudreuil, Alniaviva: le duc de Guiche, Bartholo ; M. de Crussol, Basile. Jouer une telle pièce un an après le Ma-

riage de Figaro *, quatre jours après l'arrestalion du cardinal de Rohan, au milieu de l'émotion causée par l'affaire du Collier, admettre à cette fête Beaumarchais emprisonné jadis par Marie-Thérèse, comme auteur d'un libelle contre la reine de France, enfermé naguère encore à Saint-Lazare, lui accorder une telle marque de sympathie malgré les répugnances du roi, charger le comte d'Artois de lancer les répliques célèbres qui ont comme une odeur de révolution, et traduisent avec âpreté l'immortelle colère des petits contre les grands, c'était paraître provoquer l'opinion publique, fournir des aliments à la calomnie, pousser la maladresse au delà des limites permises. A propos de cette fâcheuse témérité, on a rapporté la réflexion de la Guimard assistant avec quelques-unes de ses pareilles à une représentation des Courtisanes : « Je ne croyais pas qu'il fût si amusant de se voir pendre en effigie. » Mais combien rares ceux qui savent profiter d'une leçon directe; combien plus rares ceux qui utilement reconnaissent leurs défauts dans un traité de morale, une comédie, un sermon, œuvres abstraites où l'amour-propre réédite sans cesse la parabole de la paille et de la poutre ! Le sens de l'opportunité est peut-être la première qualité des rois et des hommes d'Etat ;

1. Le Prince de Ligne et ses contemporains, in-18 ; Calmann Lévy, 2" édition.

faire une chose, mauvaise en soi, alors que personne ne la critiquera ou qu'elle se perd dans un rayonnement d'autres succès, cela ne tire pas à conséquence ; exécuter une action belle en soi ou indifférente, quand les circonstances la placent sous un faux jour, sera imputé à crime à son auteur, entraînera parfois des cascades de malheurs. Quarante ans plus tôt, les pièces de Beaumarchais n'auraient pas produit la dixième partie de l'agitation qu'elles excitèrent ; en 1785, les reins de la monarchie sont trop affaiblis pour supporter impunément de fortes secousses, et si elle se soutient encore, c'est par je ne sais quel miracle d'habitude. Louis XV avait épuisé le crédit de patience et d'amour que le peuple pouvait accorder à ses rois ; le respect avait disparu, détruit par les philosophes, plus encore par les courtisans elles princes du sang, premiers contempteurs de la majesté royale, incapables de comprendre que, pour éviter une révolution, il faut la faire. Le mot du coiffeur athée : < Parce que je ne suis qu'un pauvre carabin, ne vous imaginez pas que je croie en Dieu plus qu'un autre, » peut désormais s'appliquer à la royauté : et, par une de ces fatalités dont l'histoire offre tant d'exemples, la médiocrité vertueuse de Louis XVI, les étourderies de Marie-Antoinette, chargées de la responsabilité des vices de leurs prédécesseurs, de tous les abus de l'ancien régime, revêtiront le caractère de forfaits et les précipite-

ront vers la catastophe, comme ces petites pierres qu'un gros rocher, détaché du sommet de la montagne pendant un jour d'hiver, entraîne avec lui dans le gouffre.

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