Surnom do M, cl'Angivilliers
liant aux yeux de tous pleine de déférence et de respect, jusqu'à la révolution s'entend, car à cette époque elle ne voulut point quitter la France, et le laissa fort bien émigrer tout seul. Ce qui permet de supposer que le public, toujours esclave des apparences, prit un jeu savant, le décor de la soumission pour la soumission elle-même. Laisser au mari tous les dehors de l'autorité, le conduire aveuglément en lui persuadant qu'il demeure maître absolu, ne jamais confesser à personne, pas même aux amis intimes, qu'on garde la direction occulte de toutes choses, n'est-ce pas le premier principe de la diplomatie féminine ?
Pour faire face à cette fureur d'amusement qui enivre le beau monde, la verve des inventeurs de plaisir se distingue de mille manières : on imagine des journées de campagne où les femmes s'amusent à prendre l'habit et jouer le rôle de maîtresses de café, avec des domestiques vêtus de vestes et bonnets blancs qu'on appelle garçons; le tout émaillé de musique, de pantomimes et proverbes. En lM4, Collé donne à Berny la Foire du Parnasse, fête mêlée de parades dont son ami Panard lui a fourni la première idée ; il a, dans le jardin, établi une véritable foire : au fond, en face de la grande rue, un mont Parnasse, au sommet un Pégase, en bas une boutique avec un transparent sur lequel on lisait : « Magasin de chansons. Le sieur Lejoycux tient la manufacture des
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lanlas, des mirlitons, des flonflons, des lanturelus et de tous les vaudevilles anciens et nouveaux, faits et à faire. » Plus bas, à l'entrée d'un des préaux, un opérateur distribue ses drogues sous forme de paquets contenant des plaisanteries innocentes ; visà-vis de l'opérateur, un docteur dans une chaire sur laquelle étaient posées les balances merveilleuses du mérite. On y pesait les ouvrages des auteurs anciens ou modernes, et le poids servait à déterminer leur mérite : Collé avait glissé du plomb dans la couverture d'un petit Virgile qui, de la sorte, valait plus à lui seul que le Tasse, Télémaque, la Henriade et le Paradisperdu. Un petit Cinna pesait plus que tout le théâtre des Grecs, une Ecole des inaris plus que cinq volumes de Regnard, cinq de Destouches et de La Chaussée. Collé ne perdait pas une occasion de marquer ses préférences et ses antipathies littéraires.
On trouvait ensuite huit boutiques pareilles à celles des petiotes foires parisiennes, où les plus jolies femmes de chambre et des laquais appelaient le client en imitant les boniments des marchands; chacune portait un écriteau illuminé, décoré d'attributs et d'inscriptions. En voici la distribution : l*"" boutique à droite : cabaret du Parnasse. A l'enseigne du cocher de M. de Verthamont, vin d'hypocrène à la glace, etc. — i*"" à gauche : café du Parnasse, eau glacée du sacré vallon, comédies à la glace, tragé-
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dies froides et toutes sortes d'autres rafraîchissements. — 2*^ à droite : magasin d'hyperboles et de mensonges ; le sieur de Léthargie, poète suivant la cour, compose des odes à la louange de tout le monde. — 2*^ à gauche : magasin d'amphigouris. Le sieur Galimatias, Allemand, fait tous les opéras nouveaux, les tragédies d'été. — S'' à droite : magasin de fadeurs ; mademoiselle Fadasse, marchande de madrigaux et de pain d'épices, de bouquets pour Iris, etc. — 3^ à gauche : la veuve du sieur de Profundis fait et vend toutes sortes d'épitaphes à la dernière mode et des épithalames pour les mariages. — 4® à droite : magasin d'ordures; le sieur Libertini, Italien, fabrique des contes plus forts que ceux de La Fontaine et des épigrammes à la Rousseau. — 4^ à gauche : le sieur Roué (Roy), poète satirique, fait et vend des épigrammes au feu d'enfer, du sublimé corrosif et toutes sortes de libelles diffamatoires. - Collé avait composé force chansons, vaudevilles plus ou moins grivois, bouquets, contes, stances que les initiés de la compagnie débitaient alternativement devant chaque boutique. La fête se termina par une parade affichée en ces termes au bas de la loge des danseurs de corde : « la grande troupe des danseurs, sauteurs et voltigeurs du Bas-Parnasse, qui a ennuyé les neuf sœurs et fait bâiller Apollon lui-même avec un succès si prodigieux, ouvrira son théâtre par la première représentation à' Isabelle précepteur. » Inu-
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tile d'ajouter que les préceptes d'Isabelle n'avaient pas grands rapports avec la morale.
On pourrait dire de Laujon que sa vie fournit un argument en faveur du libre arbitre et de l'utilité de la création : tant de malheurs immérités déposent, hélas ! contre cette croyance ou cette fiction si nécessaire, tant d'incertitudes semblent nous réduire au rôle d'humbles marionnettes conduites par une aveugle fatalité I Mais voici un homme heureux, et qui, tout compte fait, mérite son bonheur : bienveillant, doux et timide, incapable de faire du mal à une mouche et de goûter la volupté de l'ingratitude, d'une gaîté saine et robuste qui sait résister à la visite passagère de l'adversité, fidèle à ses patrons, complaisant de caractère et de principes, au point qu'il mit cette qualité en axiomes : un vrai trésor pour la société, à la fois auteur, acteur et chanteur, toujours prêt à improviser n'importe quelle bluette en n'importe quel délai, car sa verve, très naturelle et parfois gracieuse, ne s'élève guère au-dessus de la bagatelle, et, de toute son œuvre on relit encore sans ennui sa Poétique de la chanson *, deux petites comédies, le Couvent, V Amoureux de quinze ans, quelques iolies chanson?»: Ah ! monseigneur, n'ayezpaspeur l le Mol et la Chose : et c'est tout. Aussi bien, quand
1. Voici, par exemple, la définition qu'il donne de la Chanson, de l'Ampliigouri et du Pot-pourri : « La chanson est un petit poème, composé d'une suite de couplets, dont le premier
on écrit pour le monde, on passe avec les applaudissements du monde auquel on s'adresse. Je dirais volontiers que Laujon a le génie du médiocre amusant. Lui-même nous avertit qu'il a abordé tous les genres : rien par excès^ de tout un peu, et il prend soin de définir sa manière. Les occasions les plus fréquentes des fêtes de société, grandes ou petites, sont en général des objets d'éloges présentés avec gaîté : s'assurer avant tout du ton qui convient le mieux à ses auditeurs, s'informer de leur caractère, de leurs talents et surtout de leurs prétentions, tâcher de saisir quelques nuances, quelques traits oublie's, éviter les redites et particulariser la louange, voilà sa devise, son proce'dé. Ne lui objectez pas que le temps ne fait rien à l'affaire : c'est son excuse familière, celle qui lui a le plus souvent réussi. Point de
annonce le sujet et le rythme qui doit servir de modèle aux couplets suivants. Chacun de ces couplets doit avoir son exposition, son nœud et son dénoûment, de manière que le dernier soit toujours le plus saillant et que la réunion de tous gradue l'intérêt jusqu'au moment qui complète le sujet indiqué par le titre de la chanson. — L'amphigouri est une parodie composée d'un mélange bizarre et burlesque de mots qui ne présentent que des idées sans ordre et qui, n'ayant aucun sens suivi ni déterminé, ne sont remarquables que par l'extrême régularité des rimes, par l'observation la plus fidèle de la prosodie musicale, de ses césures, et des repos et suspensions auxquels l'air asservit le parodiste. — Les chansonniers entendent par le pot-pourri un mélange, plutôt parodie que chanson, composé de plusieurs airs de différentes mesures et réunis pour compléter le sujet qu'ils traitent, genre qui prête au comique plus qu'au sérieux.
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compliments parasites : a-t-il affaire à un général heureux, un favori du dieu Mars, comme on disait jadis, qu'il célèbre ses traits de bienfaisance, ses vertus sociales ; une femme est-elle l'héroïne de la fête, qu'il vante les charmes de son esprit, ses talents, plutôt que sa beauté. C'est ainsi que Laujon écrivit son Amoureux de quinze ans^ composé pour Chantilly, en l'honneur du mariage du duc de Bourbon avec Mademoiselle, fille du duc d'Orléans ; celleci avait six ans de plus que son très jeune époux ; ce gentil et frêle ouvrage réussit au théâtre, parce qu'il était sans prétention, bien joué, et rempli de vaudevilles, qui, observe Grimm, tournent toujours la tête au parterre. C'est ainsi qu'il donna le Couvent^ la première comédie sans hommes qui ait paru au théâtre, où, prenant exemple sur Gresset, il peint avec agrément les graves riens, les mystiques vétilles de la vie religieuse (il est aussi des modes pou?' le voile). Elle fut intercalée dans une fête de convalescence offerte à Madame Elisabeth par ses compagnes et amies qui s'improvisèrent garde-malades pendant son inoculation, actrices après la guérison. Avec une fidélité scrupuleuse, Laujon rappelle les passages successifs de la crainte à l'espérance, de la sécurité à la Joie; il met en scène la première promenade de la princesse, sa visite à la maison des sœurs de charité; on le présente lui-même, avec une escorte de villageois, sous le titre de vieux concierge, il la
régale de chansons rustiques, raconte en vers sa maladie, lit la lettre d'un amoureux anonyme de Madame Elisabeth, qui n'est autre que Caffé, son cheval favori. Gomme on voit, cet aimable homme n'est jamais pris sans vert, et sa tête fait l'effet d'un bazar universel de plaisirs mondains, où les articles à vingt-neuf sous occupent presque tous les rayons. Dès l'enfance, il a la vocation du bonheur et de la poésie : au collège Louis-le-Grand, il devient pour la vie l'ami de Turgot, surnommé le jeune penseur ; à peine adolescent, déjà passionné de spectacles, de chansons, il obtient ses entrées à l'Opéra-Gomique, compose une parodie de Thésée, qui, grâce à la collaboration de Favart, a cinquante-deux représentations sur le Théâtre de la B'oire. Son père, qui le destine au barreau, lui inflige mainte semonce au lieu de compliments, lorsqu'il apprend que, prôné par Duclos et Grébillon chez MM. d'Argental, Hénault et d'Ayen, son héritier a été présenté à madame de Pompadour par madame de Villemur. Gependant la marquise ayant parlé de Laujon à Glermont, celui-ci manifeste le désir de l'entendre ; mais, devant lui, Laujon se trouble au point de ne pouvoir articuler une parole. Sachant par lui-même ce que la timidité ôte de ressources, le prince s'empresse de le réconforter : « Il faut, dit-il gracieusement, lui laisser le temps de rasseoir ses sens. Grave auteur, quand nous aurons dîné ensemble, vous serez moins ému. »
Au dessert, Laujon, un peu ragaillardi, chanta quelques chansons fort applaudies, et lorsque Prault voulut le ramener à Paris, Glermont, qui l'avait pris en goût, déclara qu'il coucherait à Berny. « Ah ! monseigneur, objecte Laujon, mon père, ne me voyant pas revenir, sera inquiet. — Soyez tranquille, je charge Prault de le prévenir que je vous garde encore quelques jours et que je vous ferai conduire chez vous. — Ah ! monseigneur, quelle joie ! mais comme je ne m'attendais pas à tant de bonheur, je n'ai pas apporté mon bonnet de nuit. — Nous vous en prêterons, » s'écrient les gentilshommes du prince, et tous de le cajoler, de lui faire leurs offres de service, en peignant les plaisirs de Berny. Le lendemain, après une partie de chasse, le nouveau favori confesse sa répugnance pour le droit ; vite une lettre du prince déclarant qu'il désire se l'attacher comme secrétaire de son cabinet ; et le père Laujon d'ouvrir de grands yeux, et de s'émerveiller à l'idée qu'une chanson conduit plus vite à la fortune que la profession d'avocat. Pour comble de bonheur, Daphnis et Chloé fut trois mois après représenté à l'Opéra, et si bien accueilli que le roi désigna Laujon comme un des trois auteurs destinés à travailler pour ses Petits Cabinets. Secrétaire des commandements du prince en 1750 *, secrétaire général de son gouvernement
1. II avait eu pour prédécesseurs dans cette charge Moncrif, Pelletier, Delaunai. Moncrif tenait de sa mère une rare habi-
de Champagne et de Brie, il trouva la même charge, à la mort de son protecteur, auprès du duc de Bourbon, fils du prince de Gondé. Dès lors, il organisa
leté à se pousser dans le monde et ses ennemis prétendirent que Mercure n'avait pas moins qu'Apollon contribué à sa rapide fortune. Sa candidature académique fit surgir nombre d'épigrammes, et voici l'une des plus honnêtes :