‹ La comédie de société au 18e siècleChapitre 8 sur 31 · Salle était secrétaire du comte de Maurepas · texte numérisé non relu

Salle était secrétaire du comte de Maurepas

célèbres : si Ton savait le fond des choses, combien de geais, réputés paons, perdraient aussitôt leur plumage ! Que de généraux, foudres de guerre aux yeux de la foule, incapables de la moindre initiative sans leur chef d'état-major ! Que de ministres doivent leur renom d'habileté à leur femme, le succès d'une négociation difficile à un premier commis !

Le secrétaire de Maurepas trouva des imitateurs, des émules, Moncrif, Collé, Favart, Laujon ; par eux, la parade a son art, ses règles, ses grâces, une gaîté inépuisable, un fond agréablement ordurier, mais les ordures ne doivent jamais paraître plaquées ou rapportées. Le monde réclame ces farces, ils les écrivent et l'offre ne dépassera jamais la demande : tantôt on alterne comédie et parade, tantôt on commence ou l'on termine un spectacle de comédie par quelque parade. Demoiselles de POpéra, grands seigneurs, princes du sang lui ouvrent la porte à deux battants. Gaussin, princesse tragique à la Comédie- Française, vient ^'encanailler chez le comte de Clermont, où elle joue les rôles de Cassandre et de Gilles niais dans les parades ; le duc de Chartres les adore, lui-même est \m excellent Gi\\e,eida.ns la Mère invale, dans Isabelle précepteur, il rend admirablement le personnage de madame Cassandre. Louis XVI prend un tel plaisir aux parades de Collé, représentées chez son frère, au château de Brunoy, qu'ayant appris que l'auteur avait enc )re en portefeuille un volume

entier de ces folies non imprimées, il dit devant M. Dcsentclles, intendant des Menus, qu'il désirait absolument les voir. Emporté par son zèle, ce trop parfait courtisan va le lendemain chez Collé, et, en son absence, se croit autorisé à forcer les serrures de l'appartement, du secrétaire ; mais l'auteur a emporté son manuscrit à la campagne, il faut donc lui écrire, confesser... l'indiscrétion, et Collé de se venger doucement par cette réponse : « Monsieur, je suis bien vieux pour croire que vous avez reçu de Sa Majesté l'ordre de forcer toutes mes serrures pour trouver un recueil de vieilles parades : je n'en obéis pas avec moins de soumission. Il y a bien, dans la préface d'une de ces pièces, quelques mauvaises plaisanteries sur MM. les gentilshommes de la chambre ; comme je suis persuadé que ces messieurs ne prendront pas la peine de les lire, je n'hésite pas à vous envoyer l'ouvrage tel qu'il est. » Que ces farces se présentent sous l'aspect le plus rabelaisien, on ne s'en étonnera pas, en se rappelant avec quelle désinvolture, en plein xvii'^ siècle, les gens les plus huppés emploient des mots qui nous semblent incompatibles : dans l'une d'elles, on voyait trois lits sur la scène pour six personnes, et, comme elle échoua misérablement, quelqu'un fît cette réflexion : « Il faudrait bassiner tous ces lits-là. » Lekain, dans une fête donnée en l'honneur de Mesdames Adélaïde et Victoire, jouait un rôle de Zirzabelle, femme

jiossc, travaillée des douleurs de l'accouchement :

!.'S qu'il parut, un rire homérique souleva la salle,

ignant les acteurs et lui-même au point qu'il ne

put prononcer deux mots, et qu'il fallut, séance

tenante, remplacer la parade par un proverbe. Le

dialogue est à l'unisson des situations, et, à défaut

(1 une analyse de ces folies, analyse trop scatologique

pour être tentée, même avec des voiles, voici quelques

litres passablement significatifs, et qui promettent

tout ce que contiennent les pièces elles-mêmes :

la Confiance des C..., Léandre hongî^e, le Marchand

'le 7n..., l' A t7ia)it poussif, Isabelle grosse par vertu,

Léandre étalon. Point d'euphémismes, point de ces

•urnures délicates qui, pour la nudité des choses,

sont comme les feuilles de vigne devant certaines

statues, et tendent en quelque sorte un rideau entre

la décence et la réalité : on va droit au fait, les mots

les plus gras circulent librement dans cette orgie

-••én'que, et, remontant vers l'antique brutalité,

vadée de la prison où régnent les conventions

théâtrales et les convenances, grossière et lascive,

inblabie à ces dieux mythologiques qui bannis-

lient toute pudeur de leur culte, la farce se rue,

ictorieuse, dan^ la société la plus police'e qui fut

limais, et avec son cortège de trivialités, s'impose

li'i' 1.1 ]<»i des contrastes et des appéiits blasés.

Parmi les théâtres princiers où la parade eut ses coudées franches et marcha de pair avec les autres spectacles, figurent ceux du duc d'Orléans et du comte de Clermont. Arrière-petit-fils du grand Condé, frère puîné du duc de Bourbon, cet agioteur, du comte de Gharolais, un véritable scélérat, voué par son rang de cadet aux dignités ecclésiastiques qu'un tempérament chevaleresque, voluptueux et frivole le rendait radicalement impropre à exercer, le comte de Clermont réunit en sa personne une quintessence d'abus et comme une synthèse de vices sociaux. Une existence aussi singulière donne la clef d'une époque, démontre un régime entier, le juge, le condamne, et, disons-le, justifie son écroulement. Écrémer dès l'enfance, à défaut d'apanage, les plus beaux biens d'église, èlre en même temps abbé de Saint- Germain-des-Prés (moitié plumet, moitié rabat), soldat par la grâce d'un pape^ et la volonté du roi, se faire nommer académicien, grand-maître de la franc-

1. « On n'avait point vu en France, dit Voltaire, depuis les cardinaux de La Valette et de Sourdis, d'homme qui réunît la profession des armes et celle de l'Eglise. Le prince de Clermont avait eu cette permission du pape Clément XII, qui avait jugé que l'état ecclésiastique devait être subordonné à celui de la guerre dans l'arrière-petit-fils du grand Condé. »

maçonnerie, se laisser dominer, rainer par des filles dOpéra, gaspiller ainsi trois cent mille livres de bénéfices ecclésiastiques, finir dans la dévotion, après un mariage secret', tant de disparates, quoi qu'on en ait, choquent la raison la plus sereine, donnent très exactement la mesure de ce qu'on pouvait se permettre alors. Tout ceci ne va pas au reste sans un amalgame de qualités aimables qui accentuent encore les oppositions : affable, spirituel, bonhomme, brave sur les champs de bataille, bienveillant jusqu'à la faiblesse, magnifique dans ses plaisirs et fidèle à ses amis, ce grand seigneur épicurien ne subit que trop l'influence de son milieu, et l'on se prend à rêver que dans un autre cadre il eût fourni une carrière toute difl"érente. Il s'en faut de si peu souvent que nos défauts de nature ne tournent à bien, que nos vertus initiales ne dégénèrent par l'excès ou ne se rouillent par le non-usage : les uns et les autres sont devant le monde, devant les circonstances, comme le marbre brut devant le sculpteur, et très rares surgissent ceux qui n'abdiquent rien d'eux-mêmes, et qui, au lieu de subir l'empreinte des choses, les pétrissent à leur gré.

Au sujet de ses défaites, de ses maîtresses, on

1. Certain gazelier affirma faussement qu'un prêtre, pour le dégoûter de la Leduc, lui aurait procuré une fillette de quinze ans, par cette belle raison que les plus grands péchés aux yeux de Dieu sont les péchés d'hal^itude.

chansonnait Clermont, en attendant mieux... ou autre chose : pénitence assez douce pour le généraiabbé qu'on voyait sans le moindre mystère passer de la duchesse de bouillon à la Quoniam, de la Quoniam à la Camargo, cette admirable gigoteuse, grande croqueuse d'entrechats, puis s'embarquer dans un faux ménage avec la demoiselle Leduc, qu'il fit marquise et finit par épouser. Le 17 mars 1742, cette nouvelle sultane alla se promener aux Ténèbres de Longchamp, dans une calèche peinte en bleu, tous les fers en argent, attelée de six chevaux nains pas plus gros que des ânes, avec un petit postillon et un petit hussard habillés l'un en veste rouge toute couverte de galons d'argent, l'autre en robe bleue, sabre et bonnet garnis de plaques d'argent. Toute chamarrée de diamants, elle tenait les guides des chevaux, escortée par deux valets de pied déguisés. Cette magnificence blessa si fort les amourspropres féminins et la pudeur publique que les brocards recommencèrent à pleuvoir, et le roi lui-même décocha, dit-on, une épigramme rimée à son cousin M. l'abbé. Quelques jours après, dans la grande loge des danseuses, on examinait les avantages et les inconvénients d'une fortune rapide ; l'une d'elles ayant opiné que les diamants sont la croix de Saint-Louis de cet état, mademoiselle Gartou prit la parole et s'adressant aux envieuses de la Leduc : « Hé 1 mes pauvres filles, s'écria-t-elle, vous n'entendez rien à

votre bonheur ; au métier que nous exerçons toutes tant que nous sommes, il est mille fois plus agréable de faire sa fortune sou à sou que d'un seul coup. » Cependant ces extravagances de grands seigneurs s'entassaient obscurément dans l'âme du peuple, contribuant à composer le dossier d'où sortira l'acte d'accusation de la vieille monarchie. Il faut, lorsqu'on étudie le xviii® siècle, avoir sans cesse sous les yeux ces onze dernières années qui se dressent en face de l'ancien régime comme la conclusion après les prémisses, comme le juge devant le coupable. Une conclusion extraordinaire en apparence, un juge passionné, d'une âpre logique, qui ignore les circonstances atténuantes, la douceur du pardon et les injustices du droit strict.

Ami des lettres plutôt que vraiment lettré, Glermont eut de bonne heure le goût des choses de l'esprit. D'Alembert raconte qu'à vingt ans il avait, sous le titre de Société des arts, institué une espèce d'académie qui devait embrasser tout ensemble les lettres, les sciences et les arts mécaniques. Pour suivre ce projet grandiose, les rédacteurs des statuts prétendaient non seulement marier chaque art mécanique à la science dont cet art peut tirer des lumières, ainsi l'horlogerie à l'astronomie, la fabrique des lunettes à l'optique, mais, par une conception baroque qui rappelle un peu les utopistes de l'île de Laputa, ils avaient imaginé d'accoler chacun de ces

arts à la partie des belles-lettres qu'ils croyaient s'y rapporter le mieux : le brodeur à l'historien, le teinturier au poète. Ce qui est plus sérieux, c'est que notre prince eut toujours la curiosité éveillée de ce côté : il crut même avoir un jour composé une pièce de théâtre, Barbarin ou le Fourbe puni, œuvre assez médiocre que Collé, sans autre forme de procès, attribue à son secrétaire des commandements, M. Dromgold ; il commença par l'appeler riO/rejt?ïèce, puis mo. pièce, on la joua couramment sous le titre de la Pièce du Prince, et il en reçut des compliments, de Collé tout le premier. Quelques années après ce grand travail, il voulut (que ne voulut-il pas?) entrer à l'Académie française : Duclos, d'Alembert et quelques immortels mis dans le secret, se chargèrent de patronner cette candidature insolite, non sans se demander si l'égalité qui règne dans les séances académiques s'étendrait jusqu'à un prince du sang; lui, souscrivait à tout, et le roi, consulté, donna son agrément. Les prôneurs manœuvrent, ne divulguentqu'au dernier moment la prétention et leur candidat est élu à la pluralité, non à l'unanimité des suffrages. Le public applaudit, les académiciens se félicitent d'autant plus de cet hommage rendu aux lettres, que Clermont avait affirmé sa volonté d'être reçu en séance publique et communiqué à quelquesuns son discours : il y parlait de « sa vénération pour l'Académie, de son estime pour ceux qui la

composent >. Mais on avait compté sans la conjuration domestique de ses frères et cousins, révoltés à ridée qu'un des leurs fît acte et profession d'égalité : même ils composèrent un mémoire pour établir qu'un prince du sang ne saurait entrer dans aucun corps sans y occuper un rang distingué, une préséance marquée qui le tirât de la foule. Ainsi tiraillé entre l'étiquette et son goût personnel, Glermont s'avisa d'un expédient qui lui permit d'escamoter tant bien que mal la difficulté : un jour d'académie, il se présente à l'improviste, prodigue les caresses à ses confrères, les appelle ses amis, leur dit qu'il n'a pu se résoudre à rendre sa réception publique à cause de sa timidité extrême, timidité qu'il n'a jamais pu surmonter quand il a dû parler en public ; pendant toute la séance, il parle de son respect pour l'Académie, reçoit les jetons de présence, assure qu'il voudrait en porter un sur lui d'une manière ostensible, comme marque distinctive d'un titre dont il se trouve infiniment flatté ; ce jeton, ajoute-t-il, serait ma croix de Saint-Louis d'académicien. Conclusion : le prince ne revint plus , une fois seulement il fit fonction de directeur, pour présenter à Louis XV un vœu de sa compagnie, et le poète Roy, furieux de cette nomination, qu'il briguait pour son propre compte, décocha au prince cette épigramme * :

1. Palissot aflirme que Roy mourut des coups de bâton que lui valut son épigramme : ce qui donne créance à cette inven-

Trente-neuf joints avec zéro Si j'entends bien mon numéro, N'ont jamais pu faire quarante.

D'où je conclus, troupe savante, Qu'ayant à vos côtés assis Clermont, cette masse pesante, Ce digne cousin de Louis, La place est encore vacante.

Examinons un peu le style et l'orthographe de cet étrange académicien, qui n'eut que des commencements, et s'arrêta au seuil de toutes choses. Une orthographe fantaisiste, digne de madame GeofTrin et de la duchesse de Ghaulnes, défaut très commun alors chez les gens de qualité, brouillés en quelque sorte par droit de naissance avec les règles de la syntaxe, science roturière et de mince intérêt. Voici comme Clermont orthographie un billet à son général en chef, Maurice de Saxe, qui, sans écrire plus correctement, songea aussi à l'Académie : « A Gedan, le 7 avrille 1747 : Je vient dariver monsieur le maréchal et me voila prêt a exequter les ordres que vous voudres bien madresser personne ne peut les suivres avec plus de désir de remplir exactement vaux inten-

tion, c'est que Clermont, malgré son caractère paterne, avait, quelques années avant, fait bâtonner un commis de l'octroi coupable d'avoir rempli son devoir vis-à-vis de lui, et que la bastonnade avait entraîné la mort de la victime. (Voir l'excellente étude de M. Jules Cousin, t. P', p. 182, t. il, p. 85.)

lions que moy parceque personne nevouseime M. le maréchal plus tendrement que L... » Un style débraillé, style de décadence et de parade, où plaisanteries populaires, images triviales, locutions communes, semblent s'être donné rendez-vous, qui, à lui seul, confesse un abîme entre la société de la duchesse du Maine et celle de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés : « 42 juillet 1747 : Je vous remercie, pays, du compliment que vous me faites sur la dernière bataille, écrit-il à un de ses amis. Je m'y suis démené comme un diable dans un bénitier, et j'ose dire que mes peines n'ont point été inutiles. J'étais goutteux comme un vieux braque ; cela ne m'a pas empêché d'être alerte comme un... de noce (ici un mot ordurier)... Je crois qu'on en dit de bonnes à l'arbre de Gracovie (au Palais-Royal, où se tenaient les faiseurs de nouvelles). Je voudrais bien être sur une des chaises de la brune, à côté de toutes les perruques rousses, pour entendre le haricot qu'ils font de nous tous, et aussi pour y voir passer des paniers. Je crois que cela me réjouirait le blanc de l'œil. Faites mes compliments à tout le monde, dites-leur que je me porte comme le Pont Neuf ou le Pont Royal, selon que vous jugerez celui des deux <|ui se porte le mieux ; ce sera certainement comme (•(;lui-là que je me porte. J'ai fait l'acquisition de deux corbeaux qui sont gros comme des dindons, qui sont I M tirs comme des taupes, et qui se battent comme

deux diables... Ils viennent de faire la paix sans mon entremise ; mais voilà ma martre qui veut manger ma pie ; ces diables d'animaux-là me feront tourner la tête, ce qui fait voir combien il est difficile de concilier les différentes nations. » Mais n'admirezvous pas ce chef de corps d'armée qui traîne en campagne toute une ménagerie, sans doute en souvenir de ce singe favori dont, enfant, il avait mené les funérailles à grand renfort de lettres de faire part, d'épitaphes rimées, et en lui élevant un mausolée ?

Un autre favori du prince, mais celui-là témoigne en faveur de sa bonté naturelle, sinon de ses aptitudes au rôle de père adoptif, est ce comte de Billy, fils du premier gentilhomme de sa chambre, élevé, Dieu ou le diable savent de quelle manière, sur les genoux de mesdemoiselles Gamargo et Leduc, fietfé mauvais sujet à l'âge de seize ans, nommé colonel du régiment d'Enghien « au sortir de la jaquette », musicien agréable et bon comédien de société, qui meurt épuisé à vingt ans, après avoir fait au lit de mort sa première communion. Glermont, dans ses lettres, le morigène fort doucement, traite ses folies d'enfances mal concertées, exprime l'espoir qu'il finira par épurer sa philosophie en ne donnant à chaque chose que son étendue, et qu'il se lassera « de l'habiller du costume des différentes mascarades qui réjouissent successivement ses différentes idées ». Il voudrait le marier à une riche rotu-

rière, car on n'a point d'état que l'on ne soit riche, et, dans ce siècle d'airain, avec du bien on est de tout, avec de la pauvreté on n'est de rien; mais les parents de la demoiselle ont eu vent du personnage, et, aux ouvertures du prince, ils objectent fort judicieusement qu'en femmes, Billy ne connaît que des filles ; en gens de condition, que des écervelés; en bourgeois, que des musiciens. Et voilà le zèle du tuteur mis à ne'ant ; et, si cela continue, se lamente-t-il, « on sera rejeté même de la plus modique héritière des montagnes de Savoie, dont le bien, cependant, ne consiste qu'en une marmotte dormant six mois de l'année ilans une boîte de sapin ». Quant au reproche laimer la comédie, le prince excuse Gupidon-Billy, car c'est un plaisir aussi innocent que le jeu d'oie renouvelé des Grecs, et, ne pouvant s'empêcher de mêler la note grivoise aux sages conseils, il observe: € Cet exercice émeut les passions, attendrit le cœur, et la dame ne peut que se trouver bien de ces deux effets, qui en procurent un troisième qui a beaucoup de connexité avec l'œuvre de propagation. » Singulière esthétique, bien digne d'un directeur temporel qui va jusqu'à permettre à son pupille un peu de libertinage, rien qu'un peu. Le pauvre prince a beau se fâcher parfois, monter sur ses grands chevaux, essayer du style sermonnaire, il se sent mal à l'aise dans ce rôle si nouveau pour lui, et craint peut-être que Billy ne lui oppose sa propre conduite, car la

meilleure leçon est. encore la leçon de l'exemple, et on risque de ne pas inspirer la contrition parfaite au pécheur quand on se contente de paraphraser cette maxime commode : « Faites comme je vous dis, ne faites pas comme je fais. » Aussi notre Mentor se contente-t-il de prêcher une morale facile, et se trouve-t-il bien mieux dans son élément lorsque, par exemple, abandonnant le genre prédicant, il raconte les fêtes de Berny, veuves de son aimable Cupidon : « Éole, suivi des aquilons furieux, ravageait encore nos vallons, quand la fièvre impitoyable vous força d'abandonner Melpomène, Terpsychore, Thalie et les marionnettes. La prévoyante saignée, la secourable émétique et la sage rhubarbe vous rendront sans doute brillant de corps, pétillant d'esprit, aux vœux de la troupe, qui a un extrême besoin de vous pour pouvoir commencer les répétitions des jeux prémédités pour le carême prenant. Polichinelle vous appelle à son secours, dame Gigogne vous attend à sa toilette, et Legrand-Maamoubatchoulicaraca, dit le père Duchemin, n'a qu'un cri après vous. Votre tante (mademoiselle Leduc) s'arrache une boucle du chignon chaque fois qu'elle pense qu'elle est éloignée de son neveu ; elle y pense cent fois dans les vingt-quatre heures : c'est cent boucles qu'il lui en coûte par jour, elle n'en a que cinq cents à son chignon : voilà trois jours que vous êtes absent, ce sont donc déjà trois cents boucles qu'elle s'est

1J-: TIIKATRE DES PRINCES 107

arrachées ; il ne lui en reste plus que deux cents. Si vous êtes encore deux jours absent, vous trouverez la pauvre Mathurine chauve comme un chien turc. Mais parlons de vos menuets ; j'assemble actuellement les virtuoses... » — Le style de Gilles niais, comme on disait alors, style macaronique ou graveleux, voilà le domaine ou s'épanche librement la verve du général des bénédictins.

Ce n'est pas le lieu de le suivre dans toute sa promenade à travers l'existence, ni de dessiner sa physionomie militaire : vaillant au feu, médiocre ou nul comme stratégiste et tacticien, heureux devant Namur, à Lawfeld, à Raucoux, lorsqu'il a pour chef un Maurice de Saxe, pour conseillers Valfons, Beauvau, Lovvendal ; battu à plates coutures lorsque le souffleur s'appelle Mortaigne * ; il lui manque le feu sacré, la ténacité, les vertus de réflexion qui font les hommes de guerre. Parfois un éclair, un élan, dignes de son aïeul, quand il va trouver Louis XV malade à Metz, et prend sur lui d'entrer sans permission dans sa chambre; un mot bien français, lorsque, après la prise d'Anvers, on lui demande s'il imitera le duc de Chartres, le prince de Dombes, le comte d'Eu, le duc de Penthièvre, qui s'apprêtaient à quitter l'armée à la suite du roi : « Il n'y a que les princes jui partent, moi je reste. » Et puis la moquerie de

1. Jomini, Traité des grandes opérations militaires^ 4" édit., t. Il, p. 1 à 38.

108 J,A COMÉDIE DE SOCÎÉTÉ

soi-même et de son conseiller Mortaigne, tandis qu'il le laisse maître absolu de conduire l'armée de Hanovre à la déroute de Crefeld * ; bien avant, le découragement rapide, l'amour-propre blessé, parce que, pour le siège de Berg-op-Zoom, alors réputé imprenable, on lui a préféré Lowendal, un vrai capitaine celui-là, dont la chanson, écho de l'opinion publique, célébrait plaisamment la valeur :

Cti-là qui pincit Berg-op-Zoom Est un vrai moule à Te Deum

Donc, boudant l'ombre de la gloire, Glermont se retire sous la tente en 1747 et s'enterre à Berny ^,

1. « Ce n'était pas la peine à M. de Belle-Isle de m'envoyer un tuteur ; j'en aurais bien fait autant tout seul, disait-il après la défaite. » — En prenant le commandement de l'armée, il écrivit à Louis XV : « J'ai trouvé l'armée de Votre Majesté divisée en trois corps très différents. Le premier est sur la terre ; il est composé de voleurs, de maraudeurs, tous gens déguenillés depuis les pieds jusqu'à la tête ; le second est sous la terre et le troisième dans les hôpitaux. » — En conséquence, il demandait des instructions pour savoir s'il devait ramener le premier corps ou s'il devait attendre qu'il fût allé rejoindre les deux autres. — C'est le cas de répondre : trop d'esprit, c'est-à-dire pas assez ; cette frivolité, cette insouciance, ce perpétuel besoin de tourner en plaisanterie les choses les plus graves portent bien l'empreinte du xvni^ siècle, j'entends de celte partie de la société qui avait perdu son assiette morale.

2. « Berny, maison de campagne du prince, était pour les lettres ce que Sceaux avait été du vivant de la duchesse du Maine... Les auteurs étaient plus empressés d'y faire jouer leurs pièces que sur les théâtres de la capitale, parce qu'ils

LE THEATRK DES Ï>RINCES 10"9

maison de campagne de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés, où, narguant la règle de saint Éenoît, il va, pendant dix ans, mener la vie la plus joyeuse et la moins édifiante ; mademoiselle Leduc (l'Altesse) y passe les trois quarts de l'année, fait les honneurs de la table, tient une petite cour. Musique, comédie, figurent au premier rang des plaisirs de Berny ; un orchestre organisé de la même façon que celui de la chambre du roi ; des artistes attitrés, sous la direc-

savaient qu'ils n'auraient besoin d'autre protection pour les faire recevoir que de leur seul mérite, et qu'ils y trouveraient des spectateurs sans partialité et des juges sans prévention : le chevalier de Laurès composa plusieurs divertissements pour ce théâtre; il y fit représenter une comédie en un acte, en prose, la Statue^ imprimée depuis peu d'années, et qui reçut du public un accueil aussi favorable que celui qu'elle avait obtenu à la représentation. Les succès de cette comédie et de ses odes l'engagèrent à s'exercer dans le genre du drame lyrique. Il composa pour le théâtre de Berny la Fête de Cythère, petit opéra en un acte... Sans intrigue, sans ambition, il se reposait sur la faveur de M. le comte de Clermont, sans songer que la faveur des princes ne dépend pas toujours d'eux, parce qu'ils dépendent eux-mêmes de tout ce qui les environne. Aussi est-il plus dangereux de déplaire à leurs courtisans qu'à eux-mêmes. Le chevalier de Laurès l'éprouva. Dans la distribution des rôles de la comédie de la Statue, il donna le principal à la célèbre Gaussin, et ne s'aperçut point qu'une autre actrice très protégée aurait voulu en être cliargée. Peu de temps après, un dérangement survenu dans les alTaires de M. le comte de Clermont rendit indispensable une réforme dans sa maison, et l'auteur de la comédie fut le premier sacrifié ; il perdit son asile et sa pension, et ne regretta (jue l'amitié du prince » {Nécrologe des hommes célèbres 1780). N'est-ce pas le cas de rappeler ce mot de Jean-Jacques : Les gens de lettres doivent faire trois vœux : pauvreté, liberté, vérité ?

liO LA COMÉDIE DE SUCIÉTÉ

tion de Michel Blavet, flûtiste célèbre et compositeur ; une troupe formée par Duchemin, Rosely et Gauguin, que Collé, dans une note écrite pour lui seul, déclare supérieure à celle de la comédie italienne. Les chefsd'œuvre du répertoire alternent avec les pochades de Dancourt, les parades de Laujon et Collé. On y joua aussi une comédie de Marivaux, la Femme fidèle^ demeurée inédite, dont M. Jules Cousin a retrouvé quelques fragments dans un manuscrit de TArsenal*. Un marquis, prisonnier des Maures, s'échappe fort à propos et rentre au logis, où, après l'avoir pleuré pendant dix ans, convaincue de sa mort et pressée par sa mère, la marquise va épouser Dorante. Présenté sous un déguisement, tremblant de retrouver un cœur oublieux et conquis par un autre, il se fait enfin reconnaître dans une scène où ses sentiments et ceux de sa femme, leurs appréhensions et leurs regrets se déroulent avec délicatesse pour se fondre dans un bonheur sans mélange.

Quant aux bouffonneries de la parade, une lettre de Collé à mademoiselle I.educ donne une idée très claire du jargon spécial qui est propre à ce genre. « Vous m'excuserais, si vous plaît, mamzelle, si l'reste de c'te lett'-ci n'a pas t'un certain stile élégant, c'est que, su vot' respect, je l'écris bonnement et comm' ça m'vient. Zil ne s'agit donc plus que de r'mercier Son

1, Voir à rA|>pcndice. p. 267.

LE TllÉATllE 1)E8 i'UirSCES 111

Altesse de ses bontés qui ont zété si grandes en mon endroit, que quand j'dirais qu'elles ont été extrêmes, ignia là personne pour me démentir, ou faudrait que ce fût zune bête qui n'ait rien vu de ce qui s'a passé, pas vrai ? — Or qu'est-ce qui résulte de là? Je m'en va t'avoir l'honneur de vous l'dire, mamzelle ; c'est que comme j'suis t'un bon cœur, nia reconnaissance pour Mf'" le prince sera zéternelle ; c'est-zàdire qu'elle durera non-seulement jusqu'à la fin finale de mes jours, mais t'encore par delà s'il y a pied ; car faut toujours mettre ste condition-là, c'a n'fait point d'mal.

» Quoique j'sois philosophe comme z'un chien, ca n'm'a pas empêché d'avoir des attaques d'amourpropre sur ma pièce ; mais si zelle a évu du succès, je l'dois t'encore plus faux acteurs que za la pièce, rapport zà ce qu'ceux qui l'ont jouée sont des comédiens pareils aux Roscius des Grecs ; et zils sont bien différens des comédiens français d'astheure qui sont tous des Rosces modernes. Je n'parle point là des comédiennes qui, zau contraire sont succulentes au Théâtre -Français, pisque les anciens n'se sont jamais servi d'femmes en plein théâtre, mais tant seulment d'hommes ; c'qu'est cause, zà mon avis, q'saint Augustin a condamné les espectaques rapport za c't'infamie. »

Dans la troupe de Berny, comme dans les autres grandes troupes de société, chaque acleur a son

emploi, selon ses aptitudes ou ses prétentions. Ainsi Clermontjoue : les paysans, rôles à manteau sérieux, financiers ; M. de Montazet : les amoureux sensés, les amis ; M. des Soupirs : les rôles chantants de comédie ou d'opéra; M. Dromgold : les amoureux, les baillis, les Gilles braillards dans les comédies poissardes ; M. du Blaizel : les grands et petits amoureux ; le baron de Ray : les paysans, les valets, les pères, les grisons, les ivrognes ; Laujon : les valets, les marquis ridicules, les Grispins, les niais, les Isabelles dans les parades, les abbés, les robins et les rôles de charge ; Mademoiselle Leduc cadette (l'Altesse) : les meunières, les soubrettes, les coquettes ridicules, les Gassandres dans les parades; Mademoiselle Lamy : les premières amoureuses. MM. deFumel, de Polignac, de Varenne, de Boulainvilliers, de Bonnac, d'Aiguirandes, de Laurès* prenaient part à ces divertissements où ils coudoyaient acteurs et actrices de profession, alors comme aujourd'hui fort à la mode dans les salons, plus encore dans les boudoirs. On sait les succès de Jélyotte, de Chassé, et la réflexion d'une vieille duchesse à propos de ces empressements : de mon temps, on recevait quelquefois ces gens-là dans son alcôve ; dans son salon, jamais !

1. Mémoires de madame Campan, de Marmontel. — D'Hausson ville, le Salon de Madame Necker, t. 1". ~ Garai, Mémoires historiques sur Suard, t. T". — Mémoires de Madame INecker, t. II. — Essai sur les femmes, par Thomas.

LE THEATRE DES PRINCES il3

Une des étoiles de ce théâtre, madame de Marchais 1, qui brilla aussi dans la troupe de madame de Pompadour, mérite une mention spéciale. Toute petite et mignonne, beaucoup de physionomie, une taille et un pied de poupée avec une tête énorme et de magnifiques cheveux cendrés, aucun de ses traits, observe Marmontel, n'était celui que le pinceau aurait choisi, mais tous ensemble offraient un agrément que le pinceau n'aurait pu rendre. De l'entregent, un esprit subtil et nuancé, l'intelligence très cultivée , un penchant décidé vers les problèmes économiques dont elle savait parler avec grâce, tenant tête aux savants et catéchisant sans pédanterie les ignorants, l'art du silence, le mot propre à la

1. Horace Walpole ne partage pas tout à fait l'enthousiasme général qu'inspire cette femme sédtiisante. « Madame du Deffand a comblé ses vides et me fournit assez de nouveautés françaises. Vous seriez enchanté de l'une d'entre elles, madame de Marchais ; elle n'est pas parfaitement jeune, elle a la ligure d'un colporteur juif, sa personne a quatre pieds de haut, sa tête en a à peu près six, et sa coiffure dix. Son front, son menton et son cou sont plus blancs que ceux d'un meunier, et elle porte plus de guirlandes naturelles que toutes les figurantes de l'Opéra; son éloquence est encore plus abondante et ses allenlions exubérantes. Elle parle des volumes, elle écril des in-folio, en billets bien entendu, elle préside VAcadémie, elle inspire des passions, et elle n'a pas assez de temps pour guérir le quart des blessures qu'elle fait! Elle a une maison dans une cofjuille de noix, (|ui est plus pleine d'inventions qu'un conte de fée ; son lit est au milieu <le la chambre, parce (|u'il n'y a pas d'autre endroit où il puisse tenir, et il est entouré d'une telle perspective de glaces que, de la première antichambre, vous pourrez voir tout ce qui s'y passe. » (Lettre du 1G septembre 1775 à Georges Selwyn.

chose, au moment, à la personne, tant de dons lui servirent à instituer un salon où grands seigneurs et femmes de qualité ne fréquentaient pas autant qu'elle eût voulu, où dominaient plutôt avec Quesnay les économistes et gens de lettres : c'est le salon du produit net. Lisant beaucoup, elle était la première à railler son goût afin de ne pas laisser aux autres le temps de se moquer : « Je lis tout ce qui paraît, bon ou mauvais, comme cet homme qui disait : que m'importe que je m'ennuie pourvu que je m'amuse?» Telle qu'elle est, elle paraît délicieuse par elle-même, et belle de la beauté des autres : car il y a des femmes qui savent tirer parti des avantages physiques de leurs amies, de môme qu'il y a des beautés d'intelligence, des beautés d'âme et une beauté sociale faite de tous les agréments que procurent une table bien servie, d'élégantes toilettes, une position élevée, des équipages de prix. Ajoutez-y le besoin de plaire, de charmer, une obligeance un peu voulue peut-être, mais effective, une conversation caressante où n'éclatent jamais ces boutades familières à mesdames du Deffand, de Ghaulnes, de Luxembourg; jamais^par exemple elle n'eût dit d'une femme dont la crainte de se trouver devant elle paralysait l'esprit : celte crainte-là est la conscience des sots ; elle est bien plutôt de l'école de mesdames de Tencin et Geoffrin. Beaucoup de personnes subirent l'attrait de cette volonté de séduction : Madame Necker, qui entretint

LE THEATRE DES PRINCES Ho

avec elle un tendre commerce d'amitié, la regardait comme une de ces fées enchanteresses qui réunissent à la fois tous les dons de la nature et de la magie. Dans cette prose un peu guindée qui n'exclut pas la finesse, que Voltaire écrasa d'un mot: legalithomas, Thomas la présente comme le modèle de la femme aimable telle que la comprit ce siècle. De la femme aimable, oui, mais non de la femme honnête, à moins de se contenter pour celle-ci de cette définition : celle qui n'a eu qu'un amant, ou du moins qu'un amant à la fois. Femme d'un des premiers valets de chambre du roi, situation qui était alors une sorte de charge de cour, Pomone (ainsi rappellent ses contemporains à cause des superbes corbeilles de fruits de ses jardins dont elle ornait sa table et celle de ses amis), demeura pendant quinze ans l'amie décente et fort impérieuse du comte d'Angivilliers, menin du dauphin, puis directeur général des bâtiments civils. Et, piquante antithèse, on vit Vange Gabriel ^ réaliser, tant que vécut madame de Marchais, le type de Tamant malheureux, troublé lorsqu'elle lui adressait la parole, balbutiant ses réponses, lui dont la canversation, en son absence, avait de l'enjouement, de la chaleur, dont le caractère respirait la fierté ; puis lorsqu'elle l'eut épousé, changement complet, toute l'autorité passant à l'époux, la maîtresse d'hier deve-

Page 1